Observer le défaut fatal:
Avoir des difficultés relationnelles
Le salon des absents
La pluie avait commencé vers cinq heures, cette heure indécise où les maisons bourgeoises semblent hésiter entre la dignité du jour et les confidences de la nuit. Dans le petit appartement de Gaspard, les meubles paraissaient avoir appris de leur propriétaire l’art de ne point déranger. Une table étroite se tenait contre le mur, les chaises demeuraient sagement alignées, et nul objet ne dépassait de la place qui lui avait été assignée. Tout y était propre, silencieux, exact. Ce logement ne ressemblait pas à un refuge, mais à une existence dont on aurait effacé les témoins.
Agnès avait posé son manteau sur le dossier d’un fauteuil. Elle connaissait Gaspard depuis près de quinze ans, mais elle n’entrait chez lui que rarement. Il préférait les promenades, où l’on peut regarder les arbres lorsqu’on ne sait plus quoi dire, et les cafés bruyants, où le silence d’un homme passe pour une conséquence du vacarme.
Ce soir là, pourtant, il lui avait écrit trois mots.
Viens, je t’en prie.
Il se tenait près de la fenêtre, une tasse refroidie entre les mains.
« Tu n’as pas touché à ton thé », dit Agnès.
« J’attendais qu’il refroidisse. »
« Il est froid depuis longtemps. »
« Alors j’attendais autre chose. »
Elle ne lui demanda pas quoi. Les êtres qui ont peur de parler redoutent moins les questions que l’impatience avec laquelle on exige leurs réponses. Agnès savait qu’une attente tranquille vaut parfois davantage que les conseils les plus savants.
Gaspard finit par s’asseoir, mais sur le bord de sa chaise, comme un visiteur chez lui même.
« Ils sont tous sortis hier », dit il. « Tous. »
« Tes collègues ? »
« Oui. Ils ont organisé un dîner. Je l’ai appris ce matin parce que Benoît a montré des photographies. Il ne voulait pas me blesser. Il a même eu l’air gêné. Il a dit que la décision avait été prise au dernier moment. »
« Et tu ne le crois pas. »
« Je le crois tout à fait. C’est pire. Ils ne m’ont pas oublié après avoir pensé à moi. Ils m’ont oublié naturellement. Mon absence n’a troublé personne. »
Agnès le regarda avec attention. Il avait cette pâleur des hommes qui passent la nuit à refaire le procès d’un geste insignifiant. Un dîner auquel on ne l’avait pas convié était devenu, dans son esprit, le jugement dernier de toute son existence.
« Depuis ce matin, combien de fois as tu revu les photographies ? »
« Je ne sais pas. »
« Plus de dix fois ? »
Il baissa les yeux.
« Peut être vingt. J’ai regardé où chacun était assis. J’ai essayé de comprendre qui avait proposé la soirée, qui avait envoyé les messages, à quel moment ils avaient décidé de ne pas m’appeler. »
« Tu sais qu’ils n’ont peut être rien décidé contre toi. »
« On ne décide jamais rien contre moi, Agnès. On vit simplement sans moi. »
Il prononça cette phrase sans colère. La colère suppose encore que l’on se reconnaisse le droit d’occuper une place. Chez Gaspard, la souffrance avait déjà franchi ce degré. Elle était devenue une administration intérieure, froide, méticuleuse, chargée d’enregistrer les preuves de son exclusion.
« Est ce pour cela que tu as refusé de venir chez moi dimanche ? » demanda Agnès.
« Il y aurait eu des gens que je ne connais pas. »
« Trois personnes. »
« Trois inconnus suffisent. Une foule commence dès que je ne sais plus comment chacun me regarde. »
« Que crains tu qu’ils voient ? »
Il eut un rire bref.
« Tout. La façon dont je tiens mon verre. Le temps qu’il me faut pour répondre. Le fait que je regarde trop peu les gens, puis trop longtemps lorsque je me rappelle qu’il faut les regarder. Ils verront que je prépare mes phrases. Ils remarqueront que je ne comprends pas toujours leurs plaisanteries. Si quelqu’un me touche sans prévenir, je sursaute. S’il y a trop de bruit, je perds le fil. Si je panique, je peux trembler. Je peux rougir. Je peux ne plus trouver un seul mot. »
« Et alors ? »
« Alors ils sauront. »
« Ils sauront quoi ? »
Il resta silencieux.
« Que je ne suis pas comme eux. »
Agnès s’approcha de la table. Elle redressa la petite cuillère que Gaspard avait laissée de travers dans la soucoupe. Il suivit son geste avec une attention involontaire, puis détourna les yeux, honteux d’avoir été surpris dans l’une de ces obsessions minuscules qui gouvernaient ses journées.
« Lorsque tu étais enfant », dit elle, « tu avais déjà peur des autres ? »
« Non. Au début, je voulais leur plaire. C’est ainsi que l’on apprend à en avoir peur. »
Il lui raconta la cour de l’école, les groupes fermés comme des royaumes, les rires dont il ignorait toujours s’ils le visaient. Il avait été l’enfant qui parlait trop longuement de ses passions et ne comprenait pas pourquoi les autres s’éloignaient. Il savait classer des centaines d’espèces d’insectes, mais ne savait pas reconnaître le moment où une conversation devait finir. Lorsqu’il s’enthousiasmait, il oubliait de laisser parler ses camarades. Lorsqu’on le lui reprochait, il ne disait plus rien pendant plusieurs jours.
« Une fois, poursuivit il, j’ai expliqué pendant vingt minutes comment les fourmis organisent leurs colonies. Un garçon m’a demandé si je comptais les épouser. Tout le monde a ri. Pendant des années, je n’ai plus parlé des choses que j’aimais. »
« Tu avais honte de ta passion ? »
« Non. J’avais honte de l’avoir montrée. Ce n’est pas la même chose. »
Il avait connu des tics que l’anxiété rendait plus visibles, des gestes répétés qu’il cachait sous la table, des crises de panique dans les transports et cette difficulté, parfois liée à son attention instable, parfois à son besoin de tout contrôler, qui le faisait paraître distrait quand il était au contraire assailli par trop de détails. Un médecin avait parlé de trouble anxieux. Un autre avait évoqué un fonctionnement autistique. On avait aussi examiné l’hypothèse d’un trouble de l’attention et de compulsions. Gaspard avait reçu ces mots comme on reçoit plusieurs cartes d’un pays où l’on s’est perdu. Elles éclairaient certains chemins, mais aucune ne lui rendait les années passées à se croire mauvais.
« Les adultes disaient que je devais faire un effort », reprit il. « Regarder les gens. Participer. Ne pas être susceptible. Ne pas me balancer sur ma chaise. Ne pas quitter la salle quand le bruit devenait insupportable. On me disait que j’étais impoli quand je ne répondais pas assez vite, égocentrique quand je parlais trop, paresseux quand je n’arrivais pas à commencer une tâche, irresponsable lorsque j’oubliais quelque chose, méchant lorsque je corrigeais une erreur sans comprendre que la vérité pouvait humilier. À force, j’ai fini par croire toutes ces choses. »
« Tu les crois encore ? »
« Certains jours, oui. »
« Lesquelles ? »
Gaspard posa sa tasse.
« Que je suis défectueux. Que mes difficultés ne sont pas une partie de moi, mais toute ma personne. Que les gens normaux possèdent un mécanisme qui me manque. Ils savent quand sourire, quand se taire, quand toucher un bras, quand raconter une histoire, quand poser une question. Moi, je dois tout calculer. »
« Et tu imagines qu’ils ne calculent jamais rien. »
« Pas comme moi. Quand je parle à quelqu’un, j’ai l’impression de traverser une rivière sur des pierres glissantes. Les autres se promènent sur un pont. »
« Peut être ont ils simplement appris à cacher leurs pierres. »
Il secoua la tête.
« Tu dis cela parce que tu es mon amie. »
« Et toi, tu rejettes ce que je dis parce que tu as décidé que toute affection était un témoignage de complaisance. »
Il la regarda enfin.
« Tu vois bien que je suis difficile à aimer. »
« Non. Je vois que tu es difficile à rassurer. Ce n’est pas la même chose. »
Cette distinction sembla l’offenser. Les malheureux tiennent parfois à leurs conclusions parce qu’elles donnent une forme à leur douleur. Retirez leur erreur, et vous les laissez devant une souffrance sans explication.
« Les gens ne m’aiment que lorsqu’ils ne me connaissent pas encore », dit il. « Au commencement, ils me trouvent discret, courtois, peut être mystérieux. Puis ils découvrent que je peux rester silencieux pendant un repas entier, que j’annule une sortie parce que j’ai mal dormi, que je relis un message quinze fois avant de répondre. Ils comprennent que je suis un poids. »
« Est ce ainsi que tu me considères lorsque je suis fatiguée, maladroite ou inquiète ? »
« Bien sûr que non. »
« Pourquoi t’accordes tu moins d’humanité qu’aux autres ? »
« Parce que je connais mes pensées. »
« Et tu ne connais que les actes des autres. Voilà une comparaison fort avantageuse pour eux. »
Il se leva brusquement et fit quelques pas. L’immobilité lui devenait pénible dès qu’une vérité s’approchait de lui.
« Tu ne comprends pas. Quand quelqu’un tarde à répondre à un message, je sais qu’il se détourne. Quand un ami annule, je sais qu’il préfère être ailleurs. Quand on m’invite, je me demande si c’est par pitié. Quand on ne m’invite pas, j’y vois la preuve que personne ne me désire. Il n’existe aucune issue. »
« Tu as construit un tribunal où chaque événement te condamne. »
« Je me protège. »
« Non. Tu te condamnes avant que les autres en aient l’occasion. »
Il s’arrêta près de la bibliothèque.
« Il vaut mieux prévoir. »
« Prévoir quoi ? »
« Le ridicule. Le rejet. Le moment où l’on comprendra que je ne mérite pas les efforts que l’on fait pour moi. »
« Ainsi, lorsqu’une personne te sourit, tu soupçonnes la pitié. Lorsqu’elle te complimente, tu soupçonnes le mensonge. Lorsqu’elle se rapproche, tu attends qu’elle découvre ton vrai visage. Lorsqu’elle prend de la distance, même pour une raison qui ne te concerne pas, tu annonces que tu avais raison depuis le début. »
« C’est assez juste. »
« Ce n’est pas juste. C’est cohérent. Une prison peut être parfaitement cohérente. »
La pluie fouettait les vitres. Dans la rue, une femme courait sous un parapluie trop petit, tirant par la main un enfant qui riait. Gaspard observa la scène avec cette mélancolie particulière de ceux qui regardent les gestes ordinaires comme les habitants d’un pays interdit.
« Je me suis toujours dit que je n’avais besoin de personne », murmura t il.
« Et tu m’as demandé de venir. »
« Parce que ce soir je n’arrivais plus à me mentir. »
« Tu vois donc que la solitude ne te rend pas toujours plus heureux. »
« Elle est plus simple. »
« Une cellule aussi est simple. Elle ne contient aucune surprise. »
Il sourit malgré lui.
« Je suis indépendant. »
« Tu peux l’être. Mais l’indépendance n’est pas le refus de tout lien. Tu confonds parfois la liberté avec l’absence de témoins. »
Gaspard retourna s’asseoir. Ses mains cherchaient machinalement une position symétrique sur ses genoux.
« J’ai essayé de m’intégrer », dit il. « J’ai observé les autres. Je reproduisais leurs expressions. Quand ils riaient, je riais. Quand ils disaient qu’un film était admirable, je le disais aussi. Je mémorisais leurs façons de saluer, de plaisanter, de raconter un souvenir. Je suis devenu assez bon. Au travail, plusieurs personnes pensent que je suis simplement réservé. »
« Et combien de temps peux tu jouer ce rôle ? »
« Quelques heures. Ensuite je rentre et je reste dans le noir. Parfois je n’ai même plus la force de répondre au téléphone. »
« Tu paies chaque apparence d’aisance avec une soirée entière d’épuisement. »
« Mais sans cela, je ne serais accepté nulle part. »
« En es tu certain ? »
« Si je ne surveille pas mes gestes, je deviens étrange. Si je parle spontanément, je peux dire quelque chose d’inapproprié. Si je montre mes tics ou mes compulsions, les gens me jugeront. Si j’avoue que je n’ai pas compris une plaisanterie, ils me prendront pour un idiot. Si je demande de l’aide, ils verront que je suis incapable. »
« Tu crois donc que l’amour exige une représentation parfaite. »
« L’amour, je ne sais pas. L’acceptation, certainement. »
« Alors pourquoi aimes tu les gens dans leurs moments imparfaits ? »
« Parce que leurs défauts sont ordinaires. »
« Voilà encore ce mot, ordinaire. Tu en as fait une noblesse héréditaire dont tu serais exclu par naissance. »
Gaspard ne répondit pas. Agnès connaissait ce silence. Il signifiait qu’il avait entendu, mais qu’il refusait encore de céder.
« As tu déjà pensé », demanda t elle, « que ton désir de ne jamais commettre d’erreur sociale te rend parfois plus maladroit ? »
« Évidemment. Plus je veux contrôler une conversation, moins je l’entends. Je prépare ma réponse pendant que l’autre parle. Ensuite je réponds à une phrase ancienne. Ou bien je garde le silence trop longtemps et le moment passe. »
« Et que fais tu après ? »
« Je rejoue la scène. »
« Combien de temps ? »
« Une heure. Parfois plusieurs jours. »
« Tu imagines ce que tu aurais dû dire. »
« Oui. Dans ma tête, je suis excellent. Je trouve la phrase juste, la plaisanterie légère, le regard naturel. Je sais défendre quelqu’un, séduire une femme, répondre à une attaque. Dans la vie réelle, je souris, je hoche la tête, je hausse les épaules. »
« Tes rêveries te consolent elles ? »
« Elles me montrent surtout l’homme que j’aurais pu être. »
« Non. Elles te montrent un acteur qui connaît le texte à l’avance. Aucun être vivant ne bénéficie de ce privilège. »
Gaspard se mit à rire, cette fois franchement, mais son rire s’éteignit vite.
« Il y a eu quelqu’un », dit il.
Agnès attendit.
« Une femme de mon service. Salomé. Elle me parlait souvent. Elle me proposait de déjeuner avec elle. J’ai cru qu’elle se moquait de moi, ou qu’elle me trouvait pitoyable. Alors je répondais sèchement. Je faisais semblant de ne pas remarquer ses invitations. Un jour, elle a cessé. »
« Et tu l’as regretté. »
« J’ai appris plus tard qu’elle m’appréciait. Elle a pensé que je la méprisais. »
« Tu vois donc comment la peur du rejet peut prendre le visage de l’hostilité. »
« J’ai voulu éviter d’être humilié. Je l’ai humiliée à ma place. »
Il prononça ces mots avec une douleur qui ne cherchait plus d’excuse.
« Voilà pourquoi je préfère ne rien tenter », poursuivit il. « Si je reste seul, je ne blesse personne. »
« Tu te blesses toi. »
« Cela compte moins. »
« Pour qui ? »
Il ne répondit pas.
Agnès se pencha vers lui.
« Tu dis que tu ne mérites pas l’affection. Pourtant, dès que quelqu’un t’en donne, tu t’y accroches comme à une planche au milieu de la mer. Tu exiges alors de cette personne qu’elle ne soit jamais fatiguée, jamais distraite, jamais occupée ailleurs. Son silence devient une menace. Ses autres amitiés deviennent des rivales. »
Gaspard pâlit.
« Tu parles de toi ? »
« Parfois. Lorsque je ne réponds pas assez vite, tu envoies un second message pour t’excuser du premier. Puis un troisième pour dire que tu ne voulais pas insister. Lorsque j’annule une sortie parce que ma mère est malade, tu dis que tu comprends, mais tu disparais pendant une semaine. »
« Je ne voulais pas te faire de reproche. »
« Tu ne fais pas de reproche. Tu te retires afin que je remarque ton absence. C’est une manière silencieuse de me demander une preuve. »
« Je ne savais pas que je faisais cela. »
« Je le sais. La peur rend manipulateur sans donner le sentiment de manipuler. Elle persuade que l’on ne fait que survivre. »
Il baissa la tête.
« Je suis donc aussi mauvais que je le pensais. »
« Tu vois comme tu transformes aussitôt une conduite à corriger en identité définitive. Tu peux avoir un geste injuste sans devenir un homme injuste. Tu peux être jaloux sans être condamné à la jalousie. Tu peux te montrer possessif, dépendant, évasif, rancunier ou passif dans un conflit, puis apprendre une autre manière d’agir. »
« Et si je n’y arrive pas ? »
« Tu viens déjà d’écouter quelque chose de pénible sans me chasser. C’est un commencement. »
Il regarda la porte, comme pour vérifier qu’il pouvait encore la chasser s’il le désirait.
« Il m’arrive de mépriser les gens qui me ressemblent », avoua t il. « Quand je vois quelqu’un parler trop fort, ne pas comprendre une convention, se balancer ou interrompre les autres, je ressens une irritation terrible. »
« Parce qu’il montre ce que tu t’épuises à cacher. »
« Oui. Une fois, au lycée, j’ai ri avec les autres d’un garçon qui bégayait. Je savais exactement ce qu’il ressentait. J’ai ri quand même. »
« Tu voulais prouver que tu appartenais au groupe qui jugeait, non à celui qui était jugé. »
« C’est lâche. »
« C’est lâche, mais humain. La honte se transmet souvent ainsi. Celui qui a été humilié cherche une personne plus vulnérable afin de quitter un instant la place du condamné. Comprendre ce mécanisme ne l’excuse pas. Cela permet de l’interrompre. »
Gaspard se passa les mains sur le visage.
« Tu dresses de moi un portrait peu flatteur. »
« Tu m’as demandé de venir, pas de te flatter. Mais ton portrait n’est pas seulement sombre. Tu es prudent parce que tu as longtemps dû observer avant d’agir. Tu es courtois parce que tu connais la violence des petites humiliations. Tu es attentif aux détails, créatif, concentré lorsque quelque chose te passionne. Tu peux travailler seul pendant des heures avec une patience que peu de gens possèdent. »
« Cela fait de moi un employé utile. »
« Cela fait aussi de toi un ami singulier. Tu te rappelles des phrases que j’ai oubliées. Tu remarques quand je fais semblant d’aller bien. Tu ne forces jamais quelqu’un à parler. Tu respectes les silences parce que tu sais qu’ils ne sont pas toujours vides. Tu es loyal, parfois jusqu’à l’excès. Tu as de la compassion pour ceux que les groupes abandonnent. »
« Sauf lorsque je les méprise. »
« Une qualité blessée peut devenir son contraire. Ta prudence devient inhibition. Ton indépendance devient isolement. Ta loyauté devient dépendance. Ton sens de la justice devient rigidité. Ta sensibilité devient susceptibilité. Ton imagination devient un théâtre où tu répètes sans fin des catastrophes. Ton besoin de vérité devient brutalité. Ton désir de ne pas déranger devient soumission. »
« Et mon intelligence ? »
« Elle te sert parfois à bâtir des arguments admirables pour défendre tes peurs. »
Il eut un sourire triste.
« Voilà qui est très balancé. »
« Tu vois, tu sais plaisanter spontanément. »
« Seulement avec toi. »
« Parce que tu te sens en sécurité. Cela prouve que ton incapacité n’est pas absolue. Elle dépend du contexte, de la fatigue, de la confiance, du bruit, du nombre de personnes, de la peur du jugement. Ce qui dépend de tant de choses peut évoluer. »
Il se leva pour rallumer la lampe. La pièce avait sombré dans une demi obscurité. Sous la lumière jaune, les reliures de la bibliothèque prirent des teintes profondes. Gaspard passait une grande partie de sa vie parmi les livres, non parce qu’il méprisait les hommes, mais parce que les personnages imprimés ne changeaient pas de ton sans prévenir. On pouvait revenir à leur phrase, vérifier leur intention, fermer le volume lorsqu’ils devenaient trop nombreux.
« Les livres et les jeux m’ont sauvé », dit il, devinant la pensée d’Agnès. « En ligne, je peux prendre le temps de répondre. Je peux effacer une phrase avant de l’envoyer. Je rencontre des gens qui aiment les mêmes choses que moi. »
« Ce refuge est réel. »
« Tu crois qu’il est mauvais ? »
« Non. Il devient dangereux seulement s’il te persuade que toute relation doit rester derrière un écran. Un refuge doit posséder une porte. Sinon, il devient une forteresse. »
« Je travaille aussi beaucoup. »
« Je sais. »
« Au bureau, mes résultats sont excellents. »
« Et tu acceptes toutes les tâches supplémentaires parce qu’être utile te paraît plus sûr qu’être aimé. »
Il se tut.
« Lorsque ton supérieur te félicite », continua Agnès, « tu restes jusqu’à dix heures le lendemain. Lorsqu’un collègue t’aide, tu cherches aussitôt comment rembourser cette aide. Tu ne crois pas qu’une personne puisse donner sans tenir de compte. »
« Les comptes évitent les dettes. »
« Ils empêchent aussi la gratitude. »
Gaspard contempla ses mains.
« Il y a des soirs où je bois avant une réception », dit il. « Pas beaucoup. Juste assez pour que les voix deviennent moins coupantes. »
« Et cela t’aide ? »
« Au début. Ensuite je parle trop, ou j’accepte ce que je refuserais normalement. Une fois, j’ai suivi des collègues dans un endroit où je ne voulais pas aller. Je voulais leur montrer que je pouvais être comme eux. J’ai bu davantage. Le lendemain, je ne me souvenais pas de tout. »
« Tu as peur d’être exclu, alors tu cèdes à la pression de personnes dont tu ne recherches même pas réellement la compagnie. »
« Être choisi compte parfois davantage que choisir. »
« Voilà une phrase qu’il te faudra combattre. Le besoin d’appartenance peut pousser un homme à tolérer l’humiliation, à abandonner ses limites, à accepter des relations malsaines, puis à appeler cela de l’amitié. Toute compagnie ne vaut pas mieux que la solitude. »
« Pourtant, lorsque quelqu’un m’accepte, je ne veux plus le perdre. »
« Alors tu deviens serviable au delà du raisonnable. Tu prêtes de l’argent. Tu rends des services. Tu réponds à toute heure. Tu espères devenir indispensable. Puis tu accumules de la colère parce que l’autre ne devine pas ce que tu sacrifies. »
« Si je demande clairement quelque chose, il peut refuser. »
« Voilà pourquoi tu préfères te sacrifier sans demander. Tu transformes ensuite ce sacrifice en contrat secret. »
Il reçut cette observation avec la gravité d’un débiteur à qui l’on présente enfin ses véritables comptes.
« Comment fait on autrement ? »
« On dit ce que l’on souhaite. On accepte que l’autre puisse répondre non. On comprend qu’un refus particulier ne signifie pas un rejet total. »
« Cela paraît simple lorsque tu le dis. »
« Ce n’est pas simple. C’est seulement possible. »
La pluie diminuait. On entendait les voitures glisser sur la chaussée mouillée.
« Les rechutes sont toujours ridicules », reprit Gaspard. « Il suffit d’une invitation oubliée, d’un message sans réponse, d’une plaisanterie à mes dépens. Une amie peut me dire qu’elle reste chez elle, puis je découvre qu’elle est sortie avec d’autres. Un rendez vous annulé devient aussitôt la répétition de tous les abandons. »
« Parce que le présent touche une ancienne blessure. »
« Je redeviens l’enfant dans la cour. »
« Oui. Mais tu n’es plus seulement cet enfant. Tu peux désormais interroger ce qui se passe. Tu peux demander à ton amie pourquoi elle a changé de programme au lieu d’inventer un procès durant toute la nuit. »
« Et si elle ment ? »
« Alors tu l’apprendras. Mais tu souffriras d’un fait, non de vingt hypothèses. »
Il réfléchit.
« Le pire serait qu’une personne à qui je me suis confié utilise mes difficultés contre moi. »
« Cela t’est arrivé ? »
« Un ancien ami racontait mes crises pour faire rire. Il imitait mes gestes. Après cela, je n’ai plus rien dit à personne pendant des années. »
« Ce fut une trahison réelle. Toutes tes peurs ne sont pas imaginaires. Certaines sont nées de violences véritables. Guérir ne consiste pas à croire que tout le monde est bon. Il faut apprendre à distinguer le danger présent du danger ancien, la personne fiable de la personne cruelle, l’oubli de l’exclusion, la maladresse de l’humiliation. »
« Et si je me trompe encore ? »
« Tu te tromperas parfois. Les autres aussi. Une relation n’est pas un examen où une erreur élimine le candidat. »
« Je voudrais attendre d’être guéri avant d’essayer. »
« Voilà une autre ruse de ta peur. Elle te promet que tu vivras lorsque tu ne trembleras plus. Or le courage n’est pas l’absence de tremblement. Il est le geste accompli avec lui. »
Gaspard marcha jusqu’à la fenêtre. La femme au parapluie avait disparu depuis longtemps, mais il regardait encore l’endroit où elle avait couru.
« Que devrais je faire ? »
« Commencer petit. »
« C’est à dire ? »
« Répondre à une invitation sans inventer immédiatement une excuse. Rester une heure au lieu de t’obliger à tenir toute la soirée. Choisir des rencontres liées à tes centres d’intérêt, où la conversation possède déjà un sujet. Dire à une personne que le bruit te fatigue. Demander une pause. Préparer quelques phrases si cela t’aide, mais ne pas écrire toute la scène. »
« Et si je panique ? »
« Tu respires. Tu sors quelques minutes. Tu reviens si tu le peux. Tu rentres chez toi si tu ne le peux pas. Partir ne transforme pas l’essai en échec. »
« Je devrais voir quelqu’un aussi. »
« Un thérapeute, peut être. Un groupe de soutien. Un médecin si l’anxiété ou les compulsions deviennent trop lourdes. Une aide adaptée ne te rend pas faible. Elle t’évite de demander à tes amis d’être à la fois tes proches, tes médecins et tes gardiens. »
« Je pourrais parler à des personnes qui connaissent les mêmes difficultés. »
« Oui. Pas seulement pour te sentir compris, mais aussi pour offrir à d’autres la patience que tu aurais voulu recevoir. Tu pourrais devenir l’allié d’une personne plus isolée que toi. »
« J’aurais peur de mal faire. »
« Tu ferais peut être maladroitement quelque chose de bon. C’est souvent ainsi que commencent les liens véritables. »
Il se retourna.
« Et toi, que voudrais tu que je change ? »
Agnès prit le temps de répondre.
« Je voudrais que tu cesses de décider à ma place ce que je pense de toi. Lorsque je tarde à répondre, demande moi ce qui se passe. Lorsque tu te sens blessé, dis le. Ne disparais pas pour voir si je te cherche. Ne transforme pas chacune de mes autres amitiés en preuve que la nôtre s’affaiblit. Et surtout, ne crois pas que je reste par devoir. »
« Pourquoi restes tu ? »
« Parce que je t’aime. »
Gaspard détourna le visage. La simplicité de cette réponse lui fut plus pénible qu’un long discours. Il savait contester une argumentation. Il ne savait que faire d’une affection déclarée sans condition.
« Tu ne devrais pas », murmura t il.
« Voilà encore ton mensonge favori. Tu crois que l’amour est une erreur commise par ceux qui ne te connaissent pas assez. Ainsi, tu espères toujours les corriger. »
« J’ai peur que tu partes. »
« Je partirai un jour, d’une façon ou d’une autre. Toi aussi. Toute relation porte cette possibilité. Mais vivre en répétant chaque jour la perte future ne protège pas de la perte. Cela prive seulement la présence de sa réalité. »
Il ferma les yeux.
« Je ne sais pas comment croire que je peux être aimé sans devenir quelqu’un d’autre. »
« Tu n’as pas besoin de le croire entièrement ce soir. Il suffit que tu cesses d’affirmer le contraire comme une vérité. »
Un long silence les enveloppa. Ce n’était plus le silence défensif de Gaspard, celui qu’il dressait entre lui et le monde. C’était un silence partagé, habité par deux respirations.
« Salomé se marie le mois prochain », dit il enfin.
« Tu es invité ? »
« Oui. Je n’ai pas répondu. »
« Tu voudrais y aller ? »
« Une partie de moi voudrait lui présenter mes excuses. Une autre voudrait rester ici et imaginer la conversation parfaite. »
« La conversation parfaite n’aura jamais lieu. »
« Je sais. »
« La conversation réelle peut encore avoir lieu. »
« Je risque de mal m’exprimer. »
« Certainement. »
« Elle peut ne pas me pardonner. »
« Certainement. »
« Je peux me sentir ridicule. »
« Certainement. »
Il la regarda, presque indigné.
« Tu n’es pas très rassurante. »
« Je ne veux pas te rassurer en te promettant que rien de douloureux n’arrivera. Je veux te rappeler que tu peux survivre à une maladresse, à un refus, même à un rejet. Tu as fait de l’acceptation des autres la condition de ta valeur. Tant que tu ne sépareras pas ces deux choses, chaque conversation sera une sentence. »
Gaspard reprit son téléphone. Il ouvrit le message d’invitation. Son pouce resta suspendu au dessus de l’écran.
« Que dois je écrire ? »
« Ce que tu penses. »
« Ce serait trop long. »
« Alors écris ce que tu peux assumer. »
Il tapa quelques mots, les effaça, recommença. Agnès ne regardait pas l’écran.
« J’ai écrit que je viendrai », dit il.
« Bien. »
« J’ai aussi demandé si nous pouvions parler quelques minutes avant la cérémonie. »
« Très bien. »
« Je n’ai pas encore envoyé. »
« Je sais. »
Il inspira, puis appuya.
Rien ne se produisit. La maison ne trembla pas. Aucun tribunal ne s’ouvrit sous ses pieds. Le message partit avec l’indifférence presque insultante des gestes décisifs.
« C’est fait », dit il.
« Que ressens tu ? »
« J’ai envie de récupérer le message. »
« Et encore ? »
« J’ai peur. »
« Et encore ? »
Il réfléchit longuement.
« Je suis un peu fier. »
Agnès sourit.
« Souviens toi de cela. Guérir ne signifie pas devenir l’homme le plus sociable d’une salle. Cela ne signifie pas aimer les foules, parler sans fatigue, supporter tous les bruits ni posséder une réponse brillante à chaque instant. Cela signifie pouvoir choisir un lien sans te renier. Cela signifie ne plus laisser l’enfant humilié décider seul de chaque rencontre. »
« Et si mes différences ne disparaissent jamais ? »
« Elles ne disparaîtront probablement pas toutes. Certaines te compliqueront toujours la vie. D’autres deviendront des forces. Ton attention aux détails pourra résoudre un problème que personne n’a vu. Ta manière singulière de penser pourra sauver un projet, comprendre une personne, déceler une injustice. Ce que tu nommes handicap dans une situation peut devenir un avantage dans une autre. »
« Voilà qui ressemble à une morale de roman. »
« Peut être parce que tu attends encore une victoire spectaculaire. Tu imagines qu’un jour tu entreras seul dans une salle pleine d’inconnus, que tu parleras avec aisance, que tous t’admireront, et que ta blessure sera vaincue. »
« Ce serait commode. »
« La véritable victoire sera plus modeste. Tu entreras dans cette salle avec peur. Tu chercheras un visage connu. Tu manqueras peut être une plaisanterie. Tu t’excuseras si tu blesses quelqu’un. Tu sortiras prendre l’air. Puis tu reviendras. Tu parleras à une personne au lieu de conquérir toute l’assemblée. Et, le soir, tu ne passeras pas trois heures à te punir. »
Gaspard contempla la tasse froide.
« Tu crois vraiment que cela suffit ? »
« Une vie se compose rarement de grands triomphes. Elle se décide dans la répétition de gestes presque invisibles. Envoyer un message. Dire non. Demander de l’aide. Ne pas boire pour supporter une soirée. Défendre une personne que l’on aurait autrefois raillée. Accepter qu’un ami ait d’autres amis. Montrer une passion sans s’excuser. Rester présent après une maladresse. »
« Et choisir les gens qui me choisissent. »
« Oui. Mais aussi choisir ceux qui te respectent. Tu n’as pas à obtenir l’approbation de tous. Certaines personnes ne te comprendront pas. D’autres ne t’aimeront pas. Quelques unes te jugeront cruellement. La guérison ne consiste pas à gagner leur faveur. Elle consiste à ne plus leur confier la définition de ta valeur. »
Le téléphone vibra.
Gaspard sursauta. Il regarda l’écran sans ouvrir le message.
« C’est Salomé. »
« Lis. »
« Je ne peux pas. »
« Tu peux attendre une minute. »
« Et si elle refuse ? »
« Alors nous parlerons du refus. »
« Et si elle accepte ? »
« Alors tu devras affronter quelque chose qui t’effraie davantage encore. »
« Quoi donc ? »
« La possibilité que tu te sois trompé sur toi même. »
Il eut un rire tremblant, puis ouvrit le message.
Salomé acceptait de le voir. Elle ajoutait qu’elle avait longtemps espéré cette conversation.
Gaspard relut la phrase trois fois. Agnès posa doucement sa main sur la table, sans le toucher. Elle savait qu’il n’aimait pas les gestes imprévus. Après quelques secondes, il avança lui même ses doigts jusqu’aux siens.
Ce mouvement aurait échappé à tout observateur pressé. Il ne possédait ni l’éclat d’une déclaration ni la grandeur d’un sacrifice. Pourtant, dans cette pièce où chaque meuble avait été placé pour ne dépendre d’aucun autre, une main venait d’en chercher une seconde.
« Reste encore un peu », dit Gaspard.
« Oui. »
« Je n’ai rien d’intelligent à dire. »
« Alors ne dis rien. »
Il demeura silencieux, mais ne détourna pas les yeux. Pour la première fois depuis longtemps, son silence ne signifiait ni la fuite, ni le reproche, ni la honte. Il ne demandait pas à être interprété. Il n’essayait pas de rendre Agnès coupable de ce qu’elle ignorait. Il était simplement là, auprès d’une personne qui était là aussi.
Au dehors, la pluie avait cessé. Les fenêtres des immeubles voisins s’allumaient une à une, révélant des repas, des disputes, des enfants en pyjama, des vieillards devant leur télévision, tout un monde de relations imparfaites où chacun blessait, réparait, s’éloignait, revenait et cherchait maladroitement la place qu’il pouvait tenir.
Gaspard observa ces vies minuscules.
Il n’était pas devenu normal, car ce royaume imaginaire n’avait jamais existé. Il n’était pas guéri, car une blessure ancienne ne s’efface pas au moment précis où l’on comprend son nom. Il demeurait prudent, nerveux, méfiant, parfois dépendant, parfois hostile, capable de se replier au premier signe d’incertitude. Mais il était également attentif, loyal, original, studieux, juste, créatif et profondément sensible à ceux que le monde laisse sur le seuil.
Il comprenait enfin qu’un caractère ne se partage pas entre vertus pures et défauts étrangers. La même racine produit souvent l’ombre et le fruit. Il lui faudrait apprendre à tailler l’une sans empoisonner l’autre, à conserver sa profondeur sans cultiver l’isolement, sa prudence sans céder à la peur, son indépendance sans refuser l’attachement.
« Agnès ? »
« Oui ? »
« Dimanche, chez toi, il y aura toujours trois inconnus ? »
« Probablement. »
Il inspira.
« Je viendrai une heure. »
Elle ne le félicita pas. Elle savait que les encouragements trop enthousiastes donnent parfois aux gestes ordinaires l’apparence d’exploits réservés aux infirmes.
« D’accord », répondit elle seulement. « Je garderai une place près de la fenêtre. »
Gaspard hocha la tête.
Ainsi commença, non sa métamorphose, mais quelque chose de plus humble et de plus vrai. Il n’allait pas conquérir le monde. Il allait cesser de le fuir tout entier.
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