PREMIER LEVIER DE LA SULHIE : LA LUCIDITÉ
DISTINGUER LES FAITS DES FABLES, ET CE QUI M’APPARTIENT DE CE QUI APPARTIENT À L’AUTRE
Il est rare que nos peurs naissent du réel à l’état brut.
Ce qui nous trouble, ce qui nous serre, ce qui nous pousse à fuir ou à attaquer, ne vient presque jamais d’un simple fait.
Cela naît d’un enchaînement plus subtil : une circonstance, un fait qui réveille une mémoire.
Cette mémoire convoque une croyance, une peur. Et la peur construit un récit aussitôt suivie d’une interprétation cohérente, justifiée, souvent convaincante, qui sous des airs de vérité, agit surtout comme une résistance au changement.
Ainsi se tisse, en un instant, une fable intérieure.
Ce mécanisme fait partie de la fusion cognitive : ce moment où la pensée ne se présente plus comme une hypothèse, mais comme le réel lui-même.
La lucidité : l’art de trancher dans le tissu des récits
La lucidité n’ajoute rien dans le récit. Elle coupe net dans la confusion, et rétablit des distinctions simples, mais décisives :
ce qui est arrivé,
ce que j’en conclus,
ce que je redoute,
ce que je me raconte.
Là où tout semblait mêlé, elle réintroduit de la clarté. Là où les pensées semblaient prouver, elle rétablit une distance. Non pour nier ce qui se vit mais pour éviter de lui donner, à lui ce récit, une autorité qu’il n’a pas.
Première confusion : le fait et la fable
Il suffit d’un exemple, presque banal. Quelqu’un ne répond pas à un message. Le fait est simple : « Il n’a pas répondu. ».
Mais déjà, l’esprit s’active : « Il m’ignore. » « Il me méprise. » « J’ai fait quelque chose de mal. » « Je ne compte pas. »
La fable est née.
Elle se nourrit, certes, de l’intersubjectivité humaine, des règles communes que nous avons apprises et des attentes d’autrui que nous avons faites nôtres ;
mais elle puise surtout sa force dans les récits du défaut fatal où nos anciennes protections donnent à leurs craintes l’apparence du réel par ce processus de fusion cognitive.
Et si rien ne vient l’interrompre, la fable se durcit, s’impose, devient vérité intérieure.
Alors, le corps se crispe, une émotion monte et l’action se déforme : reproche, retrait, justification excessive, ou silence froid.
La lucidité, ici, n’éteint pas la douleur. Elle la démêle. Elle murmure simplement : « Je ressens une blessure… mais ce n’est pas une preuve. »
Seconde confusion : ce qui m’appartient, et ce qui appartient à l’autre
Il est une autre confusion, plus discrète encore, mais tout aussi destructrice. Dans toute relation, deux mondes se rencontrent.
Celui de l’autre, avec ses peurs, ses maladresses, ses projections.
Et le nôtre, avec nos blessures anciennes, nos besoins parfois tus, nos attentes implicites.
Sans lucidité, ces mondes s’entremêlent:
On prend sur soi ce qui ne nous appartient pas, la culpabilité naît.
Ou bien l’on projette sur l’autre ce qui est nôtre, l’accusation surgit.
Dans les deux cas, le feu s’alimente. La fable grossit. La lucidité, elle, réintroduit une question simple, mais exigeante :
« Qu’est-ce qui est à moi ici… et qu’est-ce qui ne l’est pas ? »
Posée avec honnêteté, cette question suffit souvent à apaiser la violence intérieure.
Elle redonne à chacun sa part, ni plus, ni moins et vise l'arrêt d'une guerre intérieure inutile, née d'une fable.
La lucidité comme présence en temps réel
Comprendre après coup est aisé. Voir pendant que cela se joue est une autre affaire. La lucidité véritable est une conscience en temps réel.
Elle demande un entraînement, une attention fine, presque corporelle. Car avant même que le récit ne s’impose, le corps parle. Il signale:
• Une accélération dans la poitrine, un souffle qui se raccourcit.
• Une mâchoire qui se serre, une nuque qui se rigidifie.
• Un besoin pressant de conclure, de trancher, d’avoir raison.
• Une justification mentale qui s’emballe.
• Une envie de fuir, de remettre à plus tard.
• Une ironie soudaine, une froideur qui s’installe.
• Le désir de gagner… plutôt que de comprendre.
Autant de micro-signaux. Autant de portes d’entrée vers la lucidité.
Car reconnaître ces signes au moment où ils apparaissent, c’est déjà reprendre une part de liberté.
Une lucidité incarnée
La lucidité n’est pas une idée.
Elle n’est pas un point de vue ajouté aux autres.
Elle est un retour au présent, un geste intérieur qui surprend la mécanique à l’œuvre, révèle la fusion là où elle s'opère et éclaire nos résistances sans les juger, mais sans davantage leur abandonner la conduite de nos actes.
Elle est une rétroaction portée sur nos propres pensées : non pas tant un débat sur la vérité des idées qu’elles transportent qu’une attention particulière sur l'intention de leur contenu et de l'état intérieur du corps lorsqu'elles surgissent.
La lucidité déplace ainsi le regard vers le mouvement vivant dont les pensées participent.
Ce que la lucidité transforme
Lorsqu’elle s’installe, même imparfaitement, la lucidité opère des transformations profondes :
elle empêche le conflit intérieur de se nourrir d’hypothèses;
elle empêche l’action de n’être qu’une réaction, et interrompt l’évitement;
elle révèle la manière dont nous alimentons nous-mêmes nos récits;
elle exige, enfin, une qualité rare : une honnêteté réelle envers soi.
Ainsi, peu à peu, le monde cesse d’être déformé par nos fables.
Les faits retrouvent leur simplicité, les pensées leur juste place, celle d'un processus cognitif auquel nous ne sommes pas réduit.
Et la marche vers un vécu fidèle, se dégage petit à petit de la confusion, et entrevoit sa liberté.
Voir lucidement, c’est déjà commencer à ne plus subir.