TROISIÈME LEVIER DE LA SULHIE : RECONNAÎTRE LE BIEN-FONDÉ et l'amour MALADROIT
VOIR L’ÉLAN DERRIÈRE LA tension, voir le coeur derrière l'élan
Il est des subtilités qui, lorsqu’elles sont mal comprises, deviennent elles-mêmes des pièges.
Ce levier est de celles-là.
Reconnaître le bien-fondé d’un des quatre élans sacrés, même lorsqu’il se manifeste sous une forme maladroite, excessive ou désordonnée, ne signifie là non plus, ni tout excuser, ni tout accepter.
C’est préalablement au Gardien de l’Amana qu’il revient de discerner, d’ordonner et, lorsque cela est nécessaire, de restaurer de justes limites intérieures, sans pour autant condamner ni exclure ce qui demande à être entendu.
Ce levier prolonge plus subtilement encore le discernement du Gardien.
Il consiste à rejoindre ce cœur commun symbolique, profondément enfoui sous chacune de nos énergies fondamentales, où les oppositions cessent d’être ennemies ;
un lieu intérieur capable de reconnaître la guerre qui nous traverse, de l’accueillir jusque dans ses nœuds les plus profonds et, peu à peu, de la pacifier.
L'Amana-Sulhie introduit une clarification essentielle :
• chaque élan est légitime, même lorsqu’il est pris dans la pression,
• son expression peut être maladroite, parfois même nocive,
• mais rien en nous n'est fondamentalement contre nous.
Et cette vérité vaut autant pour soi que pour autrui.
Car l’autre, lui aussi, est traversé par ses propres tensions, ses propres empêchements. Lui aussi tente, souvent maladroitement, de laisser vivre ce qui en lui demande passage.
Ce que cacheNT les tensions
Les tensions intérieures peuvent être comprises comme le langage déformé de nos énergies fondamentales prises au piège, enchevêtrées les unes aux autres.
Ces pressions ne sont pas l’ennemi : elles révèlent ces lieux de resserrement du corps ou de l’esprit, où le défaut fatal a installé ses mécanismes et où certaines parts de soi, faute de pouvoir s’accorder, se sont dispersées ou opposées.
Elles signalent ainsi qu’une part de la Vie ne trouve plus librement son passage et cherche encore, à travers la tension même, une voie vers sa juste expression.
Voir cela ne signifie nullement tout approuver mais cela transforme la nature même du regard. Tant que nous croyons avoir affaire à quelque chose de « mauvais », la fermeture est presque immédiate : nous condamnons, nous rejetons, nous nous défendons.
Mais dès lors que nous reconnaissons derrière la maladresse une tentative réelle, un mouvement qui cherche, à sa manière, à protéger ou à répondre à un besoin, une ouverture devient possible.
Une ouverture qui ne cède ni sur les limites ni sur la responsabilité, mais qui refuse d’ajouter la guerre à ce qui souffre déjà.
reconnaître nos écartèlements
En chacun de nous se joue une scène plus vaste encore.
L’esprit humain peut parfois apparaître comme une puissance presque étrangère à celui qui l’habite, comme s’il possédait ses propres lois et pouvait, par leur seul jeu, éloigner l’homme de lui-même et l'écarteler.
Non qu’il poursuive un but secret : il obéit simplement à des automatismes dont la remarquable efficacité dans le monde extérieur ne garantit pas la justesse dans le monde intérieur :
• Ainsi en va-t-il de ces mécanismes de renforcement et d’apprentissage qui nous enseignent à rechercher ce qui procure du plaisir et à éviter ce qui fait souffrir ( voir le chapitre sur le défaut fatal );
• des processus du langage et de la fusion cognitive, qui donnent au sens de nos représentations l’apparence du réel ;
• et plus généralement encore des mécanismes du défaut fatal et de l’enchevêtrement des besoins, qui finissent par opposer entre elles des forces pourtant issues d’une même vie.
De ces logiques entremêlées naissent les confusions et les conflits internes : Une part veut avancer, une autre se protéger, l’une veut plaire, quand une autre réclame de s’exprimer, parfois avec force, etc.
Nous sommes multiples et chaque parcelle de nous-mêmes possède ses raisons; Chacune tire dans sa direction, et de cette multiplicité mal accordée naît la plus ordinaire des guerres intérieures.
La Sulhie ne cherche pas à faire taire ces voix, pas davantage qu’elle ne choisit l’une contre les autres.
Ce principe essentiel selon lequel rien en nous n’est fondamentalement contre nous est mis en pratique ici.
La Sulhie accueille chacune de nos fractions sans en condamner aucune, tout en distinguant, sous la vigilance du Gardien, la légitimité de ce qu’elles cherchent à préserver, des comportements auxquels elles peuvent nous conduire.
Ce levier ne recherche donc ni la complaisance ni la victoire d’une partie sur une autre, mais leur réconciliation.
Et celle-ci devient possible parce que l’homme est désormais capable de reconnaître plusieurs vérités à la fois et le bien-fondé certes maladroit mais profondément sincère de chacun des éléments qui le composent et s'activent en lui-même.
Ainsi peut naître une concorde qui n’abolit ni le discernement ni la responsabilité, mais les inscrit dans une relation à soi délivrée de la guerre, affranchie de cette forme d'auto exclusion intime par laquelle, à force de condamner certaines sections de nous-mêmes, nous finissons par devenir étrangers à notre propre demeure, à notre propre intériorité.
La concorde recherchée par la Sulhie n’est donc ni immobilité ni simple disparition des tensions. Elle est dynamique et volontaire :
l’art patient de réunir sous une même garde des forces qui, jusque-là, ignoraient qu’elles appartenaient à une seule et même Vie.
Discerner sans rejeter, réunir les parts éparses de soi
Du point de vue de l'architecture de l'Amana-Sulhie, discerner sous les maladresses apparentes la pertinence profonde de nos mouvements,
c’est mettre en présence ce qui, autrefois, cherchait à nous protéger et ce qui, désormais, cherche à nous faire vivre, sans rien condamner, ni accuser, ni renier davantage ce que nous sommes encore.
Porter dans un même regard d’accueil inconditionnel, les mécanismes du défaut fatal toujours à l’œuvre, plus ceux que l’Amana éclaire et ceux que la Sulhie veut incarner peut être profondément déroutant.
Une telle disposition ne s’acquiert pas d’un seul mouvement : elle demande un entraînement patient, une exposition progressive à ce que nous avions pris l’habitude d’éviter.
Peu à peu les parts jusque-là dispersées cessent de se fuir.
Elles se rapprochent, se reconnaissent et commencent à se réconcilier.
L’être n’a plus besoin de s’éviter lui-même. La guerre intérieure perd de son intensité, simplement parce que l’homme cesse enfin de s’attaquer lui-même.
Compassion et auto-compassion : le cœur du levier
Accueillir ce qui demeure épars, en soi comme chez l’autre, sans le juger autrement qu’à travers le prisme du bien-fondé maladroit, c’est reconnaître finalement la souffrance qui se dissimule derrière les tensions.
C’est comprendre que ce qui s’agite, résiste ou se défend cherche d’abord, malgré ses maladresses, à répondre à un besoin réel, mais finit par s’épuiser dans cette guerre inutile que l’homme déclare parfois contre lui-même.
Ce déplacement du regard transforme profondément la relation.
Ce qui était perçu comme un obstacle devient un signal et ce qui provoquait le rejet appelle désormais à l'apaisement.
Au lieu d’ajouter le jugement au conflit, l’homme commence à offrir à ce qui souffre l’espace même où peut naître la réconciliation.
Car ce qui est reconnu n’a plus besoin de se défendre.
Ce mouvement, en son fond, est un acte d’amour.
Un acte d’amour envers soi-même : cesser de se juger pour ce qui, en nous, a simplement tenté de protéger, de préserver, de survivre.
Un acte d’amour envers l’autre : reconnaître que ses maladresses, elles aussi, naissent de besoins entravés, de peurs non dites, de douleurs non entendues.
Ainsi, la compassion et l’auto-compassion sont la structure même de ce levier.
Elles permettent de tenir ensemble ce qui était séparé, de relier ce qui s’opposait, de redonner une place à chaque parcelle sans en exclure aucune.
Dans cet espace, il ne s’agit plus de corriger. Il s’agit de réunir. Et c’est précisément dans cette réunion que quelque chose bascule.
Car lorsque rien en soi n’est rejeté, lorsque chaque mouvement est vu, compris, replacé, alors la lutte cède la place à une cohérence nouvelle.
C’est là que le passage à l’acte commence, comme une ouverture.
Le corps se détend, la disposition change, quelque chose s’aligne et des chemins, jusque-là fermés, deviennent soudain praticables.
Une force singulière apparaît : la Douceur.
Celle qui traverse,
qui tient,
qui persiste sans violence.
Elle ne s’impose pas :
elle s’infiltre,
elle s’installe,
elle circule.
Elle descend dans le corps.
Elle en délasse les boucliers.
Elle en épouse les tensions, musculaires, articulaires,
celles des positions de blocages du corps ou de l'esprit, là, partout, où le défaut fatal s'est depuis longtemps installé.
Peu à peu, l'Être se trouve investit par la Douceur. Alors, sans heurt, sans fracas, l’action naît.