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favoritisme
Le favoritisme engendre un conflit interne discret mais profond, qui ne se manifeste pas immédiatement par la révolte, mais par une lente érosion intérieure.
La personne touchée commence par douter de sa perception, oscillant entre lucidité et auto-culpabilisation.
Elle se demande si l’injustice est réelle ou si elle projette ses propres insuffisances.
Ce doute fragilise l’estime de soi et installe une insécurité durable.
Peu à peu, la colère apparaît, souvent contenue par peur d’être jugée jalouse ou conflictuelle.
Cette colère non exprimée se transforme en ressentiment silencieux.
La loyauté envers le groupe, l’institution ou la famille entre alors en conflit avec la loyauté envers soi-même.
Se taire devient une stratégie de survie, mais aussi une forme de trahison intérieure.
Le personnage ressent une perte de dignité, non parce qu’il est incapable, mais parce que son mérite reste invisible.
Il lutte entre le désir de reconnaissance juste et la crainte de perdre sa place.
La comparaison constante avec la personne favorisée alimente la jalousie et la honte de ressentir cette jalousie.
À force de compromis, l’énergie vitale diminue.
Le travail perd son sens, les relations se tendent, l’engagement devient mécanique.
L’individu hésite entre deux issues opposées : se battre et risquer l’exclusion, ou renoncer et s’éteindre intérieurement.
Ce conflit interne atteint alors les besoins fondamentaux : sécurité, appartenance, estime et réalisation de soi.
Il peut conduire à l’apathie, au cynisme ou à des réactions contraires à l’éthique.
Pourtant, cette crise porte en elle une possibilité de transformation.
En reconnaissant l’injustice sans s’y identifier entièrement, le personnage peut retrouver une cohérence intérieure.
Le conflit cesse alors d’être une blessure ouverte pour devenir un point d’ancrage vers une posture plus juste et plus consciente.
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favoritisme
Tu as cette pâleur des gens qu’on a déplacés sans leur demander leur avis…
« Tu as cette pâleur des gens qu’on a déplacés sans leur demander leur avis », dit Claire, en refermant doucement la porte, comme si le couloir lui même pouvait rapporter des paroles.
Julien eut un sourire qui n’arriva pas jusqu’aux yeux. « On dirait que je reviens d’une bataille où je n’ai même pas eu le droit de porter une arme. Ce n’est pas une querelle franche, tu comprends. Ce n’est pas un duel où l’on sait qui frappe et pourquoi. C’est plus… un régime. Une manière d’organiser le monde. Un ordre secret fondé sur la faveur. »
Claire s’assit en face de lui, attentive, les mains croisées, la douceur d’une amie qui ne cherche pas la solution avant d’avoir compris la blessure. « Tu parles de favoritisme. »
Julien inspira. « Oui. Et tout ce que cela entraîne. D’abord la lutte de pouvoir. Pas celle qui se voit, avec des cris et des portes claquées, mais celle qui se glisse dans les regards, dans les décisions prises “sans intention”, dans les sourires distribués comme des pièces d’or. C’est une guerre d’influence, et moi, je ne suis pas dans le cercle. Alors viennent les frictions, les amitiés qui se froissent, les familles qui se divisent, les équipes qui se fissurent. Et comme si cela ne suffisait pas, il y a le dilemme moral. Dois je me taire pour survivre ou parler et perdre ce qui me reste. Et puis, à force, tu sens qu’on t’enlève quelque chose. Un avantage, une chance, parfois le simple contrôle de ta vie. Tout cela nourrit l’ego, le leur et le tien, cette part de nous qui veut être reconnu, aimé, choisi, et qui souffre quand elle ne l’est pas. »
Claire pencha la tête. « Raconte moi. Donne moi des visages. »
« Des visages, j’en ai une galerie entière. Dans les familles, c’est le plus cru. Le parent qui favorise un enfant et, sans même s’en rendre compte, fait de l’autre une ombre. Tu vois un petit qui apporte un dessin, et le parent dit “très bien” d’un ton distrait, puis l’autre arrive et c’est un soleil, c’est un chef d’œuvre, c’est une promesse. Et l’enfant relégué apprend tôt à se tenir à distance de l’amour. Il se dit que l’affection est conditionnelle, liée à la réussite, à la conformité, à la performance. Il devient l’athlète de l’approbation ou l’ermite du cœur. »
Claire murmura « Et l’héritage… »
Julien acquiesça. « L’héritage aussi. Celui qui devrait réparer le temps, équilibrer les mains, devient un dernier verdict. Un enfant reçoit plus, l’autre moins, et on appelle ça “logique”, “gratitude”, “besoin”. Mais dans la nuit, celui qui a moins entend un autre mot. Il entend “tu vaux moins”. Dans les familles recomposées, c’est encore plus toxique. Un parent fait davantage confiance à ses enfants qu’à ses beaux enfants, comme si l’amour avait un ADN. Le foyer devient un tribunal permanent. On n’arrive plus à fonctionner comme une unité. On vit côte à côte, jamais ensemble. »
Claire, d’une voix basse « Et au travail. »
Julien eut un rire bref. « Au travail, c’est l’art de rendre l’injustice présentable. Un collègue négligent échappe aux conséquences parce qu’il est le partenaire de golf du patron. Un autre, servile, reçoit le client important, le dossier lucratif, non pas parce qu’il est compétent, mais parce qu’il sait courber l’échine au bon moment. Une équipe entière regarde, et chacun apprend une leçon différente. Certains deviennent dociles. D’autres deviennent amers. Moi, je deviens fatigué. »
Claire fronça les sourcils. « Et l’école. »
« Une enseignante a ses chouchous. Elle les choie, leur attribue des tâches et des rôles spéciaux. Elle les appelle par des surnoms tendres, elle leur confie la clé du placard, le tableau, l’autorité douce qui nourrit l’ego. Et ceux qui restent, les autres, sentent le froid d’un couloir où ils ne seront jamais invités. Ce n’est pas seulement un privilège, c’est une hiérarchie affective. »
Claire reprit « Le sport, tu me l’avais dit aussi. »
Julien hocha la tête. « Le neveu de l’entraîneur accapare le plus de temps de jeu. Le vestiaire sait, mais le vestiaire se tait. L’athlète vedette n’est jamais réprimandé pour ses retards, contrairement au reste de l’équipe. On te parle de discipline, mais la règle a un visage et la faveur a un nom. Alors la compétition se transforme en rivalité personnelle. Je l’ai vue. Un joueur qui, au lieu de s’améliorer pour lui même, s’acharne à surpasser le favori pour prouver sa valeur. Et, tôt ou tard, ce n’est plus du sport, c’est une guerre de dignité. »
Claire demanda « Et les institutions. »
Julien eut un mouvement d’épaule, comme si l’air pesait. « Un département universitaire échappe aux restrictions budgétaires qui touchent les autres. On dit “priorités stratégiques”, mais on sait bien que c’est proximité, réseau, réputation, famille. Et puis il y a le politique, là où la faveur devient presque une tradition. Un poste convoité est attribué à un parent sans expérience. Les compétences font antichambre, le nom de famille passe devant. Dans les affaires, un appel d’offres est remporté par un proche du client. Les dossiers sont impeccables, les chiffres sont alignés, mais la décision est prise avant la lecture. »
Claire posa une main sur la table. « Et toi. Toi, là dedans, qu’est ce que ça te fait au quotidien. Pas les grandes catastrophes, les petites morsures. »
Julien regarda ses doigts, comme s’il y lisait les preuves. « D’abord, je dois me retenir. Me retenir de commentaires qui ne feraient que déclencher une dispute. Me retenir parce que la vérité, ici, est une allumette. Il suffit d’une phrase et l’on devient “fauteur de troubles”. Une fois, j’ai pris la parole sur un sujet, calmement, avec des exemples concrets, et j’ai été traité d’ingrat, de jaloux, de perturbateur. À partir de là, le moral au travail s’est dégradé lentement, comme un fruit qui se gâte. Les gens évitent les réunions, chuchotent près des machines à café, sourient trop. »
Claire murmura « Tu as été entraîné dans les jeux politiques. »
« Oui, même quand tu refuses, tu es aspiré. Dans l’université, j’ai vu des collègues devenir stratèges malgré eux. Qui salue qui. Qui invite qui. Qui cite qui. C’est une comédie de loyautés. Et dans la famille, c’est pire parce que tu voudrais aimer sans compter. Mais tu ne peux plus profiter des réunions de famille à cause des drames. Tu arrives, tu sens l’électricité dans l’air, tu sais déjà qu’un mot de travers réveillera des années de rancœur. Je me suis retrouvé à gérer la peine d’un enfant qui se sent lésé, à consoler un petit qui ne comprend pas pourquoi son frère a droit à tout et lui à si peu. »
Claire inspira. « Et ton travail, tu disais qu’il augmente. »
Julien acquiesça, amer. « Quand un employé favorisé est incompétent ou paresseux, quelqu’un ramasse. Quelqu’un finit tard. Quelqu’un corrige, répare, répond au client, fait le rapport, porte l’erreur sur ses épaules. Et ce quelqu’un, c’est souvent celui qui n’a pas de protections. Alors tu travailles plus, et tu es moins vu. C’est le raffinement du système. »
Claire resta un moment silencieuse, puis demanda « Et si ça tourne mal. Vraiment mal. »
Julien releva les yeux. « Il y a des désastres dont on ne revient pas. Une entreprise familiale qui fait faillite parce que les mauvaises personnes ont été nommées à sa tête. On a préféré le fils au compétent, la cousine au gestionnaire, le gendre au stratège. Et un jour, les comptes s’effondrent, et la famille accuse le destin au lieu d’accuser la faveur. Il y a aussi l’explosion publique. Un personnage dénonce le favoritisme lors d’une réunion de famille et gâche l’événement. On dit qu’il a ruiné Noël, mais en vérité, Noël était déjà ruiné, simplement recouvert de nappes blanches. »
Claire demanda « Et le sabotage. »
« Oui. S’exprimer contre la personne favorisée, et être saboté par elle. Une tâche qu’on te retire au dernier moment, une information qu’on ne te donne pas, une rumeur qu’on lance. Parler de népotisme à la mauvaise personne, et être puni. Tu crois trouver un allié, tu tombes sur un relais. Dénoncer un traitement inégal et être réduit au silence par ceux qui profitent de l’influence et du pouvoir de la personne favorisée. Et l’environnement devient si toxique que tu démissionnes. Ou bien tu restes, et c’est pire, parce que tu t’éteins. Blocage professionnel, impossibilité d’évoluer. Tu vois les promotions passer comme des trains où tu n’as pas de billet. »
Claire dit « Et la famille. »
Julien serra la mâchoire. « Une famille recomposée incapable de fonctionner comme une unité. Une rivalité fraternelle de longue date. Des relations familiales brisées. Parfois ce n’est pas un grand coup, c’est l’usure. Tu t’éloignes, tu appelles moins, tu réponds plus tard, tu protèges ton cœur. Et puis il y a l’abandon. Un personnage abandonne un objectif important parce qu’il a le sentiment de ne pas pouvoir vaincre le système. Il se dit “à quoi bon”. Il devient apathique, sous performant, persuadé qu’il est inutile de faire des efforts supplémentaires. Et de là, une vision négative de la vie s’installe. Tu regardes le monde comme une loterie truquée. »
Claire murmura « Et l’éthique. »
Julien répondit avec un calme triste. « Le favoritisme pousse à des choses laides. Un personnage réagit d’une manière qui compromet son éthique. Il se venge du groupe, répand des rumeurs, manipule, fait tomber quelqu’un. Il sabote l’autre partie pour rétablir l’équilibre et en est changé négativement. Il devient ce qu’il déteste. Et pendant ce temps, il croit que l’amour, la reconnaissance, la place, sont conditionnels. Qu’il faut gagner pour être aimé. C’est une prison intérieure. »
Claire le regarda longuement. « Et toi, intérieurement, quelles émotions. Ne me réponds pas “ça va”. Dis le vrai vocabulaire. »
Julien, comme s’il ouvrait un tiroir longtemps fermé, énuméra sans compter, mais sans emphase, avec cette lucidité des gens qui ont beaucoup pensé. « Agitation, comme un moteur qui tourne sans avancer. Colère, parce que l’injustice est une provocation. Trahison, quand ceux qui devraient te protéger te vendent pour un confort. Amertume, qui laisse un goût de métal. Mépris, parfois, pour ceux qui profitent et pour ceux qui se taisent. Défi, cette envie de dire “je vais leur prouver”. Désespoir, quand la porte semble définitivement fermée. Détermination aussi, par sursaut. Déception, envers les personnes, envers les institutions. Désillusion, quand tu comprends que le mérite n’est pas une monnaie universelle. Frustration, parce que tu ne peux pas agir comme tu voudrais. Indignation, parce que tu sais que ce n’est pas seulement ton cas, c’est un mécanisme. Insécurité, parce que tu te demandes si tu vaux quelque chose. Jalousie, honteuse, quand tu vois l’autre avancer sans effort. Un sentiment de négligence, d’être laissé au bord. Paranoïa parfois, quand tu cherches les signes partout. Impuissance, parce que tu n’as pas le levier. Rage, quand tu voudrais renverser la table. Ressentiment, qui s’accumule comme de la poussière. Résignation, quand tu te dis “ça ne changera pas”. Et puis ce sentiment d’être non apprécié, d’être invisible. L’incertitude aussi, parce que tu ne sais plus où est la vérité. »
Claire hocha la tête, sans peur. « Et les luttes intérieures. Celles qui te rongent quand personne ne te regarde. »
Julien soupira. « La première, c’est le sentiment profond d’injustice qui se transforme en obsession. Tu te surprends à refaire les scènes, à compter les preuves, à vérifier chaque détail comme un juge qui n’a pas de tribunal. Ensuite, je lutte contre la jalousie, le ressentiment, parfois la rage. Et je lutte aussi contre la honte de lutter. Je doute. Je me dis “et si le népotisme était imaginaire”. Je me demande si je projette mon échec sur les autres pour ne pas voir mes propres limites. Le doute s’installe comme une eau froide. “Mon incapacité à progresser est elle de ma faute.” Je suis aux prises avec un manque d’estime de soi. Je me compare. Je me dévalue. »
Claire murmura « Tu as peur de parler. »
« Oui. Je crains d’être perçu comme jaloux si j’exprime mes inquiétudes. Je crains qu’on me réduise à une caricature. Et ce qui est terrible, c’est que cette peur te pousse au silence, et le silence te pousse à l’amertume. Et puis il y a la tentation. La tentation de flatter mon supérieur pour obtenir les mêmes avantages qu’un autre. De sourire trop, de rire aux blagues, de devenir habile au lieu d’être vrai. C’est là que l’intégrité et le désir de reconnaissance se battent en moi. Et quand je résiste, je me fatigue. Quand je cède, je me méprise. »
Claire demanda « Tu as pensé à partir. »
Julien répondit sans détour. « Oui. L’envie de quitter plutôt que de lutter. Parfois, je me dis que la meilleure victoire est de choisir un autre terrain. Mais même si je pars, je porte la trace. Je deviens désabusé. Je vois du favoritisme là où il n’y en a pas. Je lis les gestes de travers. Je cherche des preuves avant même d’avoir des faits. C’est comme si l’injustice passée colonisait le présent. Et ça, Claire, ça me fait peur. »
Claire prit une inspiration, comme on se prépare à tenir une lampe dans une cave. « Autour de toi, qui souffre de tout ça. Ne dis pas “moi”. Dis les autres. »
Julien se redressa. « Les collègues, d’abord, ceux qui travaillent et qu’on use. Les employés, ceux qu’on garde sous pression. Les clients aussi, parfois, qui reçoivent un service biaisé, ou au contraire qui deviennent des rois intouchables et exigent qu’on ferme les yeux. Les coéquipiers, qui perdent le goût du jeu. Les frères et sœurs, qui s’aiment mais se comparent. Les parents, aussi, parce que certains favorisent sans s’en rendre compte et, un jour, se retrouvent seuls avec leur incompréhension. »
Claire ajouta « Et ceux qui aggravent. Ceux dont le caractère met de l’huile sur le feu. »
Julien eut un sourire triste. « Il y a la méchanceté, pure, qui jouit de l’inégalité. Il y a la puérilité, qui fait des clans comme à la cour d’école. L’autoritarisme, qui exige l’obéissance plutôt que l’équité. La sournoiserie, qui agit dans l’ombre. L’hypocrisie, qui prêche la justice en pratiquant la faveur. L’inhibition aussi, cette lâcheté polie qui laisse faire. L’insécurité, qui favorise un proche pour se sentir moins menacé. La posture martyre, “je fais tellement pour vous”, pour justifier l’injustice. La dépendance affective, qui récompense celui qui aime le plus fort, pas celui qui mérite. Et la paranoïa, qui voit des ennemis partout et s’entoure de fidèles plutôt que de compétents. »
Claire reprit « Et toi, en profondeur, qu’est ce que ça attaque en toi. Quels besoins. »
Julien posa la main sur sa poitrine, comme si la réponse vivait là. « La réalisation de soi. Quand le népotisme m’empêche de progresser, j’ai l’impression que mes rêves les plus fous sont inaccessibles, pas parce qu’ils sont trop hauts, mais parce que l’échelle est réservée à d’autres. L’estime et la reconnaissance, aussi. Ceux qui ignorent le favoritisme supposent que je suis moins compétent, moins travailleur, que je ne mérite pas l’avancement. Ça te colle une étiquette sans que tu l’aies choisie. L’amour et l’appartenance, surtout dans la famille. Être constamment ignoré ou minimisé te donne l’impression d’être abandonné, et tu as du mal à accepter ta vulnérabilité. Tu te dis “si je montre que ça me touche, on me méprisera”. Enfin, la sécurité et le bien être. Être piégé dans une communauté injuste et toxique pèse sur l’état mental. Et je sais que ça peut aller jusqu’à la santé. Le sommeil, l’appétit, le cœur qui tape trop vite. »
Claire le regarda avec une gravité tendre. « Et les blessures. Celles qui laissent des cicatrices. »
Julien répondit, plus lentement, comme on lit un acte d’accusation. « L’abus de pouvoir, quand la faveur devient loi. La relation toxique, quand on t’attache à l’injustice en te faisant croire que tu ne survivras pas ailleurs. Le harcèlement, parfois déguisé en plaisanterie, en mise à l’écart, en humiliations douces. La déception par un modèle, quand celui que tu admirais choisit son clan plutôt que le juste. Le rejet, être mis à l’écart, parfois jusqu’au licenciement. La déception par une organisation ou un système social de confiance, quand tu comprends que la règle est un décor. Le rejet par les pairs, parce qu’ils préfèrent la paix à la vérité. Céder à la pression des pairs, et te trahir pour être accepté. Ne pas avoir fait ce qui était juste, et porter cette honte comme une dette. La loyauté mal placée, donner ton cœur au mauvais camp. Et dire la vérité sans être cru, ce qui est peut être la plus solitaire des douleurs. »
Claire resta un instant silencieuse, puis son visage s’éclaira d’une détermination calme. « Alors il te faut des forces. Pas des illusions. Des forces de caractère. Lesquelles. »
Julien réfléchit, et l’on sentit que, pour la première fois, la question ne le blessait pas, elle le relevait. « L’ambition, mais lucide. Pas l’ambition de plaire, l’ambition de construire. L’audace, mesurée, celle qui ose parler au bon moment, ou partir quand il le faut. L’idéalisme, conscient, pas naïf, un idéal qui connaît les pièges mais refuse de s’y rendre. L’indépendance morale, pour ne pas mendier la faveur. La justice, comme boussole, même quand elle coûte. La patience stratégique, parce qu’on ne renverse pas un système en une phrase. Et la proactivité éthique, pour agir sans devenir ce qu’on combat. »
Claire sourit doucement. « Et malgré tout, il existe des issues positives. Tu dois les voir aussi, sinon tu te condamnes à vivre uniquement dans la réaction. Dis moi comment cela pourrait produire du bien, sans mensonge, avec des exemples. »
Julien eut un silence, puis une voix plus ferme. « D’abord, on peut aider la personne qui commet l’injustice à comprendre ce que cela fait d’être traité différemment alors que l’égalité devrait prévaloir. Parfois, il suffit de déplacer la perspective. Un jour, un favori se retrouve ignoré dans un autre cercle, et soudain il comprend. On peut aussi dénoncer les injustices et trouver d’autres personnes partageant le même avis, obtenir du soutien, briser l’isolement. Quand tu découvres que tu n’es pas seul, tu respires. »
Claire l’encouragea « Continue. »
« On peut utiliser le népotisme comme motivation personnelle pour exceller sans aide ni favoritisme. Pas par vengeance, mais pour se prouver qu’on existe en dehors du regard du clan. Réussir sans passe droit, et en tirer une fierté propre. On peut reconnaître l’injustice et s’engager à ne jamais y succomber. Tu sais, le jour où tu deviens chef, où tu pourrais favoriser quelqu’un, et que tu refuses, non pas par froideur, mais par cohérence. Développer un sens aigu de l’équité et l’appliquer à toutes les situations et relations. »
Claire dit « Et ce que tu as ajouté tout à l’heure, tes nuances. »
Julien hocha la tête, comme s’il rassemblait un trésor dispersé. « Clarifier ses valeurs par l’épreuve. Quand tu souffres, tu apprends ce qui compte. Apprendre à poser des limites, dire non, refuser certaines compromissions, voire partir. Choisir des environnements fondés sur l’équité, ne plus confondre loyauté et servitude. Et gagner en lucidité, en maturité, en intégrité durable. Il y a une force étrange qui naît de la blessure quand on la traite avec honnêteté. »
Claire se pencha vers lui. « Alors ton dialogue intérieur, Julien, doit changer de ton. Il doit cesser de dire “je suis impuissant” et commencer à dire “je choisis”. Tu peux choisir de ne pas te renier pour une faveur. Tu peux choisir de ne pas laisser l’injustice coloniser ton regard au point de voir du favoritisme partout. Tu peux choisir de parler avec prudence, de rassembler des preuves, de chercher des alliés. Tu peux choisir de ne pas répandre de rumeurs, de ne pas saboter, de ne pas te venger. Tu peux choisir de rester digne même quand on te pousse à devenir petit. »
Julien la regarda, et l’on sentit que quelque chose, en lui, quittait la posture du condamné pour prendre celle du témoin. « Oui. C’est cela. Le favoritisme veut me faire croire que je ne suis qu’un oublié. Mais si je garde mon intégrité, si je travaille sans me prostituer au système, si je protège l’enfant blessé en moi et les autres autour de moi, alors même cette injustice n’aura pas le dernier mot. Elle aura été une épreuve, pas une définition. »
Claire se leva, posa une main sur son épaule, et dit simplement « Tu n’es pas invisible. Tu es en train d’apprendre à voir clair. Et voir clair, dans ce monde, c’est déjà une victoire. »
Application de l’amana et de la sulhie
Voici une résolution incarnée du conflit de favoritisme, inspirée du dialogue précédent, construite pas à pas, selon la logique de l’Amana puis de la Sulhie, dans une langue vivante, analytique et intérieure.
Le personnage doute que le favoritisme soit réel ou imaginaire, et cette incertitude l’enferme.
Il oscille entre colère muette et auto-culpabilisation, entre lucidité et peur d’être injuste, entre désir de parler et crainte d’être perçu comme jaloux.
Ce conflit intérieur le fragmente.
AMANA : RETROUVER LES DÉPÔTS SACRÉS
Amana : Premier levier
Reconnaître les dépôts sacrés en présence
Julien cesse de se demander d’abord qui a tort ou raison. Il commence ailleurs.
Il regarde ce qui, en lui, est touché. Ce qui est agité. Ce qui réclame.
Il découvre plusieurs dépôts sacrés, confiés à sa garde :
Le dépôt de justice :
un élan vital lié au besoin supérieur d’équité et de cohérence.
Ce n’est pas une revendication sociale, c’est un besoin intime de vivre dans un monde lisible, où les règles ont un sens.
Le dépôt de dignité :
lié au besoin de reconnaissance juste.
Non pas être préféré, mais être vu pour ce qu’il apporte réellement.
Le dépôt de loyauté à soi :
lié au besoin d’alignement.
Ne pas trahir ce qu’il sait juste pour obtenir une place.
Le dépôt de sécurité intérieure :
lié au besoin de stabilité et de continuité.
Le favoritisme l’ébranle car il rend l’avenir imprévisible.
Même la pression extérieure, le silence imposé, la peur du jugement, ne sont plus vus comme des ennemis.
Ils deviennent des signaux : ils activent ces dépôts.
Ils révèlent ce qui, en lui, demande protection.
Amana : Deuxième levier
Le gardien se lève et redessine les territoires
Julien comprend alors que ces dépôts ne sont pas en faute.
Ils se sentent simplement contraints les uns par les autres.
La justice écrase la sécurité.
La dignité étouffe la loyauté au groupe.
La loyauté à soi fait peur à l’enfant intérieur qui craint le rejet.
Le rôle du gardien commence ici.
Il ne cherche pas à faire taire une partie.
Il les écoute toutes, puis il redessine leurs territoires.
Il pose des limites intérieures claires :
La justice ne décidera plus seule par la colère.
Elle parlera par des faits, des observations, des demandes précises.
La dignité ne se mesurera plus au regard du supérieur.
Elle se mesurera à la cohérence entre ce qu’il pense, dit et fait.
La loyauté au groupe ne passera plus avant la loyauté à soi.
Mais elle ne sera pas détruite : elle prendra la forme du respect, non du sacrifice.
La sécurité intérieure ne sera plus cherchée dans l’approbation.
Elle sera construite par des choix assumés.
Ces limites deviennent des lignes de conduite extérieures :
ne plus se justifier excessivement,
ne plus accepter des charges indues sans clarification,
ne plus se taire systématiquement quand un fait est objectivable,
ne plus s’auto-accuser avant d’avoir regardé la situation.
Amana : Troisième levier
Les thèmes symboliques qui guident l’action
Pour se souvenir de ce travail, Julien choisit des images intérieures, simples et stables.
Il se voit comme un gardien de phare :
il n’empêche pas la tempête,
il maintient la lumière.
Il adopte le thème de la droiture tranquille :
parler sans attaque,
agir sans justification excessive,
se retirer sans rancune si nécessaire.
Il s’appuie sur l’image de la frontière vivante :
une limite qui n’exclut pas,
mais qui protège ce qui doit vivre.
Ces symboles deviennent des repères concrets dans son quotidien :
comment répondre à un mail,
comment formuler une demande,
comment dire non sans dureté.
Amana : Quatrième levier
Retrouver son identité par la fidélité aux dépôts
En honorant ces dépôts, Julien ne cherche plus à prouver.
Il se reconnaît.
Son identité ne dépend plus de la faveur ou de son absence.
Elle se tisse dans ses engagements :
être fidèle à la justice sans devenir rigide,
être digne sans être orgueilleux,
être loyal sans se trahir,
être en sécurité sans se fermer.
Il cesse de se demander :
« Ai-je raison ? »
Il commence à vivre :
« Suis-je fidèle à ce qui m’a été confié ? »
SULHIE : FAIRE VIVRE LES CHOIX DANS LE RÉEL
Sulhie : Premier levier
Fables intérieures et lucidité
Lorsque vient le moment d’agir, les fables apparaissent :
« Si je parle, je vais tout perdre. »
« Je suis sûrement trop sensible. »
« Je n’ai jamais su m’imposer, pourquoi ça changerait. »
« Ce n’est pas si grave, d’autres vivent pire. »
Il reconnaît ces pensées pour ce qu’elles sont :
des tentatives de protection, pas des vérités.
Il distingue les faits :
des décisions répétées,
des écarts mesurables,
une charge de travail objectivement déséquilibrée.
Il laisse passer la narration intérieure sans s’y fusionner.
Il se rappelle :
ce qui compte maintenant,
ce n’est pas d’avoir raison,
c’est d’être juste envers lui-même.
Sulhie : Deuxième levier
Maturité émotionnelle et traversée de l’inconfort
Quand il pose une limite, le corps réagit.
Le cœur accélère.
La voix tremble légèrement.
Il ne fuit pas.
Il reste dans l’inconfort.
Il respire.
Il parle lentement.
La première fois, la peur est intense.
La deuxième, elle est encore là.
La troisième, elle perd de sa force.
Progressivement, le corps apprend :
l’inconfort n’est pas un danger,
l’expression ne mène pas à l’effondrement.
La maturité émotionnelle s’installe.
La douceur remplace la crispation.
Sulhie : Troisième levier
Réconciliation des parties intérieures
Julien n’est plus éparpillé.
La justice se sent entendue.
La dignité est respectée.
La sécurité est maintenue.
La loyauté trouve une forme juste.
Chaque partie a sa place, son rôle, sa limite.
Il ne lutte plus contre lui-même.
Il se rassemble.
Sulhie : Quatrième levier
Agir par relâchement et ouverture
Ses actions deviennent simples.
Il demande un cadre clair.
Il refuse une charge injustifiée sans attaque.
Il expose les faits sans accusation.
Il quitte une situation quand elle ne respecte plus ses dépôts.
Il agit sans dureté,
sans tension inutile,
sans épuisement.
C’est une force douce.
Une force qui vient de la source, pas de la résistance.
Sulhie : Cinquième levier
Constat et résolution
Julien constate :
le monde ne s’est pas écroulé,
les relations se sont clarifiées,
certains ont résisté,
d’autres ont respecté,
lui s’est respecté.
Les dépôts sacrés sont honorés.
Les limites sont vivantes.
Les engagements sont tenus.
Il a traversé ses fables,
dépassé la fusion cognitive,
développé la maturité émotionnelle,
réconcilié ses parties,
agi avec douceur et fermeté.
Le conflit de favoritisme ne le définit plus.
Il a cessé d’être un combat intérieur.
Il est devenu un chemin de fidélité.
Et dans cette fidélité,
la paix s’est installée.
La Pierre Juste, une nouvelle littéraire sur le fait du favoritisme
Oxford, 2003. Les pierres couleur de miel semblaient absorber la lumière d’octobre comme une mémoire ancienne…

