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être témoin de violence
Être témoin de violence place un personnage dans une déchirure silencieuse, où l’événement extérieur déclenche une tempête intérieure.
D’abord, il y a le choc brut, une perception confuse faite de sons, de gestes ou de silences lourds, qui fait vaciller l’illusion de normalité.
Puis vient le doute, ce refuge commode où l’on se demande si l’on a bien vu, bien compris, si l’on ne projette pas ses propres peurs. La peur de sa propre sécurité surgit alors, instinctive, légitime, rappelant au corps qu’il peut être menacé.
En même temps, une colère sourde apparaît, nourrie par l’injustice et l’impuissance. Le personnage se sent tiraillé entre l’élan d’intervenir et la tentation de se retirer, entre le désir de protéger et celui de se préserver.
Cette tension se double d’un conflit moral plus profond. Ne rien faire semble trahir une certaine idée de soi, entamer l’estime personnelle, tandis qu’agir expose au regard des autres, au jugement, voire aux représailles.
L’esprit cherche des justifications, invoque l’habitude, la banalité, l’idée que « quelqu’un d’autre s’en chargera ». Peu à peu, la culpabilité s’installe, qu’elle soit anticipée ou rétrospective, et le personnage commence à se juger lui-même plus sévèrement que la situation ne le ferait.
Il oscille entre déni et lucidité, entre indifférence feinte et empathie douloureuse.
Ce conflit interne peut s’enkyster, menant à un endurcissement progressif ou à une anxiété persistante.
Mais il peut aussi devenir un point de bascule. En reconnaissant ses peurs sans leur céder tout le pouvoir, le personnage peut redéfinir ses limites et retrouver une cohérence intérieure.
Le conflit cesse alors d’être une paralysie pour devenir une épreuve fondatrice, révélant qui il est prêt à être face à la violence du monde.
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être témoin de violence
Je te jure, Clémence, je croyais connaître la misère humaine. Mais il y a des spectacles qui vous entrent dans le sang comme un mauvais vin…
Jules : Je te jure, Clémence, je croyais connaître la misère humaine. Mais il y a des spectacles qui vous entrent dans le sang comme un mauvais vin, et qui y fermentent. Être témoin de violence, ce n’est pas seulement voir. C’est être tiré par le col entre ce qu’on appelle le devoir et ce qu’on nomme la prudence. Et, au milieu, toutes les petites lâchetés qui se déguisent en sagesse.
Clémence : Tu parles comme si tu avais assisté à un crime.
Jules : Un crime, ou quelque chose qui s’en approche assez pour que la conscience fasse le même bruit qu’une porte mal huilée. Je marche, et j’entends derrière une cloison des disputes si bruyantes que les murs semblent trembler. Les mots claquent, puis un choc sourd, comme une paume sur une joue, ou un corps contre un meuble. Je reste sur le palier. Je compte les secondes. Je cherche une explication honorable à mon immobilité. Peut être un couple qui se déchire sans se frapper. Peut être une comédie. Tu vois la tentation, la première, la plus perfide. Douter. Se dire qu’on n’est pas sûr.
Clémence : Et tu n’étais pas sûr.
Jules : Non. Et ce non là m’a paru si commode que je l’ai haï. Le doute est parfois une politesse que l’on offre à sa propre peur. Parce que, si tu te trompes, tu deviens celui qui accuse à tort, celui qui fait irruption dans une maison, celui qui trouble la paix. Or nos sociétés pardonnent plus facilement un silence qu’une erreur.
Clémence : Tu me fais penser à ces gens qui voient un enfant pleurer dans la rue, et qui se persuadent que la mère l’éduque.
Jules : Justement. L’autre jour, au marché, un inconnu a saisi son enfant par le bras, trop fort, et l’a secoué comme on secoue un tapis. Il l’a insulté avec une précision qui m’a glacé, les mots étaient comme des aiguilles. L’enfant n’a pas pleuré d’abord. Il avait appris à ne pas donner cette victoire. Et moi, je suis resté là, avec cette colère qui me montait au front, mêlée d’angoisse, de dégoût, d’une peur animale et d’une honte plus raffinée. Je sentais en même temps la détermination, cette envie de lui dire d’arrêter, et l’incertitude, cette question ignoble. Et si c’était un geste isolé. Et si je m’interposais et que l’homme se retournait contre moi. Et si je faisais pire.
Clémence : Tu décris une lutte de pouvoir, Jules. Pas seulement entre lui et l’enfant. Entre lui et toi aussi. Entre ton idéal et ta sécurité.
Jules : Voilà. Ce conflit est une chambre où l’on se retrouve à plusieurs, même seul. Il y a mon estime, mon image de moi, et le regard des autres qui pèsent comme des meubles lourds. Il y a l’appartenance, le désir de rester intégré, de ne pas devenir celui qui dérange. Il y a la sécurité, la mienne et celle de la victime. Et même, dans des cas extrêmes, il y a la vie nue. J’ai compris que parfois on peut y laisser sa peau, simplement en voulant faire ce qui est juste.
Clémence : Tu dis “violence” comme si tu parlais d’un seul tableau. Or elle change de costume.
Jules : Elle change, oui. Elle se travestit. Elle peut être un voisin qui, sans lever la main, manipule sa conjointe à force de phrases venimeuses, de culpabilisation, de contrôle. Une sorte de tyrannie de salon, où l’on casse l’autre sans bruit. Elle peut être un ami, au bureau, qui rabaisse toujours le même collègue, sous prétexte de plaisanter. Tu sais, ces moqueries répétées, ces sourires complices qui font du harcèlement une mondanité. Et toi, tu te surprends à rire par réflexe, puis la nausée te prend. Tu te demandes si tu as participé. Tu te demandes si tu es indifférent. Et cette pensée te fait horreur.
Clémence : Et les plus vulnérables paient double. Les enfants, les vieux, les animaux.
Jules : Les animaux, oui. J’ai vu un homme tirer un chien par la laisse comme on traîne un sac. Le chien glissait, gémissait, le cou tendu. Autour, personne. Ou bien chacun faisait semblant de ne pas voir. La négligence est une violence qui porte des gants. Et les personnes âgées, dans une maison de retraite, quand on les laisse trop longtemps sans eau, quand on parle d’elles comme d’un meuble. Je n’ai pas tout vu de mes yeux, mais j’ai entendu une aide soignante murmurer que “ça sert à rien de s’agiter”. Cette phrase, Clémence, c’est une gifle métaphysique.
Clémence : Il y a aussi les violences qui surgissent dans la fête, quand le bruit couvre le cri.
Jules : Lors d’une soirée, j’ai aperçu une jeune femme vaciller, entourée d’un groupe qui riait trop fort. J’ai vu une main insistante, un corps qui se dérobe, une porte qui se ferme. Là, la terreur n’est plus une hypothèse. Elle devient une pression sur la poitrine. Mais tu sais ce qui vous retient encore. La peur d’être celui qui interprète mal. La peur du ridicule. La peur de l’accusation. Comme si l’élégance consistait à ne pas déranger l’ombre.
Clémence : Et parfois ce n’est pas un appartement ou une fête. C’est un système.
Jules : Oui. J’ai lu des témoignages sur des camps, des lieux d’internement, des prisons, des zones de réfugiés, où la violence devient une administration. Là, le mal n’a plus un visage unique. Il se répartit, il se dilue. Et c’est peut être le plus dangereux. Car on finit par s’endurcir. On ferme les yeux une fois, puis deux, puis cela devient une habitude. Une peau qui se fait plus épaisse. Je me suis surpris à penser, un instant, “ce n’est pas mon affaire”. Et j’ai compris avec effroi que l’indifférence peut s’apprendre.
Clémence : Ce que tu décris, c’est aussi l’effet du spectateur. Chacun attend que quelqu’un d’autre fasse le premier pas.
Jules : Exactement. On se regarde, on se jauge, on se défausse. On espère une autorité, un héros, une sirène de police qui surgira comme dans les romans moraux. Mais la réalité est souvent un palier, un trottoir, un couloir, et un homme qui se tait parce qu’il pense que d’autres agiront. Et personne n’agit. Alors, pendant qu’on hésite, il arrive un événement terrible. Une escalade. Une fracture. Un viol. Une mort. Et après, on se dit que si on avait.
Clémence : Et si on intervient, on n’est pas récompensé.
Jules : Non. Il y a d’abord les complications bêtes et lourdes. Passer du temps au commissariat, raconter, signer, revenir, attendre. Être convoqué au tribunal, revivre les scènes sous un plafond gris. Supporter les questions qui découpent votre récit en petites tranches. Parfois se blesser en tentant d’intervenir, une entorse, une lèvre fendue, une côte douloureuse. Et puis il y a les autres, ceux qui veulent bavarder, commenter, faire de votre histoire un feuilleton de palier. Et l’agresseur, lui, peut menacer. Il peut vous intimider. Il peut vous suivre du regard, promettre des représailles. Ou bien, plus subtil, il peut se faire passer pour la victime.
Clémence : Et si tu en parles, tu risques d’être minimisé.
Jules : Ah, cette humiliation. Tu confies la situation à quelqu’un, et il te répond avec un sourire, “tu dramatises”. Il t’explique que “ça arrive”, que “ce n’est pas si grave”. Certains renforcent cette idée, comme si l’inaction avait besoin d’une chorale pour paraître raisonnable. On te rend presque coupable d’avoir eu peur pour autrui.
Clémence : Dis moi, Jules. Qu’est ce qui t’a le plus déchiré. La colère ou la peur.
Jules : La honte. La honte de constater en soi des calculs. Je me suis vu hésiter, non par manque d’amour pour la justice, mais par souci de mon confort, de mon image, de ma sécurité. J’ai eu la rage, oui. J’ai eu le choc, la nervosité, l’angoissement. J’ai eu la pitié. J’ai eu la détermination, aussi, comme un ressort. Mais j’ai eu le déni, ce mensonge doux qu’on se fait pour dormir. Et j’ai eu ce désespoir, quand je me suis demandé si, au fond, je n’étais pas de ceux qui laissent faire.
Clémence : Il y a des caractères qui aggravent tout. Ceux qui se taisent par nature, ceux qui fuient.
Jules : Tu veux dire l’apathique, celui qui regarde sans voir. Le lâche, qui nomme son retrait “prudence”. Le cruel, qui jouit de la scène, ou le malveillant qui y trouve une justification à sa propre noirceur. Le déloyal, qui abandonne un ami pour préserver sa place. Le fuyant, qui disparaît au moment de compter. L’inattentif, qui n’a même pas remarqué. L’indécis, qui tourne en rond jusqu’à l’irréparable. L’inhibé, pétrifié par le qu’en dira t on. Le paresseux, qui ne veut pas d’ennuis. Le nerveux, qui tremble et confond sa panique avec de la lucidité. Le préjugé, qui suppose que la victime “l’a cherché” ou que “ces gens là” exagèrent. L’égoïste, qui ne mesure les choses qu’à l’aune de son petit intérêt. Le timide, qui confond douceur et absence. Le peu coopératif, qui refuse de témoigner, de confirmer, d’aider.
Clémence : Et pourtant, ces mêmes personnes ont des besoins. L’estime, l’appartenance, la sécurité. Tout est entremêlé.
Jules : Oui. L’estime se fissure si tu n’agis pas. Tu te regardes dans le miroir et tu vois un homme qui s’est dérobé. Et les autres, quand ils apprennent, te jugent, te méprisent ou te tiennent à distance. L’appartenance souffre aussi. Ne pas intervenir pour un ami, pour un proche, c’est risquer d’être exclu du cercle, ou pire, de s’exclure soi même. Et la sécurité, c’est l’argument le plus respectable, mais aussi le plus ambivalent. Intervenir peut te mettre en danger, et peut aggraver la situation pour la victime si l’agresseur se venge. Dans les extrêmes, cette tension peut aller jusqu’au besoin le plus brut, respirer encore demain.
Clémence : Et les blessures, Jules. Tu ne parles pas seulement de bleus.
Jules : Non. Les blessures peuvent être une agression physique, bien sûr. Mais elles sont aussi des relations toxiques qui se prolongent parce que personne n’a brisé la chaîne. Elles sont un abus de pouvoir. Elles sont du harcèlement scolaire, quand un enfant apprend à humilier pour survivre. Elles sont la découverte que ton frère, ta sœur, ton enfant a été maltraité, et que tu ne l’as pas su. Elles sont les violences conjugales vues trop tard. Elles sont cette incapacité à faire ce qui est juste, et qui devient une cicatrice morale. Elles sont la révélation que ton parent était un monstre, ou que ton enfant a subi l’innommable. Elles sont vivre dans un foyer où règne la répression émotionnelle, où l’on te dit de sourire pendant qu’on te casse. Elles sont grandir avec un tuteur maltraitant, apprendre la peur comme une langue maternelle. Elles sont la loyauté mal placée, défendre l’agresseur parce que c’est un ami, un cousin, un chef. Elles sont dire la vérité sans être cru, ce qui détruit une seconde fois. Elles sont voir quelqu’un mourir, et garder la scène comme une lanterne allumée dans la nuit. Elles sont être témoin de violence durant l’enfance, et porter ensuite le monde comme un endroit dangereux.
Clémence : Voilà pourquoi tant de témoins développent des troubles. Le stress post traumatique n’est pas réservé aux victimes directes.
Jules : Oui. On peut devenir hanté par ce qu’on a vu et par ce qu’on n’a pas fait. Et il y a pire encore. Ne pas intervenir, puis être tenu responsable. Ou intervenir, être gravement blessé. Ou encore, déclencher une escalade, exaspérer l’agresseur, et subir des représailles. Se rendre aux autorités et se voir refuser une enquête, comme si la réalité devait présenter un dossier bien relié pour être admise. Et puis, la justice privée. Je comprends trop bien la tentation de se faire justice soi même, de frapper celui qui frappe. Mais alors tu deviens accusé d’agression, d’intrusion, d’un crime. Tu passes du côté du banc des coupables, même si ton cœur croyait être du côté des justes.
Clémence : Et l’enfant témoin. Tu as dit tout à l’heure qu’il n’avait pas pleuré. Cela m’effraie plus qu’un sanglot.
Jules : Parce que l’enfant apprend. S’il voit la violence comme loi, il peut devenir agresseur. Ou victime chronique. Ou les deux, selon les heures. Et nous, adultes, nous sommes responsables aussi de ce que nous laissons s’imprimer dans sa mémoire.
Clémence : Qui est affecté, au fond. La victime, évidemment. Mais aussi ceux qui viendront après, si l’agresseur n’est pas arrêté. Et ceux qui ont vu.
Jules : Oui. Le mal a une descendance. Une victime aujourd’hui, d’autres demain, si personne n’arrête la main. Et les témoins, surtout les enfants, portent la scène comme une seconde peau.
Clémence : Alors, comment fait on. Avec quelles ressources. Parce que tu n’es pas un lâche, Jules. Tu es un homme partagé.
Jules : On fait avec des qualités qui, parfois, ne sont que des efforts répétés. Il faut être vigilant, regarder vraiment. Audacieux, oser sortir de sa place. Courageux, accepter le risque sans se griser. Décisif, parce que l’indécision coûte. Diplomate, savoir calmer plutôt qu’enflammer, parler sans provoquer quand c’est possible. Empathique, sentir la détresse sans s’y noyer. Honorable, agir même quand personne ne regarde. Idéaliste, croire que l’acte compte. Juste, ne pas se laisser séduire par le parti pris. Bienveillant, protéger sans humilier. Mature, tenir la complexité sans fuir. Attentionné, voir les détails qui trahissent un abus. Observateur, repérer les signes, les incohérences, les peurs. Passionné, parce qu’une indignation tiède se refroidit vite. Perspicace, distinguer l’accident de la répétition. Protecteur, se placer entre. Responsable, aller jusqu’au bout, témoigner, accompagner. Conscient socialement, comprendre les systèmes, pas seulement les individus. Spontané, parfois, parce qu’une seconde peut sauver.
Clémence : Et quand on agit, qu’est ce qui peut être beau, malgré tout.
Jules : Il y a des résultats positifs, oui, mais ils ont un prix. D’abord, aider la victime à échapper au danger immédiat. Cela peut être simple. Faire entrer une voisine chez soi le temps que l’autre se calme. Appeler discrètement les secours. Rester présent, visible, pour que l’agresseur sente un regard. Ensuite, établir une relation avec la victime. Pas un lien romanesque, non. Un lien solide. Dire, je t’ai vu, je te crois, je peux t’accompagner. L’aider à rassembler des preuves, à trouver une association, un refuge, un médecin, un avocat. Lui apporter force et soutien, lui rendre un peu de dignité en la traitant comme une personne, pas comme un dossier.
Clémence : Témoigner, aussi.
Jules : Témoigner contre l’agresseur, oui. Dire ce qu’on a vu, même si on tremble au tribunal. Mettre fin aux mauvais traitements par la parole quand la force est interdite. Et parfois, informer une entreprise, une organisation. Signaler un supérieur qui humilie, un service qui néglige. Exiger qu’on mette en place un plan de prévention, des procédures, des contrôles. Pour les animaux, signaler la maltraitance, sauver ceux qui n’ont pas de voix, faire intervenir les autorités compétentes. Et il y a cette satisfaction personnelle, tu sais, cette paix un peu grave, quand on a agi correctement dans une situation difficile. Ce n’est pas de l’orgueil. C’est une cohérence retrouvée.
Clémence : Tu as dit aussi que ton acte peut donner du courage aux autres.
Jules : Oui. Une intervention juste peut faire tomber une sorte de brume. Les témoins comprennent qu’ils ne sont pas seuls. Quelqu’un ose, alors un autre ose. Et ainsi, parfois, on brise un cycle de violence transmis de génération en génération. On restaure la dignité d’une victime, simplement en reconnaissant les faits, en disant, ce qui t’arrive est réel, et ce n’est pas ta faute. On devient, malgré soi, un repère éthique. Un ami, un voisin, un collègue se dit, si lui l’a fait, je peux le faire. Et même si la peur demeure, on transforme une impuissance initiale en acte fondateur. On cesse d’être le figurant de sa propre morale.
Clémence : Mais tu portes encore quelque chose, Jules. Je le vois à tes mains. Elles cherchent une excuse, comme si elles avaient commis un péché.
Jules : J’ai peur de la phrase qui viendra plus tard, celle qu’on ne rattrape pas. “J’ai vu.” “Je n’ai rien fait.” Dans ce conflit, il y a une culpabilité particulière, celle du survivant. Ne pas être la personne agressée, et sentir un soulagement honteux. Comme si l’on s’était réjoui d’être épargné. Alors on se déteste, on se trouve répugnant, et pourtant c’est humain. Je le sais. Mais le savoir n’ôte pas le goût amer.
Clémence : Ce que tu vis est une analyse fine de ton caractère, Jules. Tu n’es pas apathique. Tu n’es pas cruel. Tu es un homme qui se débat entre la peur et l’honneur. La question n’est pas seulement, “vais je intervenir”. C’est, “qui serai je demain si je ne le fais pas”.
Jules : Voilà. Et je me découvre. Il y a en moi un timide qui voudrait disparaître. Il y a un responsable qui veut rester. Il y a un diplomate qui cherche la bonne phrase. Il y a un impulsif qui voudrait arracher la victime à l’agresseur. Il y a un idéaliste qui croit à la justice. Il y a un nerveux qui tremble. Et il y a un observateur, enfin, qui voit que ce drame n’est pas un épisode isolé, mais un réseau de petites complicités, de silences, de minimisations, de retards, de bureaucratie, de menaces, de regards détournés.
Clémence : Alors, si demain tu entends encore un choc derrière une cloison, ou si tu vois une main s’abattre sur un enfant, qu’est ce que tu feras.
Jules : Je ne te promets pas l’héroïsme. Je te promets seulement de ne plus appeler ma peur “doute”. Je regarderai. Je déciderai plus vite. Je chercherai la voie la plus sûre, pour moi et pour la victime. J’appellerai, je témoignerai, je resterai là, visible, humain. Et si l’on me minimise, je parlerai encore. Si l’on m’intimide, je prendrai des précautions, mais je ne me tairai pas. Parce que j’ai compris ceci, Clémence. Le vrai scandale, ce n’est pas seulement la violence. C’est l’habitude qu’on en prend.
Clémence : Et c’est ainsi qu’un homme devient, sans bruit, un adulte digne de ce nom. Pas en se croyant pur, mais en se corrigeant. En choisissant, quand il le peut, d’être du côté de ceux qui empêchent. Même un peu. Même mal. Même en tremblant.
Jules : Même en tremblant, oui. Parce que trembler et agir, c’est encore agir. Et parfois, c’est tout ce qu’on peut offrir à la justice. Une présence. Une parole. Une main tendue. Une preuve. Une obstination tranquille contre la nuit.
application de l’Amana et de la sulhie
Voici une résolution incarnée et progressive du conflit être témoin de violence, inspirée du dialogue précédent, en prenant une lutte interne précise :
Le personnage souhaite intervenir mais craint pour sa propre sécurité.
Le texte suit pas à pas le chemin de résolution intérieure par l’Amana, puis son incarnation concrète par la Sulhie, dans une analyse fine, vécue, sans abstraction inutile.
I. L’AMANA : RETROUVER LA GARDE DES DÉPÔTS SACRÉS
Amana : Premier levier : reconnaître les dépôts sacrés en présence
Jules comprend d’abord que ce qui s’agite en lui n’est pas un simple conflit d’opinions, mais la rencontre de plusieurs dépôts sacrés, chacun porteur d’un élan vital et d’un besoin supérieur.
Il reconnaît en lui :
Le dépôt de la protection de la vie
Celui qui s’éveille lorsqu’il voit un enfant secoué, un conjoint humilié, un corps menacé. Ce dépôt porte l’élan de préservation, le besoin supérieur de sécurité et de dignité. Il ne réclame pas la violence, mais la mise à l’abri.
Le dépôt de la sécurité personnelle
Celui qui serre la poitrine et calcule les risques. Il porte l’élan de survie, le besoin supérieur d’intégrité physique et psychique. Ce dépôt n’est pas lâche. Il est chargé de maintenir le corps en vie.
Le dépôt de la justesse morale
Celui qui murmure : si tu te tais, tu te perdras. Il porte l’élan de cohérence, le besoin supérieur de fidélité à soi, d’estime intérieure.
Le dépôt de l’appartenance sociale
Celui qui redoute le regard des autres, la marginalisation, les représailles symboliques. Il porte l’élan de lien, le besoin supérieur d’inclusion.
Jules cesse de hiérarchiser ces dépôts comme bons ou mauvais.
Il comprend que chacun lui a été confié et qu’aucun ne doit être sacrifié pour qu’un autre vive.
Amana : Deuxième levier : le gardien redessine les territoires intérieurs
Jules assume alors son rôle de gardien.
Non pour faire taire une partie, mais pour redonner à chacune un espace juste.
Il voit que, jusque-là, la peur occupait tout le terrain.
Elle empêchait la protection d’exister.
Elle étouffait la justesse morale.
Le gardien intervient.
Il pose des limites intérieures claires :
À la peur, il dit :
Tu n’as plus le droit de décider seule. Tu m’informes, tu ne gouvernes pas.
À la protection de la vie, il dit :
Tu n’exigeras pas l’héroïsme aveugle. Tu agiras avec intelligence.
À la justesse morale, il dit :
Tu guideras mes choix, pas mes jugements contre moi-même.
À l’appartenance sociale, il dit :
Tu n’achèteras plus la paix au prix de la dignité.
Concrètement, ces limites deviennent des choix opérants que Jules se prépare à porter dehors :
Il ne s’exposera pas physiquement sans soutien.
Il appellera les autorités plutôt que d’affronter seul.
Il restera présent et visible, sans provoquer.
Il témoignera même si cela dérange.
Chaque dépôt retrouve un territoire où il peut respirer sans écraser les autres.
Amana : Troisième levier : les thèmes symboliques qui guident l’action
Pour maintenir cette cohérence, Jules s’appuie sur des symboles vivants.
Il choisit la figure du gardien de seuil.
Ni guerrier, ni spectateur.
Celui qui empêche le pire d’entrer et ouvre une issue.
Il se répète intérieurement :
Je ne suis pas là pour sauver le monde, mais pour empêcher qu’il s’abîme sous mes yeux.
Il adopte le thème de la lampe dans l’obscurité.
Il ne combat pas l’ombre.
Il éclaire suffisamment pour que les gestes changent.
Ces symboles orientent ses comportements :
parler calmement
nommer les faits
rester présent
ne pas se dissoudre
Amana : Quatrième levier : retrouver son identité par la fidélité aux dépôts
En honorant ces dépôts sans en trahir aucun, Jules retrouve une identité claire :
Il n’est ni lâche, ni téméraire.
Il est responsable.
Son identité se reformule ainsi :
Je suis celui qui protège sans se sacrifier, qui agit sans se renier.
Cette fidélité devient un socle.
Il sait désormais qui il est quand la violence apparaît.
II. LA SULHIE : INCARNER LES LIMITES DANS LE RÉEL
Sulhie : Premier levier : fables intérieures et lucidité
Lorsque la situation revient — un voisin crie, un choc, un silence lourd — les anciennes fables surgissent :
Ce n’est peut-être rien.
Tu exagères toujours.
Tu n’as jamais su gérer les conflits.
La dernière fois, tu t’es senti ridicule.
Jules reconnaît ces pensées.
Il ne les combat pas.
Il les observe.
Il distingue les faits :
des cris
un enfant qui pleure
une peur persistante
Des fables :
des scénarios hérités
des souvenirs de honte
des anticipations catastrophes
Il se rappelle :
Une pensée est un événement mental, pas un ordre.
Il revient à ce qui compte maintenant :
un être en danger
son engagement
sa présence
Les pensées passent.
Il reste.
Sulhie : Deuxième levier : maturité émotionnelle et maintien dans l’inconfort
Quand il agit, appeler, frapper à une porte, parler à un agent — le corps tremble.
Le cœur bat trop vite.
La peur est là.
Cette fois, il ne fuit pas.
Il reste dans l’inconfort, sans se juger.
Il respire.
Il parle lentement.
Les premières fois, la peur dure longtemps.
Puis moins.
Puis elle se transforme.
À force d’expositions successives, le corps apprend :
je peux ressentir cela et rester entier.
La crispation laisse place à une fermeté douce.
La maturité émotionnelle s’installe.
Sulhie : Troisième levier : réconciliation des parties
Après l’action, Jules rassemble ses parties.
La peur est remerciée.
La protection est honorée.
La justesse est confirmée.
Chacune retrouve sa place.
Aucune n’est rejetée.
Il ne se divise plus contre lui-même.
Il se réunit.
Sulhie : Quatrième levier : l’agir conscient et doux
Son action devient fluide.
Il agit sans rage.
Sans tension inutile.
Sans épuisement.
Sa force ne vient plus de la réserve, mais de la source :
les besoins vitaux restaurés
la dignité honorée
la cohérence retrouvée
C’est une action qui ne brûle pas.
Sulhie : Cinquième levier : le constat apaisé
Avec le temps, Jules constate :
Le monde ne s’est pas effondré.
Les dépôts ont été respectés.
Les limites ont été posées et tenues.
Les peurs ont été traversées.
Les liens ont résisté ou se sont clarifiés.
Il n’est plus fusionné à ses pensées.
Il n’a pas fui.
Il a signifié à chaque partie qu’elle comptait.
Et surtout, il voit que cela fonctionne.
Le conflit est résolu, non parce que la violence a disparu du monde,
mais parce qu’elle ne le disperse plus intérieurement.
Jules est devenu un homme habité.
Et cette habitation-là, désormais, protège aussi les autres.
le seuil de pierre, une nouvelle littéraire sur le fait d’être témoin de violence
Rome, 1993. La cour intérieure de l’immeuble de la via dei Serpenti n’avait jamais été un lieu de silence…

