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ne pas atteindre un objectif
Ne pas atteindre un objectif provoque une fracture intime entre ce que l’on espérait être et ce que l’on est contraint de devenir.
L’individu perd d’abord le sentiment de contrôle sur sa trajectoire.
L’échec n’est pas vécu comme un événement, mais comme un verdict sur sa valeur.
Le rêve manqué devient un miroir accusateur.
La comparaison aux autres s’intensifie et nourrit l’amertume.
La honte s’installe, souvent silencieuse, accompagnée d’un besoin de justification.
Le doute ronge la confiance et paralyse l’élan vers l’avenir.
L’identité, construite autour de l’objectif, se fissure.
L’individu craint que renoncer équivaille à disparaître.
Il s’accroche au passé, aux scénarios de ce qui aurait pu être.
La peur de recommencer empêche toute réorientation.
L’échec réveille parfois des blessures anciennes non résolues.
Le désir de reconnaissance se transforme en ressentiment.
L’énergie vitale se contracte, laissant place à l’apathie.
La relation aux autres se trouble entre retrait et jalousie.
L’individu oscille entre déni et auto-accusation.
Toute nouvelle ambition semble dangereuse.
Le conflit intérieur oppose fidélité au rêve et nécessité de vivre.
La souffrance persiste tant que l’objectif confisque l’identité.
La résolution commence lorsque l’échec est séparé de la valeur personnelle.
L’individu redécouvre alors ses besoins profonds derrière le rêve.
Il comprend que la vie ne se mesure pas à un résultat.
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ne pas atteindre un objectif
Tu as cette manière de regarder le plafond comme s’il était un tribunal…
« Tu as cette manière de regarder le plafond comme s’il était un tribunal, Étienne », dit Claire en refermant doucement la porte. Sa voix ne cherchait ni à consoler trop vite ni à juger. Elle s’assit près de lui, non pas en face, mais à côté, comme on se met au bord d’un naufrage pour empêcher l’autre de glisser tout à fait.
« Un tribunal, oui… ou une scène vide », répondit-il. « Je n’ai pas atteint l’objectif. Et tout ce que j’avais construit autour s’écroule. Je croyais tenir les rênes, et me voilà humilié par la vie. »
Claire le dévisagea avec cette précision des amis qui connaissent les vanités et les failles. « Ce n’est pas seulement un objectif, alors. C’est une question de contrôle, de pouvoir, d’ego blessé, d’échec, de devoir. Tu voulais régner sur quelque chose, sur toi-même, sur le regard des autres, sur ton histoire. Et tu as le sentiment d’avoir failli à une responsabilité. »
Il eut un rire sec. « Responsabilité… oui. Comme si le monde m’avait nommé capitaine et que j’avais coulé le navire. »
« Dis-moi exactement ce que tu appelles “ne pas atteindre” », reprit-elle. « Parce que, chez toi, ce mot recouvre une procession entière. »
Étienne passa une main sur son front. « Regarde. J’ai voulu entrer dans cette équipe professionnelle, tu sais, celle qui recrute sur des essais impossibles. J’y ai laissé mes années, mes tendons, mes week-ends. Recalé. J’ai voulu l’emploi de mes rêves, le poste où l’on te salue comme un élu. Refusé, même pas de second entretien. J’ai voulu… » Il hésita, puis se durcit. « J’ai voulu des enfants. Et mon corps, ou le hasard, ou Dieu, s’est montré muet. J’ai voulu l’université que tout le monde prononce comme un titre de noblesse. Non admis. J’ai voulu gagner une élection, porter un programme comme on porte un drapeau. J’ai perdu. J’ai voulu sauver mon couple, tenir la promesse des débuts. La relation a échoué, et ce n’est pas faute d’avoir parlé, pleuré, juré. J’ai voulu remporter ce concours prestigieux, tu te souviens, celui où les seconds sont des oubliés polis. J’ai fini deuxième. J’ai voulu entrer dans ce groupe sur invitation, ce cercle fermé où l’on s’appelle par les prénoms comme si on possédait le monde. Porte close. J’ai voulu terminer l’université, décrocher ce diplôme pour lequel on se lève tôt et on avale des humiliations. J’ai échoué avant la fin. J’ai voulu faire prospérer mon entreprise, offrir à ma mère cette revanche qu’elle attendait sans le dire. Faillite. Et j’ai voulu me racheter… réparer une faute ancienne. Je n’y arrive pas. Je reste l’homme du “trop tard”. »
Claire ne broncha pas, comme si elle laissait chaque phrase prendre sa place dans la pièce. « Et maintenant, qu’est-ce que cela t’a coûté au quotidien, dans le détail des jours ? Parce que c’est là que les défaites deviennent des prisons. »
« J’ai dû revoir mes plans », dit-il. « Mes attentes aussi. C’est un mot élégant pour dire qu’on ramasse ses rêves comme des débris. J’ai perdu de l’argent, l’investissement financier, les inscriptions, les voyages, les matériels, les dettes même. Et j’ai cette insatisfaction… comme une poussière dans la bouche. Je me sens gêné, Claire. Gêné quand on me demande “alors, ça avance ?” Je dois expliquer l’échec, raconter une histoire qui ne ressemble plus à celle que j’avais répétée. Et je me dis que j’ai perdu mon temps, que j’ai donné mes années au vent. »
Il ajouta, la voix plus basse : « Je porte aussi la déception des autres. Le regard de mon père quand il ne dit rien. Les amis qui avaient parié sur moi, non par cruauté, mais par admiration. Je les ai trompés sans le vouloir. Et puis j’envie ceux qui ont atteint leur objectif. Je les regarde comme on regarde une maison éclairée quand on rentre sous la pluie. Je me sens mal à l’aise avec ceux qui ont obtenu ce que je désirais, même ceux que j’aime. Alors je change mes habitudes. J’évite certains cafés, certaines rues, certains événements où je risque de croiser les gens du “monde d’avant”, celui où j’étais en route. Et il y a les commentaires… bien intentionnés mais inutiles. “Ce n’était pas fait pour toi.” “Tu trouveras mieux.” Ils disent ça comme on jette une couverture sur un corps, sans vérifier s’il respire. »
Claire hocha la tête. « Et les conséquences plus graves, tu les sens venir ? Parce qu’un échec ne se contente jamais de fermer une porte, il menace parfois de te voler la main qui voudrait en ouvrir une autre. »
Étienne eut un frisson. « Il m’arrive de ne plus ressentir la joie que j’éprouvais pour ce qui était ma passion. Le sport, la musique, le travail… tout paraît pâle. Je deviens réticent à rêver grand, à prendre des risques. Je pense : à quoi bon ? Je glisse vers l’apathie, je fais le minimum, je sous-performe même dans ce que je sais faire. Et le pire… c’est la perte d’identité. J’étais “celui qui allait…”, “celui qui visait…”. Sans l’objectif, je ne sais plus qui je suis. »
Il se renfrogna, puis lâcha, presque honteux : « J’ai aussi perdu une part de foi. Ou plutôt, je me sens trahi par Dieu, alors je le rejette pour ne pas entendre mon propre abandon. J’ai du doute, un doute qui paralyse, et une estime de moi qui s’effrite au point de compromettre tout futur projet. Et il y a des gens qui s’éloignent, tu sais, les partenaires superficiels, ceux qui te supportent tant que tu promets la célébrité ou la richesse. Quand ils comprennent que tu ne seras pas “grand”, ils te trouvent soudain moins intéressant. »
Il inspira comme avant un aveu. « Je me surprends à devenir obsédé par une vision irréaliste du succès. Comme si je pouvais encore forcer le destin, obtenir l’objectif coûte que coûte, même au prix de choses douteuses, d’une obtention forcée, d’un raccourci qui me défigurerait. Et pourtant, je suis incapable de me réorienter. Je n’arrive pas à pivoter. Alors l’autodestruction me fait signe. Les dépendances, l’alcool, les nuits qui n’en finissent pas, les relations toxiques où l’on confond intensité et amour. Je sens la blessure émotionnelle, et parfois, j’ai des attaques de panique, des bouffées d’angoisse, et je frôle la dépression. »
Claire ne se contenta pas d’un silence. Elle posa une main sur le dossier du fauteuil, comme pour ancrer le monde. « Dis-moi ce que tu ressens, sans te censurer. Les émotions sont les comptables impitoyables de nos défaites. »
« Tout », répondit-il avec une amertume presque comique. « L’acceptation certains matins, comme un calme trompeur. La colère le soir, contre les autres, contre moi. L’angoisse au milieu de la journée, sans raison apparente. Un sentiment de trahison, par le sort, par les promesses, par mon propre corps. L’amertume, oui, et la confusion : je ne sais plus quelle règle du jeu j’ai mal comprise. Je me sens vaincu, défait. Alors je deviens défensif, agressif parfois, je nie. Je fais du déni comme on met un masque, et puis je tombe dans la dépression. Il y a le désespoir, et malgré tout une détermination qui revient par à-coups, puis la dévastation quand je réalise que ça ne suffit pas. La désillusion, l’insatisfaction, le doute. La gêne, le chagrin, la culpabilité, l’insécurité. La solitude nocturne, ces heures où tout paraît plus vrai et plus noir. Et la panique, parfois, sans prévenir, comme si mon corps sonnait l’alarme d’un incendie intérieur. »
Claire le regarda avec la minutie d’un médecin de l’âme. « Tu décris les symptômes, mais je veux l’atelier secret où ils se fabriquent. Tes luttes internes. Celles dont on n’ose pas parler parce qu’elles font paraître ridicule ce qui, en réalité, est tragique. »
Étienne serra les mains. « Je suis déchiré entre lucidité et espoir obstiné. Une partie de moi sait que c’est fini, l’autre répète : encore une tentative, encore une chance. Je m’enlise dans les regrets, dans les scénarios alternatifs. Je revois chaque carrefour. “Si j’avais choisi cet entraîneur.” “Si j’avais répondu autrement à ce recruteur.” “Si j’avais consulté plus tôt.” Et je ressasse mes erreurs jusqu’à l’auto-accusation. Je me parle comme un ennemi. »
Il continua, les yeux fixés sur un point invisible. « Je lutte contre une amertume qui devient silencieuse et corrosive. Je me sens coupable d’avoir déçu les autres, et coupable aussi d’avoir peut-être gâché leurs sacrifices. Comme si leurs efforts m’avaient été prêtés et que je les avais perdus au jeu. Je combats le déni, je refuse d’avancer quand le moment est venu, parce que reculer, c’est mourir un peu. Je n’arrive pas à me détacher du rêve. »
Il avala sa salive. « J’ai besoin de faire mon deuil, mais je me persuade que ce n’est pas nécessaire, ou pas si important. Je confonds renoncer et trahir. J’ai peur que renoncer équivaille à disparaître. Alors je me définis uniquement par l’échec. Je me dis que le bonheur n’existait que là, dans cet objectif, et qu’en dehors, tout est une consolation au rabais. Je crains de ne plus jamais ressentir de passion authentique. Et je veux avancer… sans savoir comment. Je ne sais pas dans quelle direction. Je me méfie de toute nouvelle ambition, par peur de revivre la chute. Je passe de l’orgueil blessé à la honte profonde. Et, parfois, je me bats contre cette idée : la vie a changé de sens sans me demander mon avis. »
Claire inspira, puis parla lentement, comme on déroule une vérité devant quelqu’un qui pourrait la fuir. « Et ce n’est pas seulement toi que cela abîme. Qui d’autre paie la note, Étienne ? »
Il grimaça. « Ceux qui auraient bénéficié si j’avais réussi. Les enfants hospitalisés de cet hôpital que je voulais financer, par exemple, si mon entreprise avait tenu. Les clients qui devront collaborer avec quelqu’un de moins compétent, si je n’ai pas ce poste. Les collègues qui comptaient sur mon projet. Ma famille… qui doit gérer mes silences, mes colères, mon repli. Même toi, Claire, tu te retrouves à parler à un homme plus sombre que celui que tu connaissais. »
Claire eut un sourire triste. « Ce que tu appelles “plus sombre”, c’est parfois un caractère qui se dévoile. Mais parlons-en franchement. Quelles parts de toi aggravent la situation ? Celles qui, au lieu de panser, grattent la plaie. »
Étienne eut un geste de reddition. « Je peux devenir apathique, incapable d’agir. Cynique aussi, à dire que tout est mensonge. Instable, irrationnel, jaloux des réussites des autres. Obsessionnel, je ne pense qu’à ça. Perfectionniste, je préfère ne rien faire plutôt que faire imparfaitement. Rancunier, vengeur dans mes fantasmes, comme si je pouvais punir le monde. Et autodestructeur, oui, à me saboter pour que la défaite devienne une fatalité et non un accident. Je me replie. Je disparais. »
Claire le fixa. « Ce que tu décris touche aux besoins les plus fondamentaux. Ta réalisation de soi, d’abord. Si ton bonheur et ton identité étaient liés à l’objectif, tu as l’impression qu’on t’arrache le cœur. Ensuite l’estime et la reconnaissance. Quand on échoue dans un domaine qui exige talent et aptitude, on se met à douter de ses capacités, et si les autres te mesuraient à ce talent, ils peuvent te mépriser, ou tu crains qu’ils le fassent. Puis l’amour et l’appartenance. Si des proches te critiquent ou se retournent contre toi, tu te sens exclu, menacé dans ta place. Et la sécurité, enfin. Si l’objectif était lié à l’argent, à la santé, à une stabilité, tu ne te sentiras pas protégé tant que tu n’auras pas trouvé un autre chemin vers le même but. »
Étienne écoutait, comme on écoute quelqu’un nommer une douleur qu’on n’arrivait pas à dire.
Claire reprit, plus ferme. « Maintenant, d’où vient la blessure ? Parce qu’une défaite présente se nourrit souvent d’anciennes fractures. »
« Il y a des choses », avoua-t-il. « Un trouble mental qui rôde dans ma famille, que j’ai toujours voulu tenir à distance, et qui profite de ma faiblesse. Le sentiment d’être licencié ou mis à l’écart, même quand ce n’est pas officiellement ça. Le rejet des pairs, l’impression qu’on me regarde comme un imposteur. Et puis, je l’ai vécu : se faire voler des idées, ou voir son travail attribué à un autre. J’ai grandi dans un foyer où les émotions étaient réprimées, où la tristesse était une impolitesse. Alors je ne sais pas pleurer correctement, je sais seulement m’effondrer en secret. Il y a eu aussi des périodes de troubles civils, cette sensation que le monde est instable, que tout peut s’écrouler, et parfois la peur de manquer, la famine ou la sécheresse au sens large, ce temps où l’on compte chaque pièce. Et puis la rage face aux préjugés, à la discrimination, à l’injustice. Tout ça se mélange et donne à l’échec un goût de verdict. »
Claire laissa passer une seconde, puis sa voix changea, moins clinique, plus lumineuse. « Tu n’es pas seulement une somme de blessures. Tu as aussi des qualités, et elles ne sont pas décoratives. Elles servent à survivre. Tu peux être adaptable, capable de te réinventer. Ambitieux, oui, mais une ambition qui pourrait devenir sagesse. Reconnaissant, centré, confiant. Discipliné, humble, travailleur. Optimiste quand tu ne laisses pas l’amertume te voler l’horizon. Persévérant. Talentueux. Et tu as, quand tu n’es pas écrasé, une énergie débordante qui entraîne les autres. »
Étienne eut un petit rire. « Tu fais mon éloge comme on dresse la liste des meubles restés debout après l’incendie. »
« Parce qu’on reconstruit avec ce qui reste », répondit-elle. « Et parce que des résultats positifs existent, même ici. Je ne te parle pas de slogans. Je te parle de transformations réelles. »
Il la regarda, sceptique.
« Écoute », dit Claire, et son ton prit cette ampleur balzacienne qui fait entrer l’intime dans le destin. « D’abord, tu peux identifier une faiblesse précise et chercher à la corriger. Pas “je suis nul”, mais “je manque de stratégie”, “je manque d’endurance”, “je manque de réseau”, “je me sabote”. Ensuite, tu peux réévaluer ta définition du succès. Si ton succès n’était que la couronne, tu vivras toujours à genoux devant elle. Si tu le redéfinis comme la fidélité à ce que tu aimes, la qualité d’un geste, l’utilité réelle, tu respireras. »
Elle s’anima. « Tu peux aussi trouver une autre manière de participer à l’activité convoitée sans être le meilleur. Tu voulais être joueur professionnel, tu peux devenir entraîneur et former des talents. Tu voulais briller sur scène, tu peux donner des cours de musique et transmettre ce feu. Tu voulais être au cœur de l’événement, tu peux devenir journaliste, commentateur, analyste, quelqu’un qui éclaire le jeu au lieu d’être le jeu. Tu voulais la victoire publique, tu peux choisir l’influence discrète, celle qui change des vies sans applaudir. »
Étienne baissa les yeux, touché malgré lui.
Claire continua. « Tu peux découvrir l’épanouissement en ralentissant. Faire moins, mais mieux. Arrêter de courir derrière l’image et retrouver le goût du réel, du matin tranquille, du travail bien fait, du dîner sans téléphone. Tu peux réaliser que ta valeur ne se mesure pas à ton talent. Que même le talent, quand il existe, n’est pas un certificat de dignité. Tu peux te tourner vers un autre objectif qui te passionne, pas comme un lot de consolation, mais comme un chemin aligné avec toi. Et tu peux comprendre enfin que le succès n’est pas un indicateur de ta valeur personnelle. »
Elle le fixa avec douceur. « Et je vais plus loin. Tu peux développer une résilience durable. Accepter que la vie ne soit pas linéaire, que les détours ne sont pas des humiliations mais des routes. Tu peux construire une identité plus vaste que la réussite. Tu peux découvrir une joie moins spectaculaire mais plus stable, celle qui ne dépend pas d’un jury. Et tu peux comprendre que l’échec n’annule ni ta dignité ni ton avenir. »
Étienne resta longtemps silencieux. Puis il dit, comme s’il goûtait chaque mot pour vérifier qu’il ne mentait pas : « Si je fais tout cela… alors je ne “renonce” pas. Je change de forme. »
« Voilà », répondit Claire. « Tu ne perds pas la guerre parce qu’une bataille t’a échappé. Mais il faudra tout traverser, même ce qui te fait honte. Et je serai là, non pour t’épargner, mais pour t’empêcher de te mentir. »
Il hocha la tête, et pour la première fois depuis des semaines, son regard quitta le plafond. « Alors parle-moi demain. Et après-demain. Jusqu’à ce que je n’aie plus besoin de tribunal au-dessus de moi. »
Claire sourit, presque sévère. « D’accord. Mais à une condition. Que tu cesses de confondre ton objectif avec ta personne. Parce qu’un objectif se rate. Un homme, lui, se relève. »
application de l’Amana et de la sulhie
Voici une résolution incarnée et progressive du conflit « ne pas atteindre un objectif », inspirée du dialogue précédent et d’une lutte interne précise :
« être incapable de se détacher du rêve et croire que c’était sa seule chance ».
La résolution se fait pas à pas, par l’Amana puis par la Sulhie.
Étienne n’a pas seulement échoué à atteindre son objectif : il s’y est conf fondu. Le rêve n’était plus un projet, mais un support d’identité. Renoncer lui semblait équivaloir à disparaître. Le conflit ne se situe donc pas entre réussite et échec, mais entre fidélité à la vie et fixation mortifère.
I. AMANA : Restaurer les dépôts sacrés
Amana : premier levier : reconnaître les dépôts sacrés en jeu
Étienne commence par cesser de voir son conflit comme une faiblesse psychologique. Il le regarde comme l’activation simultanée de plusieurs dépôts sacrés, chacun porteur d’un élan vital et de besoins supérieurs.
Il identifie d’abord le dépôt de réalisation : le besoin profond de contribuer, de laisser une trace utile, d’exercer ses capacités jusqu’à leur justesse. Ce dépôt a été confié à travers son talent, son goût de l’effort, son désir d’excellence. L’échec ne l’a pas créé, il l’a seulement révélé.
Il reconnaît ensuite le dépôt de reconnaissance et de dignité : être vu, reconnu, légitimé dans ce qu’il apporte. La pression extérieure n’a fait qu’agiter ce dépôt déjà vivant, hérité d’une histoire où la valeur passait par la performance.
Un troisième dépôt apparaît : celui de fidélité. Fidélité à l’enfant qu’il a été, à ses promesses, aux sacrifices consentis par d’autres. Renoncer au rêve lui semblait trahir ce dépôt, alors qu’en réalité il cherchait à l’honorer maladroitement.
Enfin, il reconnaît un dépôt de sécurité existentielle : l’objectif portait l’illusion d’un sol stable, d’une identité fixée une fois pour toutes. La perte du rêve a réveillé une peur ancienne de chute et d’instabilité.
Ainsi, Étienne comprend que la pression extérieure n’était pas l’ennemie. Elle venait toucher des dépôts légitimes, confiés pour être vivants, non pour devenir des prisons.
Amana : deuxième levier : le gardien redessine les territoires
Étienne endosse alors son rôle de gardien. Non plus celui qui obéit aveuglément aux voix intérieures, mais celui qui les assume toutes, les écoute, et leur attribue un espace juste.
Il dit intérieurement à son élan de réalisation :
« Tu as le droit d’exister, mais tu n’as plus le droit de me définir entièrement. Tu seras un moteur, pas un juge. »
Il s’adresse à son besoin de reconnaissance :
« Tu seras nourri par la justesse et la sincérité, non par la comparaison ou l’exceptionnalité. »
À sa fidélité :
« Être fidèle ne signifie pas répéter. Cela signifie honorer l’élan, même si la forme change. »
À sa quête de sécurité :
« Tu n’obtiendras plus la stabilité en figeant l’avenir. Tu la trouveras dans ma capacité à répondre, pas à prévoir. »
Le gardien pose alors des limites claires, qu’Étienne devra aussi porter à l’extérieur :
Il ne se définira plus par une seule trajectoire professionnelle.
Il cessera de se justifier face aux attentes déçues des autres.
Il refusera les situations qui exploitent sa loyauté au détriment de sa vitalité.
Il n’acceptera plus de projets qui nient son rythme intérieur sous prétexte de réussite.
Ces limites ne sont pas des murs, mais des berges.
Amana : troisième levier : les thèmes symboliques comme boussoles
Pour guider son quotidien, Étienne choisit des thèmes symboliques issus du travail du gardien.
Le thème du jardin : ce qui pousse juste ne force pas la terre. Il guidera son rapport au travail et à l’effort.
Le thème du pont : il n’est plus obligé de rester sur une rive ou l’autre. Il peut relier, transmettre, traduire.
Le thème de la source : ce qui l’anime ne s’épuise pas lorsqu’il est partagé.
Ces symboles deviennent des filtres :
« Est-ce que ce choix cultive ou épuise ? »
« Est-ce que je transmets ou est-ce que je me sacrifie ? »
« Est-ce que j’agis depuis la source ou depuis la peur ? »
Amana : quatrième levier : retrouver son identité par la fidélité
En honorant ses dépôts sans les confondre, Étienne retrouve une identité vivante.
Il n’est plus « celui qui devait réussir », mais celui qui s’engage avec fidélité envers ce qui lui a été confié.
Son identité cesse d’être un résultat. Elle devient une posture.
II. SULHIE : Incarnation et réconciliation dans le quotidien
Sulhie : premier levier : fables et lucidité
Lorsque vient le moment de poser ses nouvelles limites, des fables surgissent :
« Ce n’est pas le bon moment. »
« Si je dis non, je vais décevoir. »
« J’ai déjà échoué, je n’ai pas le droit d’exiger. »
« D’autres ont souffert plus que moi. »
Ses pensées invoquent le passé : les refus, les humiliations, les occasions manquées, pour justifier l’évitement.
Étienne apprend alors à distinguer faits et fables.
Le fait : il a échoué à un objectif.
La fable : cela dit tout de sa valeur.
Il reconnaît que ses pensées ne sont que des pensées.
Il les laisse passer sans leur donner le gouvernail, revenant à cette question simple :
« Qu’est-ce qui compte vraiment maintenant ? »
Sulhie : deuxième levier : maturité émotionnelle
Exprimer ses limites réveille l’inconfort. Le cœur bat, la gorge se serre, la peur d’être rejeté surgit.
Étienne ne fuit plus. Il reste.
La première fois, l’inconfort est brutal.
La seconde, il est encore là, mais moins envahissant.
La troisième, il apparaît puis s’éteint plus vite.
À force d’exposition douce, la peur perd son autorité.
La crispation laisse place au relâchement.
La maturité émotionnelle naît de cette capacité à ne pas s’abandonner soi-même dans le tumulte.
Sulhie : troisième levier : réconciliation des parties
Étienne rassemble ses parts éparpillées.
Il écoute l’ambition sans lui obéir aveuglément.
Il accueille la fatigue sans s’y dissoudre.
Il donne à chaque partie un territoire clair où s’exprimer.
L’ambition devient contribution.
La peur devient vigilance.
La fidélité devient créativité.
Le conflit intérieur cesse d’être une guerre. Il devient une assemblée vivante
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Sulhie : quatrième levier : l’agir conscient et doux
Les gestes d’Étienne changent.
Il agit sans forcer.
Il parle sans se raidir.
Il choisit sans se trahir.
Son action puise à la source de ses besoins restaurés.
Elle ne fatigue pas, car elle ne lutte plus contre lui-même.
C’est une force douce, stable, qui ne s’éteint pas.
Sulhie : cinquième levier : le constat vivant
Avec le temps, Étienne constate :
Le monde ne s’est pas écroulé.
Les dépôts sacrés sont honorés.
Les limites posées intérieurement vivent à l’extérieur.
Les relations se sont ajustées, certaines se sont éloignées, d’autres se sont approfondies.
Il a dépassé la fusion avec ses pensées.
Il a trouvé la maturité pour rester présent à ce qu’il vit.
Chaque partie intérieure a reçu une place juste.
Il agit avec ouverture, relâchement et douceur.
Et surtout, il constate ceci :
le conflit est résolu, non parce que l’objectif a été atteint, mais parce que la vie a recommencé à circuler.
La Dignité des Chemins Secondaires, une nouvelle littéraire sur le fait de ne pas atteindre un objectif
Tokyo, 1986. La pluie de juin s’accrochait aux néons de Shinjuku comme un voile que la ville refusait de relever…

