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faire une fausse couche
Faire une fausse couche provoque un conflit interne profond, souvent invisible aux yeux des autres. La personne traverse d’abord un sentiment brutal de perte de contrôle, comme si son propre corps avait pris une décision sans elle. Très vite, la culpabilité s’installe, cherchant une cause là où il n’y a parfois que l’imprévisible, car se sentir responsable semble moins insupportable que d’admettre l’impuissance.
La douleur n’est pas seulement liée à la perte de l’enfant, mais aussi à la disparition soudaine d’un futur imaginé, de rôles projetés et d’une identité en construction. Le personnage oscille entre chagrin et honte, se demandant s’il a le droit de souffrir autant pour une vie à peine commencée. Les émotions se contredisent : tristesse immense, colère contre soi ou contre le monde, jalousie envers les grossesses des autres, parfois même un soulagement furtif aussitôt suivi d’une culpabilité écrasante.
Ce conflit intérieur est renforcé par le silence social et les paroles maladroites, qui minimisent la perte et isolent davantage. Le personnage se sent alors déchiré entre le besoin de reconnaissance de son deuil et la pression de « reprendre une vie normale ». La relation au partenaire peut devenir un terrain fragile, chacun vivant la perte à un rythme différent, ce qui nourrit incompréhension et ressentiment.
Peu à peu, la lutte se déplace vers une question plus intime : comment continuer à vivre sans se renier, comment honorer ce qui a été perdu sans s’y enfermer. Le conflit interne devient alors un chemin de réconciliation avec soi, où il s’agit de transformer la culpabilité en acceptation, l’impuissance en humilité, et la douleur en une mémoire vivante qui n’empêche plus d’avancer.
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faire une fausse couche
Dans le petit salon que la pluie rendait plus étroit encore, tout semblait avoir pris cette teinte de cendre qu’ont les choses lorsqu’une espérance s’est retirée d’elles…
Dans le petit salon que la pluie rendait plus étroit encore, tout semblait avoir pris cette teinte de cendre qu’ont les choses lorsqu’une espérance s’est retirée d’elles. La lampe, voilée d’un abat-jour jauni, éclairait à peine les rideaux, et l’air avait cette immobilité des maisons où l’on vient d’apprendre une nouvelle irréparable. Elle était assise près de la fenêtre, comme si l’obscurité du dehors pouvait mieux convenir à ce qu’elle portait en elle. Son amie, arrivée sans bruit, n’avait pas tout de suite parlé, de peur qu’un mot, le premier, ne fît s’écrouler ce qui tenait encore.
« Je ne sais pas comment le dire, murmura-t-elle enfin. C’est comme si mon corps avait pris la décision sans moi. Une porte s’est refermée, d’un coup, et je suis restée dehors. »
« Dis-le comme ça, répondit l’amie doucement. Perte de contrôle. Tu le vis comme une situation sans issue. Comme si, quoi que tu aies fait, quoi que tu fasses, le chemin se dérobait. »
Elle eut un rire bref, sans joie.
« Oui. Sans issue. J’ai découvert… j’ai découvert que j’étais enceinte, et presque aussitôt je l’ai perdue. Je n’ai même pas eu le temps d’y croire. On dirait une histoire racontée trop vite, sans respirations. Le matin, le test sur le bord du lavabo, les mains qui tremblent, une lumière nouvelle dans la tête. Le soir, déjà, la peur. Puis le lendemain… plus rien. »
Son amie hocha la tête, comme si elle déposait chaque phrase dans un endroit sûr.
« Et il y a des pertes qui sont encore plus cruelles parce qu’elles divisent la réalité, reprit-elle. Perdre un jumeau, un triplet… porter la vie et la mort dans le même ventre, sentir que quelque chose continue pendant qu’autre chose s’arrête. Une femme m’a dit un jour qu’elle avait l’impression d’être une maison où l’on fête un anniversaire dans une pièce et où l’on tient un enterrement dans la pièce d’à côté. »
La première frissonna.
« Je n’ai pas eu de jumeaux, mais je comprends cette image. Tout était là, d’un côté, l’élan, les calculs, le prénom qu’on prononce dans sa tête, le calendrier qu’on ouvre en secret. Et de l’autre… le vide. Et parfois ce n’est même pas “le vide” tout de suite, tu sais. Parfois, on te dit qu’il faut provoquer l’accouchement, comme si tu devais accomplir jusqu’au bout le rituel d’une naissance pour un enfant déjà disparu. On t’oblige à marcher jusqu’au bout du couloir alors que la porte est déjà close. »
« Je sais, dit l’amie en baissant la voix. Et quand il y a eu infertilité, des années d’essais, de traitements, d’attentes humiliantes, de rendez-vous où l’on te parle comme à un dossier… la fausse couche devient l’écroulement d’une architecture entière. Ce n’est plus seulement une perte, c’est la preuve, ou du moins l’impression, que le rêve recule à mesure qu’on avance. »
Elle serra ses doigts.
« C’est exactement ça. J’ai l’impression que mes rêves sont devenus inaccessibles. Comme si l’accomplissement de soi… tu sais, cette idée naïve qu’on se fait d’une vie “complète” … se moquait de moi. Et je me compare. Je me surprends à comparer mon corps, mon couple, ma vie à ceux qui franchissent ces étapes, et je me sens inférieure. Je suis honteuse de le dire, mais mon estime de moi est liée à cette capacité. C’est absurde, et pourtant c’est là. »
Son amie s’approcha, posa une main sur l’accoudoir, sans envahir.
« Rien de ce que tu dis n’est absurde. Ce qui est cruel, c’est que la société traite cette perte comme une parenthèse, alors qu’elle touche tout. L’amour et l’appartenance, d’abord. Une fausse couche, surtout quand il y a infertilité, met un couple sous une pression terrible. Les mots manquent, les corps s’éloignent, les maladresses s’accumulent. Et puis la sécurité… parce que la santé mentale vacille, parce qu’on se sent menacée de l’intérieur. »
Elle inspira, comme si elle allait plonger.
« Le quotidien, tu sais ce que c’est, le quotidien après ça ? C’est annoncer l’inannonçable. Dire à ta mère, à ta sœur, à ton patron parfois. Répéter la phrase jusqu’à ce qu’elle te paraisse étrangère. Et subir les questions indiscrètes. “Mais tu étais de combien ?” “Tu es sûre que ce n’est pas…?” “Tu n’as pas porté lourd ?” On te regarde comme si tu avais commis une faute de gestion. »
« Et parfois, reprit l’amie, quand personne ne savait la grossesse, il faut reprendre la vie normale comme si rien n’avait existé. Tu vas acheter du pain, tu souris au boulanger, tu fais la queue, tu dis “merci” et tu as l’impression de jouer dans une pièce. Le monde ignore l’événement, et toi tu portes l’événement dans chaque pas. »
Elle détourna les yeux vers la vitre mouillée.
« Et puis il y a les grossesses des autres. Une sœur qui tombe enceinte au moment même où toi tu perds. Une meilleure amie qui t’annonce son bonheur en tremblant, parce qu’elle devine. Et toi, tu aimerais être uniquement heureuse pour elle, et tu ne sais pas comment gérer ce mélange. Jalousie. Rancœur. Et ensuite la culpabilité de ressentir ça. Comme si tu étais devenue mauvaise. »
Son amie la regarda avec une attention patiente.
« Ce mélange est une lutte intérieure classique, et elle est cruelle parce qu’elle s’ajoute à la peine. Et il y a aussi les conseils bien intentionnés, inutiles et même violents à force de légèreté. “Tu auras plus de chance la prochaine fois.” “Tout arrive pour une raison.” Comme si ta douleur n’était qu’un incident statistique, un mauvais temps dans la météo de la vie. »
Elle eut un sourire triste.
« Oui… et je dois m’absenter du travail. Je suis épuisée, physiquement et autrement. Mais je n’ai pas le droit réel de faire mon deuil. Il faudrait un congé, un temps pour pleurer sans surveiller l’horloge. Et parfois on ne peut pas. On retourne au bureau, on répond à des mails, et on se sent indécente, comme si on trahissait l’enfant perdu en alignant des phrases professionnelles. »
« Certaines évitent les amies enceintes pendant un temps, dit l’amie. Non par méchanceté, mais parce que la vision d’un ventre rond, d’un rire, d’une main posée sur la peau, devient une lame. Et il y a la pression de réessayer. On se sent obligée de recommencer avant d’être prête, pour “ne pas perdre de temps”, pour répondre à l’angoisse des autres, ou à la sienne. Et parfois, c’est l’inverse. Toi tu veux réessayer, mais ton partenaire ne l’est pas, ou toi tu ne l’es pas, et l’autre insiste. Deux douleurs, deux rythmes, et le couple doit danser dessus sans se piétiner. »
Elle soupira, comme si l’air était devenu lourd.
« J’ai déjà entendu cette phrase dans ma tête : “Il faut s’y remettre.” Comme si mon corps était une machine qui doit redémarrer. Mais j’ai peur. J’ai envie et j’ai peur. Et je me demande si cette fausse couche est un signe que je ne devrais pas être parent. C’est terrible, parce que je sais rationnellement que non, que ce n’est pas un jugement moral. Pourtant, la pensée revient. »
Son amie la laissa dire, puis reprit, plus grave.
« Il y a aussi les choses matérielles. Emballer les cadeaux de naissance. Renvoyer la petite couverture achetée trop tôt. Ranger des chaussons qui n’ont jamais servi. Chaque objet est un témoin qui ne sait pas se taire. Et l’argent… on gaspille, oui, on dépense des sommes, parfois énormes, dans une tentative d’avoir un enfant. Et quand ça échoue, ce n’est pas seulement une perte financière, c’est le sentiment d’avoir payé pour un mirage. »
Elle hocha faiblement la tête.
« Et le pire, c’est quand ça arrive en public. Moi… c’était presque ça. Dans un lieu où l’on ne peut pas s’effondrer. Tu te tiens droite, tu demandes des toilettes, tu t’accroches au lavabo, tu pries pour que personne ne regarde. Tu rentres chez toi avec une dignité empruntée, et une honte qui n’a rien à faire là. »
Son amie serra plus fort la main de l’accoudoir, comme pour contenir une colère.
« Et parfois, au-delà des complications du quotidien, il y a le désastre. Faire une fausse couche seule, sans soutien, sans voix amie, sans bras où tomber. Et parfois être blâmée. Une famille qui dit à demi-mot : “Tu n’as pas fait attention.” Un partenaire qui, sous la douleur, cherche un coupable. Ou même la société, qui a toujours une théorie facile. »
Elle prit une respiration et continua, implacable.
« Il y a celles qui renoncent à fonder une famille. Non parce qu’elles ne désirent plus, mais parce qu’elles n’osent plus. Il y a celles qui vivent une longue hospitalisation, des frais médicaux qui s’empilent, et la douleur devient aussi une angoisse de chiffres. Il y a des couples qui se séparent, parce que le deuil n’est pas vécu de la même façon, parce que l’un se tait et l’autre explose, parce que l’intimité se transforme en champ de mines. Il y a le manque de ressources pour recommencer des traitements, comme si l’avenir était conditionné par un budget. Il y a le désespoir de l’âge, cette horloge qui n’est pas seulement biologique, mais sociale, familiale, imaginaire. Il y a la dépression, chez la mère ou le père, une chute lente ou brutale. Il y a même, parfois, la vie de la mère mise en danger. Et il y a la blessure émotionnelle non résolue, la fausse couche qui devient un nœud au fond de l’âme, une pierre qu’on porte sans le dire. »
La première ferma les yeux.
« Une pierre, oui. Et je me sens responsable. Comme si mon corps avait mal fait son travail. Comme si j’avais été coupable de ne pas savoir garder. J’analyse tout. Le café que j’ai bu. La marche trop rapide. La colère un jour. La fatigue. Je me reconstruis une faute parce qu’une faute donne l’illusion d’un contrôle. Si c’était ma faute, alors j’aurais pu l’empêcher. »
Son amie répondit avec cette précision de regard qui distingue les vrais amis.
« C’est une mécanique psychologique très humaine : préférer la culpabilité à l’impuissance. L’impuissance est insupportable. Elle te laisse nue. Et la fausse couche est justement cela : impuissance, vulnérabilité, solitude parfois. Et dans ce chaos, les émotions se bousculent. Colère contre la vie. Angoisse au moindre signal du corps. Amertume devant les annonces de grossesse. Défaite, comme si on avait perdu un combat sans adversaire. Déni, parfois, parce que le cerveau refuse d’enregistrer. Dépression, désespoir, découragement. Dévastation, oui, et déception, et incrédulité, parce que tu te dis : “Ce n’est pas possible, pas moi, pas maintenant.” Il y a la gêne, parce qu’on a honte d’un phénomène qui devrait être reconnu comme un deuil. Il y a le chagrin, évidemment. Il y a la jalousie, dont on rougit. Il y a la résignation, ce moment où l’on se dit : “À quoi bon.” Il y a le soulagement parfois, et il faut le dire, car c’est aussi une vérité, mais il est aussitôt suivi de culpabilité, comme une main qui frappe après avoir caressé. Et puis l’apitoiement sur soi, la lassitude, ce “assez” intérieur, quand on n’a plus d’énergie pour être courageuse. »
Elle sourit à peine.
« Tu vois, je suis capable de nommer tout ça chez les autres. Mais en moi… c’est une boue. Et il y a des choses qui ravivent tout. Les publicités télévisées, les annonces de grossesse sur les réseaux, le rire d’un enfant dans la rue. La chambre d’enfant vide, ou même juste un coin de pièce que j’avais déjà imaginé. Tout est rappel. Et il y a les dates. La fête prénatale annulée. La date prévue de l’accouchement. Et chaque année, l’anniversaire de ce qui n’a pas eu lieu. C’est comme si le temps marquait cette absence au fer rouge. »
« Et comment réagir aux questions d’un jeune enfant ? demanda l’amie. Parce que tu m’as dit que ton petit te regardait, inquiet. »
« Oui. Il a demandé : “Où est le bébé ?” Et je n’ai pas su. Je ne veux pas le traumatiser, je ne veux pas mentir, je ne veux pas compliquer la mort. Alors je dis des phrases pauvres. Je dis qu’il n’a pas pu venir. Mais il insiste, parce que les enfants pressent la vérité comme on presse une éponge. Et moi je sens mon cœur se serrer, et je me déteste de ne pas trouver les mots. »
Son amie baissa la tête.
« Et au milieu de tout cela, il y a les tensions du couple. Tu m’as dit l’autre jour que tu lui en voulais. »
Elle répondit, brusquement.
« Oui. Parce qu’il ne semble pas suffisamment affecté. Il travaille, il parle d’autre chose, il mange, il rit même parfois. Et moi j’ai envie de le secouer. Je me dis : “Comment peux-tu ?” Et en même temps, je sais que chacun survit comme il peut. Mais ma colère cherche un visage. Et parfois je lui reproche de ne pas porter la même pierre. »
« Il y a aussi la lutte de la foi, reprit l’amie. Certaines doutent. Elles se demandent où est le sens, où est Dieu, si Dieu existe. Ou bien elles s’accrochent, avec une spiritualité qui devient une béquille. Et d’autres, paradoxalement, se sentent punies, comme si leur malheur prouvait une indignité. »
Elle hocha la tête.
« J’ai eu cette pensée honteuse : “J’ai peut-être fait quelque chose qui me vaut ça.” Et je me suis détestée de croire à des superstitions. Pourtant, je comprends maintenant pourquoi on devient superstitieux, pourquoi on veut inventer des règles au hasard : ne pas parler trop tôt, ne pas acheter avant, ne pas se réjouir trop fort. Comme si la joie attirait le malheur. C’est irrationnel, mais ça apaise un instant. »
Son amie, attentive au caractère, reprit avec une finesse presque cruelle mais juste.
« Et tu sais, certaines personnalités aggravent tout cela. Quand on est contraignant, on exige de soi un déroulement parfait, et la réalité devient une offense. Quand on est cynique, on se coupe de l’aide possible. Quand on est impulsif, on dit des mots qui blessent et qu’on regrette ensuite. Quand on devient irrationnel, on cherche des signes partout. La jalousie, la nervosité, l’obsession, le pessimisme… tout cela peut transformer une douleur en prison. Et l’auto-destruction, parfois, se glisse comme un remède : trop boire, trop travailler, trop dépenser, trop se punir, juste pour sentir autre chose. »
La première murmura, presque honteuse.
« J’ai eu envie de me punir, oui. Et j’ai eu aussi… un soulagement, une seconde, parce que cette grossesse n’était pas désirée au début. Et puis la culpabilité m’a écrasée. Comme si mon corps avait entendu mon ambivalence et l’avait exécutée. Comme si j’étais injustement responsable de la mort de quelqu’un. Ce mot me tue, “mort”, et pourtant c’est ce qui revient quand je suis seule. »
Son amie répondit, d’un ton ferme.
« C’est une blessure fréquente : être injustement responsable de la mort de quelqu’un. Même quand la raison dit le contraire, le cœur se fabrique un tribunal. Et il y a d’autres blessures : lutter contre un trouble mental, ou au moins contre une anxiété persistante. Être forcée de garder un sombre secret, par peur des jugements, par lassitude des questions. L’infertilité, qui n’est pas seulement médicale, mais identitaire. Et la mort de son enfant, même si le monde discute des mots, même si le monde minimise. Ton deuil est un deuil. »
Elle se tut, puis ajouta, plus doux.
« Et tu n’es pas seule. Il y a des personnes affectées autour de toi. Le père du bébé, bien sûr, même s’il l’exprime autrement. Les membres proches de ta famille, qui ne savent pas comment te rejoindre. Ceux qui t’ont apporté du soutien et des soins, qui sont touchés aussi. Et parfois même un couple qui allait adopter un bébé, qui voit se défaire un projet, une promesse. La douleur rayonne, même si c’est toi qui la portes au centre. »
La première releva la tête.
« Alors comment on fait pour ne pas rester bloquée ? Parce que je sens ce blocage. Comme si mon deuil s’était collé à moi. Je veux avancer et je ne sais pas comment. »
L’amie réfléchit, et dans sa réponse se glissa cette intelligence balzacienne qui observe les âmes comme des fortunes, avec leurs dettes et leurs capitaux.
« On fait avec des ressources. Et tu en as, même si tu ne les vois pas. Tu as une capacité d’adaptation, je l’ai toujours vue en toi : tu plies, tu ne romps pas. Tu as du recentrage, cette faculté de revenir au présent quand l’esprit s’éparpille. Tu peux retrouver de la confiance, non pas celle d’avant, mais une confiance reconstruite, plus lucide. Tu as de l’optimisme, pas un optimisme idiot, mais cette étincelle qui te fait encore chercher une issue. Tu as de la persévérance. Et peut-être une spiritualité, ou un sens intérieur, même si aujourd’hui il est fêlé. »
Elle la regarda avec douceur.
« Les résultats positifs, je ne les dis pas pour effacer la perte, mais pour te montrer qu’une vie peut se réorganiser autour de la cicatrice. Tu peux reconnaître l’importance des soins personnels. Apprendre à te ménager, à ne pas jouer les héroïnes. Tu peux découvrir les bienfaits de la thérapie, non comme une mode, mais comme un endroit où l’on pose enfin ce qu’on ne sait pas porter seule. Tu peux recevoir de l’aide là où tu t’attendais au jugement, et ça, c’est une surprise qui répare. Tu peux réaliser que tu n’es pas seule face à ta douleur, parce que ce drame, si intime, est tristement commun, et les paroles d’autres femmes, d’autres hommes, peuvent être un miroir qui apaise. »
Elle continua, plus incarnée.
« Et ton couple peut se rapprocher pendant le processus de guérison. Pas automatiquement. Mais si vous apprenez à vous parler autrement. Par exemple, au lieu de lui reprocher son silence, lui demander : “Où est ta douleur ? Montre-la-moi comme tu peux.” Et lui, au lieu de te fuir, peut apprendre à te tenir sans chercher à réparer. Dans ce rapprochement, certains couples découvrent une vérité nouvelle : l’amour n’est pas seulement la joie partagée, c’est aussi le chagrin porté ensemble. »
La première eut un tremblement de lèvres.
« Et si je n’y arrive pas ? »
« Alors tu cherches plus de soutien, répondit l’amie. Tu augmentes le cercle. Un groupe de parole, une sœur, une amie qui sait écouter sans phrases toutes faites. Et si tu en as la force, tu peux même transformer cela en action : sensibiliser, parler, écrire, soutenir d’autres. Chercher à accroître la compréhension de ce problème, qui est courant, et pourtant caché. Il y a des femmes qui, après, deviennent celles qui disent enfin : “Ça arrive, et ce n’est pas ta faute.” Elles deviennent un refuge pour d’autres. »
Elle prit une pause, puis ajouta avec délicatesse.
« Il y a aussi un cas plus ambigu, qu’on n’ose pas avouer : quand la grossesse n’était pas désirée, sa fin peut donner une seconde chance. Une femme peut se dire : “J’ai le droit de respirer.” Et elle peut ensuite reconstruire sa vie sans se punir. Ce soulagement n’annule pas le deuil. Il cohabite. Il ne fait pas de toi quelqu’un de mauvais. »
La première respira plus profondément, comme si cette permission lui rendait un peu d’air.
« Et si je veux être mère, malgré tout, et que j’ai peur… »
« Il existe plusieurs chemins, dit l’amie. Parfois, malgré l’infertilité ou la peur, on retente, doucement, quand le cœur est prêt, pas quand la pression le commande. Parfois, on réalise son rêve grâce à l’adoption. Et parfois, la parentalité prend d’autres formes : être une présence dans la vie d’un enfant, être un foyer autrement. Je ne dis pas cela pour remplacer, je dis cela pour élargir l’horizon. »
Elle se pencha, la voix presque chuchotée.
« Et il y a un résultat positif qui ressemble à une prière laïque : apprendre à honorer l’enfant perdu sans que la vie s’arrête. Certaines allument une bougie à la date prévue. Certaines plantent un arbre. Certaines écrivent une lettre qu’elles ne montreront jamais. Ce n’est pas du théâtre. C’est une façon de donner une place à l’absence, pour qu’elle ne prenne pas toute la maison. »
La première resta longtemps silencieuse. Puis, comme si elle rassemblait en elle toutes ces pièces éparses, elle dit :
« Peut-être que le pire, c’est l’invisibilité. Que tout ça soit si immense en moi, et si petit dans les yeux des autres. »
« Alors, répondit l’amie, ta première victoire, ce sera de ne plus te rendre invisible à toi-même. De reconnaître que ce que tu vis touche ton accomplissement, ton estime, ton amour, ta sécurité. De voir que ta colère n’est pas un défaut, qu’elle est un cri. Que ta jalousie n’est pas une honte, qu’elle est une mesure de ta perte. Que ta culpabilité est une tentative de reprendre le contrôle, et qu’on peut la déposer. Que ton apitoiement n’est pas une faiblesse, qu’il est une fatigue. »
Elle sourit, avec une gravité tendre.
« Et surtout, de comprendre ceci : tu n’es pas un procès. Tu es une personne en deuil. Et le deuil, même quand il a la taille d’un secret, mérite la même dignité que les grands deuils publics. »
Alors, dans ce salon étroit et silencieux, la pluie sembla moins lourde, non parce que la douleur avait disparu, mais parce qu’elle venait, pour la première fois, d’être entièrement vue.
application de l’Amana et de la sulhie
Voici une résolution incarnée du conflit intérieur « faire une fausse couche », inspirée du dialogue précédent, en prenant une lutte interne précise et en montrant pas à pas comment elle se résout par l’Amana puis par la Sulhie.
LUTTE INTERNE CHOISIE :
Le personnage se sent responsable de la fausse couche.
Il croit, malgré toute raison médicale, que son désir ambivalent, sa fatigue, ses pensées ou ses gestes ont causé la perte. Cette culpabilité lui donne l’illusion d’un contrôle, mais l’emprisonne.
I. L’AMANA : RETROUVER LES DÉPÔTS SACRÉS
Amana : premier levier : reconnaître les dépôts sacrés en jeu
Dans le tumulte intérieur du personnage, plusieurs parties s’affrontent sans qu’il en ait conscience. Chacune est issue d’un dépôt sacré, d’un élan vital confié à sa garde.
Il y a d’abord l’élan de protection de la vie. Cette partie voulait préserver, nourrir, garantir la continuité. Elle porte le besoin supérieur de sécurité et de responsabilité. Après la fausse couche, elle se retourne contre lui : « Si j’avais mieux protégé, cela ne serait pas arrivé. »
Il y a ensuite l’élan de vérité intérieure. Celui qui savait que la grossesse n’était pas entièrement désirée, que la peur existait, que la vie réelle ne ressemblait pas à l’image idéalisée. Cet élan porte le besoin supérieur de justesse et d’authenticité. Après la perte, il est accusé : « Ton ambivalence a détruit. »
Il y a aussi l’élan de lien et d’amour, tourné vers l’enfant, le partenaire, la lignée, les attentes familiales. Il porte le besoin d’appartenance. Il murmure : « Tu as trahi ce lien. »
Enfin, l’élan d’intégrité personnelle, celui qui cherche à rester entier, vivant, fidèle à soi malgré la douleur. Il porte le besoin de dignité. Il est étouffé sous la honte.
La pression extérieure — discours médicaux, silences sociaux, injonctions à “passer à autre chose” — n’a fait qu’agiter ces dépôts, sans les reconnaître. Le personnage comprend alors une première vérité : il n’est pas coupable, il est dépositaire.
Amana : deuxième levier : le gardien redessine les territoires
Une fois les dépôts identifiés, le personnage cesse de se juger et endosse une autre posture : celle du gardien.
Le gardien écoute chaque partie sans leur laisser le pouvoir de gouverner seules.
À l’élan de protection, il dit intérieurement :
« Ta mission n’est pas de contrôler l’imprévisible, mais de veiller au vivant aujourd’hui. Tu n’es pas responsable de ce qui échappe au vivant. »
À l’élan de vérité intérieure, il pose une limite claire :
« L’ambivalence n’est pas une faute. Elle est une donnée humaine. Tu n’as pas le droit de devenir une arme contre moi. »
À l’élan de lien, il redéfinit le territoire :
« L’amour ne se prouve pas par la punition de soi. Le lien existe même sans enfant vivant. »
À l’élan d’intégrité, il rend un espace nouveau :
« Tu as le droit d’exister sans te justifier. Ta dignité n’est pas conditionnelle. »
Ces limites intérieures deviennent des limites extérieures.
Le personnage commence à les porter dans son quotidien :
il refuse certaines conversations intrusives,
il dit « je ne veux pas analyser ce qui s’est passé »,
il s’autorise à répondre « je ne suis pas responsable ».
Le gardien ne rejette aucune partie, mais il les empêche de s’envahir.
Amana : troisième levier : les thèmes symboliques comme boussole
Pour guider ses comportements, le personnage choisit des images-symboles qui incarnent son nouveau positionnement.
Il se voit comme un jardinier, non comme un démiurge. Le jardinier prépare la terre, arrose, protège, mais ne commande ni la pluie ni la germination.
Il se voit comme un veilleur, non comme un juge. Le veilleur reste présent dans la nuit sans prétendre dissoudre l’obscurité.
Il se voit comme un passeur, celui qui honore ce qui a existé sans s’y noyer.
Ces symboles l’aident à agir différemment :
parler avec sobriété,
choisir le silence plutôt que l’explication excessive,
prendre soin de son corps sans le punir,
honorer l’enfant perdu sans se confondre avec la perte.
Amana : quatrième levier : retrouver son identité
En accomplissant ces trois mouvements, le personnage retrouve son identité non comme “celui qui a échoué”, mais comme celui qui est resté fidèle à ses dépôts.
Il comprend qu’il est
fidèle à la vie en continuant de vivre,
fidèle à l’amour en refusant la haine de soi,
fidèle à la vérité en cessant de se mentir par culpabilité.
Son identité cesse d’être définie par l’événement. Elle se redéfinit par ses engagements présents.
II. LA SULHIE : INCARNER LA RÉCONCILIATION DANS LE QUOTIDIEN
Sulhie : premier levier : fables et lucidité
Lorsque vient le moment d’agir, des fables surgissent.
« Si je pose mes limites, on va me trouver froide. »
« Je suis fragile, je ne supporterai pas les réactions. »
« J’ai déjà trop failli pour m’affirmer. »
« Ce n’est pas si grave, je devrais passer à autre chose. »
Il reconnaît ces pensées comme des récits, non comme des faits.
Les faits sont simples :
poser une limite ne détruit pas le lien,
ne pas se punir ne nie pas la perte,
se respecter n’efface pas l’enfant.
Il apprend à entendre la narration intérieure et à la laisser passer, sans s’y fondre. Ce qui compte, ici et maintenant, c’est l’honnêteté avec soi.
Sulhie : deuxième levier : maturité émotionnelle et inconfort
Quand il exprime ses limites, l’inconfort surgit.
Le cœur bat trop vite.
La gorge se serre.
La peur d’être rejeté apparaît.
Il reste.
Il ne se corrige pas.
Il ne s’excuse pas d’exister.
La première fois, l’inconfort est intense.
La seconde, il est encore là, mais plus court.
La troisième, il se dissout plus vite.
Peu à peu, la maturité émotionnelle s’installe :
la peur est ressentie sans être suivie,
la crispation cède à une douceur ferme.
Sulhie : troisième levier : réconciliation des parties
À l’intérieur, les parties autrefois en guerre se rassemblent.
La protectrice comprend qu’elle peut protéger sans accuser.
La partie ambivalente retrouve sa légitimité.
La part aimante cesse de se sacrifier.
L’intégrité devient le centre.
Le personnage se sent moins fragmenté. Il ne lutte plus contre lui-même.
Sulhie : quatrième levier : agir par relâchement
Les actes deviennent simples, doux, efficaces.
Il décline une invitation sans justification excessive.
Il parle de la fausse couche sans s’expliquer.
Il choisit des gestes de soin qui nourrissent au lieu d’épuiser.
Ce sont des actions qui ne fatiguent pas, parce qu’elles viennent de la source, non de la tension.
Sulhie : cinquième levier : constat et résolution
Le personnage constate alors, avec surprise, que
le monde ne s’est pas effondré,
les liens essentiels ont tenu,
les dépôts sacrés sont honorés,
les limites posées ont créé plus de respect que de rupture.
Il a dépassé la fusion cognitive,
tenu l’inconfort sans se trahir,
réconcilié ses parts,
agi avec douceur et constance.
Le conflit est résolu non parce que la douleur a disparu, mais parce qu’elle n’est plus dirigée contre lui.
La fausse couche cesse d’être une condamnation intérieure.
Elle devient une traversée intégrée, digne, vivante.
Ce que la terre garde, une nouvelle littéraire sur les conflits internes dus à une fausse couche
Lyon, octobre 2013. La ville avait cette lumière de cuivre qui s’attarde sur les façades de la Presqu’île avant de glisser vers la Saône…

