La ligne claire
Paris, printemps deux mille quatre. La ville sortait d’un long hiver comme d’une mauvaise habitude…
Paris, printemps deux mille quatre. La ville sortait d’un long hiver comme d’une mauvaise habitude. Les façades humides luisaient sous les lampadaires, les scooters traçaient des serpentins d’eau sale, et les cafés tenaient leurs portes entrouvertes comme des confidences. Julien Marchal vivait dans le onzième arrondissement, au quatrième étage sans ascenseur, dans un appartement étroit où l’on croisait des piles de manuscrits comme des meubles. Il travaillait dans l’édition, métier de patience et de retouches, où l’on polit les phrases des autres pour retarder le moment de regarder les siennes.
Son frère Thomas, de cinq ans plus jeune, avait le talent rare de transformer chaque opportunité en déviation. Il n’était pas méchant. Il était inconséquent, ce qui est parfois pire, car l’inconséquence ne se repent pas, elle se réécrit. Thomas avait des yeux vifs, un sourire de gamin sûr d’être pardonné, et une manière de parler qui donnait à la catastrophe le charme d’une improvisation. Enfant, il tombait souvent, se relevait vite, riait de sa propre chute. Adulte, il tombait encore, mais maintenant c’était une chute qui entraînait des gens avec lui.
Julien avait amorti longtemps. Il avait payé des loyers en retard, comblé des découverts, appelé des employeurs pour expliquer des absences, prêté son nom pour des garanties, inventé des justifications à la famille. Il avait même menti, non par goût du mensonge, mais par ce réflexe d’homme qui croit qu’un drame évité est un drame vaincu. Il avait compris trop tard que retarder un effondrement n’est pas le prévenir. Cela ne fait que l’agrandir.
Il y avait, en lui, une vieille promesse silencieuse. Quand leur père était mort, Julien avait quinze ans. Il avait entendu sa mère dire, devant le cercueil, comme on confie un paquet fragile à un enfant trop sérieux, tu veilleras sur ton frère. La phrase s’était déposée en lui comme un sceau. Il avait grandi avec l’idée que protéger Thomas était une mission. Et Thomas, par une intuition presque animale, avait reconnu ce sceau. Il avait appris à appuyer dessus, d’abord sans malice, puis avec cette habileté que donne l’habitude d’être secouru.
Le matin où tout bascula, la pluie tombait en rideau serré. Thomas sonna sans prévenir. Julien ouvrit et vit son frère avec une capuche trempée, des joues creuses, et cet éclat nerveux au bord des yeux qui annonce une demande. Thomas entra sans attendre, se débarrassa de sa veste comme d’un problème, s’assit à la table de la cuisine et parla vite.
Je vais être clair, dit il. J’ai besoin d’un coup de main. Une histoire de loyer et de dettes. Rien de dingue. Je me suis fait avoir, tu vois. Le propriétaire menace, et il y a aussi ce truc avec la banque. Si tu peux avancer un peu, je te rembourse, je te jure. Je suis sur un plan. Cette fois c’est sérieux.
Julien l’écouta. Il connaissait la musique, ses refrains, ses silences, ses petites variations. Il aurait pu répondre automatiquement, ouvrir son carnet de chèques, calculer ce qu’il pouvait sacrifier. Il sentit d’ailleurs ses doigts chercher ce mouvement familier, comme un corps qui se prépare avant même la pensée. Mais quelque chose, cette fois, résista. Comme un muscle qu’on découvre parce qu’il fait mal.
Tu as combien de retard, demanda Julien.
Thomas hésita, puis minimisa, deux mois, peut être trois.
Et la banque.
Thomas fit un geste vague, tu sais, des frais, des trucs, je gère mal, mais ça se rattrape.
Julien regarda la pluie sur la vitre. Derrière son frère, la cuisine semblait plus petite, comme si la demande avait mangé l’espace. Il sentit en lui plusieurs voix. La première disait, aide le, sinon il va sombrer. La seconde disait, tu en as marre. La troisième disait, si tu refuses, on dira que tu es dur. La quatrième, plus calme, plus profonde, murmurait, tu ne peux plus vivre ainsi.
Je ne vais pas payer, dit Julien.
Thomas cligna des yeux, comme s’il n’avait pas compris la langue.
Quoi.
Je ne vais pas payer. Je ne vais pas appeler. Je ne vais pas arranger.
Thomas se redressa. La colère montait déjà comme un réflexe. Tu te moques de moi. Tu peux pas me faire ça maintenant.
Julien sentit son cœur accélérer. La tentation de reculer était immédiate. Il imagina sa mère, les reproches, les scènes, les catastrophes. Il imagina Thomas dormir dehors, tomber plus bas. Et pourtant, au milieu de ces images, une autre vérité s’imposa, sèche et simple. Si je paie, je le condamne à recommencer. Si je refuse, je l’expose à apprendre.
Je peux t’écouter, dit Julien. Je peux t’aider à chercher des solutions qui demandent que tu agisses. Mais je ne peux pas porter ça à ta place.
Thomas éclata d’un rire bref. Voilà, tu fais ton psy. Tu crois que tu es meilleur. Tu me laisses crever, et tu appelles ça de l’amour.
La phrase le frappa. Julien sentit la culpabilité se lever comme une vague. C’était la pression extérieure, et elle trouvait en lui une porte ouverte. Il reconnut la porte. La promesse ancienne, tu veilleras. Il sentit aussi d’autres engagements, longtemps étouffés, se réveiller, plus timides mais plus vrais. Son besoin de paix. Son besoin de vérité. Son besoin d’être quelqu’un qui ne ment pas pour être aimé.
Je ne te laisse pas crever, dit il doucement. Je te laisse vivre ce qui t’appartient. Et je reste ton frère. Mais autrement.
Thomas se leva. Son visage était rouge, les yeux humides de rage plus que de tristesse. Tu verras. Quand je serai à la rue, tu seras content.
Il claqua la porte.
Les jours suivants furent une tempête intérieure. Thomas envoya des messages longs, bourrés d’accusations, alternant menaces et supplications. Il appela à minuit, à trois heures, à l’aube. Il écrivit à leur mère. La famille, comme un chœur inquiet, se mit à parler de Julien. On le disait froid. On le disait influencé. On le disait orgueilleux. Chacun ajoutait une phrase, et la phrase devenait verdict.
Julien marchait dans Paris avec ce bruit de reproches dans la tête. Il prenait le métro à Bastille, descendait à Odéon, traversait la Seine, allait au bureau, corrigeait des pages sans lire vraiment. La nuit, il se réveillait en sueur. Il se demandait s’il n’était pas en train de commettre une faute irréparable. Puis il se souvenait de la répétition. Il se souvenait de ces années où chaque aide n’avait fait que repousser le moment de vérité, en rendant ce moment plus violent.
Un dimanche, il appela Claire. Claire Legrand, amie d’enfance, revenue depuis peu d’un séjour à Lyon. Elle avait ce regard qui ne se laissait pas éblouir par les drames. Ils se retrouvèrent dans un café près de République. Les tables étaient collantes, les serveurs pressés, les conversations se superposaient comme des feuilles.
Tu as la tête de quelqu’un qui dort debout, dit Claire.
Je ne dors pas, répondit Julien.
Il lui raconta. La demande, le refus, la colère, la famille, la peur. Il parla vite, lui aussi, comme si l’histoire cherchait une sortie.
Claire l’écouta sans l’interrompre. Puis elle dit, sans jugement, tu as choisi de ne plus porter ce qui n’est pas à toi. Et je crois que tu as besoin de tenir ça avec quelque chose de plus grand que ton humeur du moment. Tu te souviens de ces mots qu’on avait entendus à Lyon, Amana et Sulhie.
Julien fronça les sourcils. Il se souvenait vaguement. Des termes qu’elle avait prononcés un soir, en marchant le long des quais, comme si elle parlait d’un art ancien qu’on aurait oublié.
Rappelle moi, dit il.
Claire posa ses mains autour de sa tasse, comme si elle protégeait une chaleur.
Amana, c’est ce qui t’est confié, dit elle. Ce qui est sacré en toi, pas au sens religieux, au sens vivant. Et Sulhie, c’est comment tu le fais vivre dehors, dans tes gestes, sans te trahir. Tu es au milieu des deux. Et tu souffres parce que tu confonds ce qui t’est confié et ce qui ne t’appartient pas.
Julien sentit quelque chose se dénouer. Un angle de vue. Une permission de penser autrement.
À partir de ce jour, il commença un travail discret, comme un homme qui réorganise une maison intérieure. Le soir, il s’asseyait dans son salon, éteignait la télévision, et écrivait dans un carnet. Il notait ce qui se battait en lui. Il identifiait les forces, les besoins, les rôles.
Il y avait le dépôt de protection, ce désir viscéral d’empêcher le malheur, de réparer les dégâts. Il y avait le dépôt de responsabilité, la promesse de veiller, le sens du devoir. Il y avait le dépôt de vérité, la conviction que la croissance passe par la conséquence. Et il y avait un dépôt qu’il avait méprisé longtemps, la préservation de soi, le droit de respirer, de ne plus être envahi.
Il comprit alors que chacune de ces forces était sacrée, non parce qu’elle était parfaite, mais parce qu’elle portait un élan vital. Protéger venait de l’amour. Être responsable venait de la fidélité. Dire la vérité venait de la justice. Se préserver venait de la dignité. Amana, pensa t il, ce n’est pas une technique. C’est une reconnaissance.
Le problème n’était pas d’avoir ces forces. Le problème était qu’elles se piétinaient.
Julien décida de devenir leur gardien. Il ne s’agissait pas de choisir l’une contre les autres, mais de donner à chacune un territoire où elle puisse respirer sans étouffer les autres. Il écrivit des limites simples, presque brutales, et il sentit, en les écrivant, une dignité nouvelle, comme si ces mots redessinaient son visage.
Je ne paierai plus les conséquences de Thomas. Je ne mentirai plus pour le couvrir. Je l’écouterai sans l’absorber. Je proposerai des solutions qui lui demandent d’agir. Je ne répondrai pas aux appels nocturnes. Je ne discuterai pas avec la famille dans l’urgence. Je parlerai une fois, calmement, puis je laisserai retomber.
Claire lui avait dit un soir, tu verras, la limite est d’abord une peur, puis une stabilité. Sulhie commence là, quand tu mets dehors ce que tu as mis en ordre dedans.
Thomas, de son côté, glissait. Il perdit son travail de vendeur dans une boutique de téléphonie, parce qu’il arrivait en retard et parce qu’il empruntait des accessoires pour les revendre. Il se retrouva à dormir sur un canapé chez un ami, puis chez une fille rencontrée en soirée, puis chez un cousin qui le chassa au bout de quatre nuits. Il tenta encore de faire pression sur Julien. Il vint un soir, les yeux cernés, la voix tremblante.
Tu es content, hein. Regarde moi. Tu voulais ça.
Julien sentit sa protection se lever. Il eut envie de prendre son frère, de le nourrir, de le remettre debout comme on remet un enfant dans son lit. Mais son gardien intérieur se plaça, calme. Il n’écrasa pas la protection. Il la regarda et lui donna un rôle juste.
Je ne voulais pas ça, dit il. Je veux que tu changes. Et je ne peux pas changer à ta place. Je peux t’aider à faire des démarches. Je peux t’écouter. Je peux t’accompagner. Je ne peux pas payer. Je ne peux pas mentir. Je ne peux pas te servir de plan de secours.
Thomas cria. Il pleura. Il insulta. Il finit par partir, épuisé.
Après son départ, Julien resta longtemps immobile. Et les fables arrivèrent, comme Claire l’avait annoncé, rapides, venimeuses, habiles. Tu es un monstre. Tu as brisé ton frère. Tu vas regretter. Julien reconnut la narration. Il sentit l’envie de la croire, parce que la croire lui donnerait une excuse pour céder. Il se souvint de Sulhie. Il se dit, ce ne sont que des pensées. Elles parlent de peur, pas de vérité. Puis il revint au présent, au seul endroit où il pouvait agir. Ce qui compte maintenant, c’est la vérité et la paix. Ce qui compte, c’est que je reste frère sans être caisse.
L’été arriva. La chaleur transformait Paris en serre. Les nuits étaient lourdes, les fenêtres ouvertes laissaient entrer des bruits de scooters, de rires, de disputes. Julien se sentait parfois comme un funambule. Il tenait, mais il sentait le vide.
Un après midi, il reçut un appel d’un numéro inconnu. C’était un commissariat du vingtième arrondissement. Thomas avait été interpellé pour une histoire de bagarre et de vol de scooter. Rien de grandiose, mais assez pour finir en garde à vue. On lui proposait une caution, une intervention, une présence. On lui parlait comme à quelqu’un qui a le pouvoir d’effacer.
Julien sentit l’ancien réflexe bondir. Il imagina la honte, les yeux de leur mère, la condamnation. Il imagina Thomas dans une cellule, la peur, la colère. Il faillit partir en courant, payer, négocier, rentabiliser l’amour en billets.
Puis il revint à sa maison intérieure. Il écouta la protection, elle disait, va le chercher. Il écouta la responsabilité, elle disait, ne le laisse pas seul. Il écouta la vérité, elle disait, il doit comprendre. Il écouta la préservation de soi, elle disait, si tu cèdes, tu recommences le cycle, tu te perds, tu l’encourages à se perdre.
Il choisit une voie plus fine. Il rappela le commissariat. Il dit qu’il viendrait, non pour payer, mais pour être là. Il arriva en fin d’après midi. L’odeur du lieu était celle des attentes forcées. On le fit entrer. Thomas était assis, les mains jointes, les cheveux en bataille, l’air d’un enfant rattrapé par la réalité.
Tu vois, dit Thomas d’une voix acide, tu viens quand même.
Je viens, répondit Julien. Je ne paie pas. Je suis là. Ce n’est pas la même chose.
Thomas le fixa. Ses yeux vacillèrent. Pendant une seconde, il sembla ne pas trouver sa colère. Comme si l’habitude, soudain, ne savait plus quel chemin prendre.
Julien parla peu. Il demanda à Thomas ce qui s’était passé. Il laissa Thomas raconter. Il ne minimisa pas. Il ne dramatisait pas. Il posa une question simple, qui n’était ni un piège ni une morale, seulement un miroir.
Tu veux continuer comme ça.
Thomas ne répondit pas. Mais quelque chose se fissura dans son silence, un endroit où la fuite ne tenait plus tout à fait.
Julien sortit. Il ne paya pas. Thomas passa la nuit là. Julien rentra chez lui, le ventre serré, mais il ne s’écroula pas. Il remarqua un fait important. Malgré l’angoisse, il se sentait plus aligné que lorsqu’il sauvait. Sa fatigue était différente. Une fatigue propre, pas une fatigue de trahison de soi.
Quelques jours plus tard, Thomas appela. Pas la nuit. L’après midi. Sa voix était plus basse, comme s’il parlait à quelqu’un qui ne serait plus acheté par l’urgence.
Je crois que je suis allé trop loin, dit il.
Julien sentit une émotion monter, mais il resta calme. Il pensa, voilà. Sulhie, c’est maintenant. Ce n’est pas dans un carnet. C’est au téléphone.
Parle, dit Julien.
Thomas parla longtemps. Il n’excusa pas tout. Il admit des choses. Il ne demanda pas d’argent. Il demanda, d’une voix presque honteuse, tu peux m’aider à trouver un endroit où dormir deux semaines. Pas chez toi. Juste un truc. Un foyer. Une assistante sociale. Je sais pas.
Julien comprit. Une demande qui oblige Thomas à agir. Une demande qui respecte les limites. Il sentit ses dépôts respirer ensemble. Protection, responsabilité, vérité, préservation de soi. Aucun n’écrasait l’autre.
Je peux t’accompagner, dit il. Je peux t’aider à prendre rendez vous. Je ne peux pas payer un appartement. Je ne peux pas t’héberger. Mais je peux marcher avec toi.
Ils se retrouvèrent le lendemain à Belleville. Ils firent la queue dans un bureau, prirent des formulaires, attendirent. Thomas, d’habitude impatient, resta. Il grogna, mais il resta. Julien observa. Ce n’était pas spectaculaire. C’était une première maturité, une capacité à rester dans l’inconfort sans fuir. Julien aussi s’exposait. Il se sentait mal, il avait honte, il avait peur du regard des autres, peur d’être reconnu comme le frère du type qui se débrouille mal. Il resta. Au bout d’une heure, l’émotion diminua. Au bout de deux, elle devint supportable. Il comprit ce que Claire appelait la maturité émotionnelle. Non pas une force dure, mais une capacité à ne pas se sauver soi même au moment où l’on a peur.
Les semaines suivantes, Thomas entra dans un programme d’accompagnement. Il suivit des ateliers, chercha un travail, rencontra un conseiller. Il rechuta une fois. Il disparut trois jours, revint en disant qu’il avait bu, qu’il avait traîné, qu’il avait failli replonger dans les combines faciles. Julien ne s’effondra pas. Il sentit la protection vouloir courir, la responsabilité vouloir tout reprendre, la culpabilité vouloir se faire passer pour une vertu. Il posa la main sur la table, comme il avait posé la main sur la table le jour du premier refus.
Je suis là pour parler, dit il. Je suis là pour t’accompagner vers une démarche. Je ne suis pas là pour absorber tes conséquences. Si tu veux de l’aide, tu fais la prochaine étape.
Thomas grimaça. Il tenta une phrase ancienne. Tu vois bien que je suis nul. Tu vois bien que je suis foutu. Julien reconnut la fable. Il répondit par les faits.
Tu as fait une démarche. Tu es revenu. Tu es capable de recommencer. Ce n’est pas foutu. Mais ce n’est pas moi qui le ferai à ta place.
Claire resta présente. Elle aidait Julien à distinguer faits et fables, surtout quand la famille revenait à la charge. Quand Julien disait, je vais être haï, Claire répondait, qui t’a réellement tourné le dos, et qui te parle juste avec peur. Quand Julien disait, je suis responsable s’il se détruit, Claire répondait, quelle part de sa vie t’appartient, et quelle part lui appartient. Peu à peu, Julien apprit à entendre sa narration intérieure sans la croire. Il apprit à laisser passer la pensée sans lui donner les clés.
À l’automne, Thomas trouva un emploi dans un entrepôt de livraison, près de Bercy. Un travail dur, peu glorieux, mais stable. Il loua une chambre chez une dame âgée à Ivry, à la limite de Paris. Il commença à rembourser une petite somme à Julien, non parce que Julien le demandait, mais parce que Thomas voulait le faire. Julien accepta sans triomphe. Il sentit que le vrai gain n’était pas l’argent. C’était la responsabilité rendue.
Un soir de novembre, ils dînèrent chez Julien. La pluie revenait, fidèle à Paris. Thomas mangeait en silence, plus lentement qu’avant, comme s’il respectait la nourriture. Il posa sa fourchette et dit, sans emphase, comme on dit enfin la vérité quand on n’a plus envie de se mentir.
Quand tu m’as dit non, j’ai cru que tu me détestais. En fait, tu m’as laissé un truc que je n’avais plus. La place de me débrouiller. C’était dur. J’ai eu peur. J’ai eu honte. Mais je crois que j’avais besoin de ça.
Julien sentit une chaleur dans la poitrine. Il aurait pu répondre comme un homme qui réclame justice, tu vois, j’avais raison. Il ne le fit pas. Il comprit que la victoire serait de ne pas humilier. Il répondit simplement.
Je ne voulais pas te perdre. Je devais juste arrêter de me perdre avec toi.
Thomas baissa les yeux. Il murmura, j’ai compris.
Ce soir là, après le départ de son frère, Julien se retrouva seul. Il constata. Le monde ne s’était pas écroulé. Sa mère, après des mois de reproches, avait fini par se calmer. Elle avait vu Thomas changer, lentement, et elle n’osait plus accuser Julien de cruauté. La famille parlait moins. Les drames avaient perdu leur carburant. Les histoires sans sauveur finissent par devoir trouver leur vérité.
Julien se rappela la période où il vivait dans l’urgence, où chaque appel dictait sa journée, où sa vie était une annexe de celle de Thomas. Maintenant, il avait une ligne. Une ligne claire. Il pouvait être frère sans être sauveur. Il pouvait aimer sans mentir. Il pouvait aider sans se détruire.
Il sentit que sa propre vie revenait. Il recommença à écrire, non pour corriger des textes, mais pour lui. Il reprit des promenades sans regarder son téléphone. Il retrouva le goût d’un café pris lentement. La préservation de soi n’était plus une honte. C’était un dépôt honoré, un engagement tenu.
Un dimanche, il retrouva Claire sur le canal Saint Martin. Les arbres étaient nus, l’eau sombre, et l’air avait cette netteté froide qui donne envie de marcher.
Tu as l’air plus léger, dit Claire.
Je suis plus rassemblé, répondit Julien.
Ils marchèrent. Julien pensa à tout ce qu’il avait traversé. Les fables, les peurs, les nuits blanches, le commissariat, la tentation de céder. Il pensa aussi au relâchement progressif, à cette force douce qui ne venait pas de l’effort mais de l’alignement. Agir ainsi ne le fatiguait plus de la même manière. Cela le vidait parfois, mais cela ne le détruisait pas. C’était une fatigue d’action juste, pas une fatigue de reniement.
Au loin, une sirène passa. Paris continuait son bruit. Julien n’avait pas sauvé son frère comme dans les histoires héroïques, en le tirant d’un gouffre d’un seul geste. Il avait fait quelque chose de plus rare et plus lent. Il avait rendu à Thomas la responsabilité de sa vie, tout en restant présent. Il avait gardé en lui ce qui était confié, sans le confondre. Il avait posé des limites et il les avait incarnées. Il avait traversé l’inconfort et il avait découvert que l’inconfort n’est pas la mort, seulement une porte qu’on franchit en tremblant, et de l’autre côté il y a de l’air.
Et Thomas, en assumant enfin les conséquences de ses actes, avait commencé à devenir quelqu’un. Pas un homme parfait. Mais un homme debout, capable d’avouer, capable d’attendre, capable de faire une étape de plus sans exiger qu’on la fasse pour lui.
Julien rentra chez lui. La cour intérieure était humide. Des draps séchaient encore, comme des drapeaux, mais cette fois ils ne ressemblaient plus à une reddition. Ils ressemblaient à une maison qui respire, à une paix reconquise, à un engagement tenu sans violence.
Il ferma la fenêtre. La pluie continuait de tomber sur Paris. Et pour la première fois depuis longtemps, Julien se sentit chez lui, dans son appartement, dans sa vie, et dans son propre cœur.
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