La limite qui éclaire
Oslo, janvier 2025. La ville avait cette beauté sévère qui ne cherche pas à séduire. …
Oslo, janvier 2025. La ville avait cette beauté sévère qui ne cherche pas à séduire. Elle se contente d’être là, entière, droite, comme un visage qui a trop vécu pour sourire par politesse. La neige, tombée sans fracas, recouvrait les trottoirs d’une couche fine, presque pudique. Les tramways glissaient en faisant ce bruit de fer qui s’excuse, et les vitrines reflétaient des passants emmitouflés dont on ne distinguait que les yeux, ces deux petites braises où brûlent les habitudes, les secrets, les compromis.
Elias Dahl traversait Karl Johans gate sans presser le pas. Il portait un manteau sombre, des gants mal assortis, et cette manière de marcher comme s’il ne voulait pas déranger l’air. À quarante deux ans, il avait la fatigue des hommes qui ont choisi trop souvent de se taire pour préserver la paix. On lui avait appris, enfant, que la gentillesse consistait à ne pas faire de vagues. Il avait découvert, adulte, que certaines vagues sont la seule chance de sauver quelqu’un de la noyade.
Il s’arrêta devant une vitrine de librairie. Les livres exposés parlaient de développement personnel, de lumière intérieure, d’art de vivre. Cette lumière, Elias la cherchait ailleurs, dans un endroit plus brut, plus ancien. Il la cherchait dans la fidélité. Fidélité à ce qu’il appelait ses dépôts, même s’il n’aurait pas utilisé ce mot avant ces derniers mois. Il avait appris à nommer ce qui en lui se battait. Nommer rend le chaos moins tyrannique.
Il reprit sa marche, remonta vers Grünerløkka. Les rues se resserraient. Les cafés avaient des vitres embuées, des silhouettes penchées sur des tasses. Elias ne s’arrêta pas. Il n’avait pas faim. Le ventre, comme l’esprit, se ferme quand la décision attend.
Il pensa à Nora.
Nora Lind, trente huit ans, écrivait des histoires pour enfants, de celles où l’on croit que tout finit bien parce que c’est écrit avec des couleurs. Elle avait un rire rare, précieux, et une manière de regarder le monde comme si elle le traduisait. Ils s’étaient rencontrés dix ans plus tôt dans une bibliothèque municipale, lors d’un atelier d’écriture. Nora parlait peu, mais quand elle parlait, les mots semblaient venir d’un lieu intact. Elias, qui vivait alors de travaux d’édition et de corrections, avait été saisi par cette douceur ferme. Ils s’étaient aimés avec la lenteur des gens prudents. Puis ils s’étaient usés avec la même lenteur, comme une corde qui ne rompt pas mais s’effiloche.
Deux ans plus tôt, quelque chose s’était déplacé en Nora. Un accident banal, une chute, une douleur qui s’installe. Le médecin avait prescrit des médicaments. Les médicaments avaient soulagé. Puis la douleur avait reculé, et la peur de la douleur était restée. Nora avait continué. D’abord en secret. Puis sans même se cacher, comme si le besoin était devenu normal, domestique, intégré au quotidien. Elle dormait mal. Elle écrivait moins. Elle parlait comme à travers une vitre. Et quand Elias tentait d’aborder le sujet, elle souriait avec une gentillesse tranchante. Elle disait qu’elle gérait. Qu’il s’inquiétait trop. Qu’il voyait le mal partout.
Elias avait voulu croire. Il avait eu la lâcheté tendre de croire. Il avait rationalisé. Il avait pensé que le temps arrangerait. Que l’amour suffit. Puis un soir de décembre, il l’avait trouvée assise sur le sol de la salle de bain, le regard vide, les mains froides. Elle avait dit, d’une voix presque étonnée, qu’elle ne sentait plus rien. Ni douleur ni joie. Rien. Elias avait compris alors que ce n’était pas une crise passagère. C’était une pente.
Il arriva devant l’immeuble de briques rouges. Il leva les yeux. La fenêtre du troisième étage était éclairée. Comme si Nora veillait un feu qui s’éteint.
Il entra. L’escalier sentait le métal humide et le café. Une odeur de vie ordinaire, ce qui rendait la gravité encore plus indécente. Au troisième, il s’arrêta devant la porte. Il posa la main sur le bois. Son cœur accéléra. Il ne ressentait pas seulement la peur de la confrontation. Il ressentait la peur de devenir, dans l’histoire de Nora, celui qui coupe. Celui qui brise. Celui qu’on hait.
Il frappa.
La porte s’ouvrit presque aussitôt. Nora portait un pull trop large. Ses cheveux étaient relevés en un chignon improvisé. Ses yeux étaient vifs, mais leur vivacité était celle d’un animal qui cherche la sortie.
Tu es en avance, dit elle.
Je sais, répondit Elias. Est ce que je peux entrer.
Nora hésita, puis s’effaça. L’appartement était silencieux. Sur la table basse, des boîtes de médicaments. Certaines ouvertes, d’autres non. Elias les vit sans les fixer. Il savait que si ses yeux s’y accrochaient, le dialogue deviendrait un procès. Il ne voulait pas être juge. Il voulait être gardien. Il avait mis des semaines à comprendre la différence.
Ils s’assirent face à face. Une tasse de thé refroidissait dans un coin. Nora croisa les bras.
Tu as l’air grave, dit elle. C’est jamais bon signe chez toi.
Elias inspira lentement. Il se rappela ce qu’il avait travaillé, seul, le soir, comme on répète une confession. Il s’était demandé comment faire un choix difficile pour le bien de l’autre sans devenir un tyran. Il s’était demandé comment aimer sans se dissoudre. Il avait fini par comprendre qu’il ne pouvait pas simplement parler de Nora. Il devait d’abord mettre de l’ordre en lui.
Je vais te dire quelque chose, commença t il. Et je veux que tu saches une chose avant tout. Je ne suis pas ici pour te contrôler. Je ne suis pas ici pour te forcer. Je suis ici parce que je ne peux plus me taire.
Le visage de Nora se ferma.
Tout le monde dit ça, murmura t elle. Puis ils font quand même ce qu’ils veulent.
Elias hocha la tête.
Je comprends. Alors je vais commencer autrement.
Il posa ses mains sur ses genoux, comme pour s’ancrer.
En moi, il y a plusieurs parties qui se battent. Il y a une part qui t’aime et qui voudrait que rien ne change. Elle veut préserver notre lien, même au prix du silence. Il y a une part qui a peur. Peur de te perdre, peur de devenir ton ennemi. Il y a une part qui veut être apprécié, qui veut être le bon, celui qu’on remercie. Et il y a une part, plus ancienne, plus lourde, qui me dit que ta vie est en train de rétrécir. Et que si je reste comme ça, je ne serai pas un amoureux fidèle. Je serai un complice.
Nora se redressa.
Tu dramatises.
Peut être. Mais laisse moi continuer. Je ne te demande pas de me croire tout de suite. Je te demande seulement d’écouter.
Elle détourna le regard, mais elle ne l’interrompit pas.
Elias sentit en lui la montée des fables. Tu vas trop loin. Elle va se braquer. Tu vas perdre ton droit d’être proche. Il les reconnut comme des pensées, pas comme des ordres. Il revint à ce qui comptait. Il se rappela ses dépôts.
Le dépôt de l’amour, d’abord. Il regarda Nora avec cet amour qui ne voulait pas la posséder. Le dépôt de la responsabilité, ensuite. Il sentit sa colonne se redresser. Le dépôt de la dignité. Il refusa de mentir par omission. Et le dépôt de la vie. Il sentit que c’était là le seuil. Quand la vie appelle, on ne négocie plus avec la peur.
Tu sais, dit il doucement, ces médicaments, au début, je les ai vus comme une aide. Je sais qu’ils ont eu un rôle. Mais aujourd’hui, je te vois t’éloigner de toi même. Je te vois t’endormir debout. Tu dis que tu gères, mais ton visage raconte autre chose. Et quand je te parle, j’ai l’impression de parler à quelqu’un qui se protège du monde en disparaissant.
Nora le fixa, les yeux brillants.
Tu n’as pas le droit, dit elle. Tu n’as pas le droit de dire que je disparais.
Elias sentit la tentation de s’excuser, de reculer, de recouvrir la vérité d’une politesse. Il sentit en lui ce vieux réflexe de fuite. Il le regarda passer. Et il resta.
Peut être que je n’ai pas le droit au sens où tu l’entends, répondit il. Mais j’ai la responsabilité de ne plus faire semblant. Parce que faire semblant, c’est te laisser seule avec quelque chose qui te dévore.
Nora se leva d’un coup, fit quelques pas. Sa colère était une défense. Elias l’avait appris. Il avait cessé de la prendre comme une preuve de mauvaise foi. Il la prenait comme un cri.
Alors quoi, dit elle. Tu viens me faire la morale. Tu viens me dire comment vivre.
Non, répondit Elias. Je viens te dire comment moi je vais vivre.
Elle se figea.
Je vais t’aider, dit il, mais pas comme avant. Je vais t’aider à chercher une aide réelle, professionnelle. À parler à quelqu’un qui sait. Je vais être là, mais je ne serai plus un témoin muet. Et si tu refuses, je m’éloignerai.
Les mots étaient simples. Pas de reproche. Pas de menaces. Une ligne.
Tu me menaces, souffla Nora.
Non. Je me tiens. Je pose une limite. Et je le fais pour toi et pour moi.
Nora trembla. Ses yeux se remplirent de larmes qu’elle refusa d’abord, puis qui coulèrent malgré elle.
Tu sais ce que ça me fait, dit elle, la voix cassée. Quand tu dis ça. J’ai l’impression que tout m’échappe. Même toi.
Elias sentit son cœur se serrer. C’était là le moment où beaucoup reculent. Le moment où l’autre souffre et où la compassion devient une excuse pour annuler la limite. Il sentit le dépôt de l’amour vouloir courir vers elle, effacer la douleur. Il sentit aussi le dépôt de la vie dire non. Il fallait apprendre à aimer sans anesthésier.
Je sais, dit il. Et je suis désolé que ça fasse mal. Mais je préfère une douleur qui ouvre qu’une douceur qui enferme.
Nora se couvrit le visage de ses mains. Elle resta ainsi longtemps. Elias ne parla plus. Il ne remplit pas le silence de justifications. Il avait compris que parler trop, c’est souvent chercher à obtenir l’approbation. Il n’était pas venu chercher l’approbation. Il était venu honorer ses dépôts.
Quand Nora releva la tête, ses yeux étaient rouges.
Tu crois vraiment que je suis en danger, murmura t elle.
Elias répondit sans dramatiser.
Je crois que tu es sur une pente. Et je crois que tu mérites mieux que cette pente. Tu mérites d’être vivante. Pas seulement fonctionnelle.
Nora ne répondit pas. Elle se leva, alla dans la cuisine, revint avec deux tasses de café. C’était son geste à elle. Une manière de dire qu’elle n’avait pas fermé la porte.
Cette nuit là, il n’y eut pas de résolution. Il y eut une ligne tracée. Et souvent, c’est déjà une victoire. La victoire d’exister sans se trahir.
Les semaines suivantes furent un combat silencieux. Nora alternait entre des moments de lucidité et des moments de refus. Elle promettait, puis oubliait. Elle se mettait en colère, puis s’excusait. Elias tenait. Il ne se durcissait pas. Il restait stable. Il apprenait la maturité émotionnelle comme on apprend à marcher sur une glace fine. Il sentait la peur monter, il la laissait passer. Il revenait à l’instant.
Il observait aussi ses propres fables, celles qui tentaient de le séduire pour l’éloigner de l’action.
Je suis peut être trop strict.
Je ne suis pas thérapeute.
Et si je me trompe.
Si je la perds, je serai seul.
Qui suis je pour intervenir.
Chaque fois, il faisait ce petit geste intérieur, presque imperceptible. Il séparait faits et fables.
Faits. Nora prend plus que ce qui est prescrit. Elle s’isole. Elle écrit moins. Son humeur s’effondre. Elle a eu des absences, des trous.
Fables. Je suis un monstre si je pose une limite. Je dois être aimé pour être bon. Si elle souffre, c’est ma faute.
Il apprit à laisser les pensées passer comme des oiseaux noirs qui traversent un ciel. Elles sont là. Elles ne sont pas lui. Lui, il choisissait.
Un soir de mars, il arriva chez Nora et trouva la porte entrebâillée. Son cœur s’arrêta. Il entra, appela. Pas de réponse. Il la trouva dans la chambre, assise au bord du lit, les mains sur les tempes.
Je crois que je fais n’importe quoi, dit elle sans le regarder.
Il s’assit à côté d’elle. Il ne toucha pas tout de suite. Il demanda simplement.
Qu’est ce qui se passe.
Elle prit une respiration.
J’ai voulu arrêter. J’ai eu peur. Alors j’ai repris. Et puis j’ai eu honte. Et puis j’ai pris encore plus pour ne pas sentir la honte.
Elias sentit la phrase comme une lame. Il aurait voulu pleurer, crier, secouer le monde. Il resta. Il respira. Il se rappela son rôle de gardien. Chaque partie en lui voulait agir autrement. L’amour voulait consoler. La colère voulait accuser. La peur voulait fuir. La dignité voulait rester juste. La vie voulait protéger.
Je suis là, dit il. Et ce que tu viens de dire, c’est important. Parce que c’est vrai.
Nora tourna enfin la tête vers lui.
Je ne sais pas comment faire, dit elle. Je ne sais pas comment vivre sans ça.
Alors on va chercher quelqu’un qui sait, répondit Elias. Et tu n’auras pas à faire seule.
Elle ferma les yeux, comme si elle pesait la phrase. Puis, d’une voix minuscule, elle dit.
D’accord.
Ce d’accord n’était pas une victoire éclatante. C’était une porte entrouverte. Elias le respecta comme on respecte une chose fragile.
Ils prirent rendez vous le lendemain, dans un centre de santé près de St Hanshaugen. Le jour du rendez vous, Nora faillit annuler. Elle se justifia. Elle dit qu’elle était fatiguée, qu’elle n’avait pas la force, que ce serait humiliant. Elias ne la contredit pas de front. Il ne nia pas son émotion. Il fit ce qu’il avait appris. Il resta dans l’inconfort avec elle.
Je comprends que tu aies peur, dit il. Et tu peux avoir peur et venir quand même.
Nora tremblait, mais elle vint.
Dans la salle d’attente, des affiches parlaient de soutien, de dépendances, de santé mentale. Nora baissait les yeux. Elias la regardait, et il sentait en lui une tendresse étrange. Une tendresse qui ne cherche plus à réparer vite. Une tendresse qui accepte la lenteur.
Après la première consultation, Nora sortit comme sonnée. Elle s’assit sur un banc dehors. L’air était froid. Elle murmura.
J’ai l’impression d’être une fraude.
Elias répondit sans enjoliver.
Tu es quelqu’un qui souffre et qui a trouvé un moyen de survivre. Maintenant tu cherches un autre moyen. Ça demande du courage.
Elle le regarda.
Tu sais, dit elle, quand tu m’as parlé en janvier, je t’ai haï.
Je sais.
Je t’ai haï parce que tu as touché quelque chose de vrai. Et je ne voulais pas voir.
Elias ne répondit pas. Il ne voulait pas profiter de cet aveu pour obtenir une réconciliation facile. Il restait gardien. Même du lien.
Les mois passèrent. Nora eut des rechutes. Des crises. Des jours où elle mentait. Des jours où elle appelait Elias en pleine nuit, persuadée qu’elle allait mourir si elle ne prenait pas une dose de plus. Elias apprit l’exposition successive à ses peurs. Chaque appel était une occasion de rester stable. Il disait. Je te crois. Je sais que c’est dur. Et je reste sur la ligne. On ne va pas nourrir la dépendance. On va traverser.
Les premières fois, sa voix tremblait. Il avait peur de la perdre. Il avait peur qu’elle se fasse du mal. Il avait peur d’être responsable d’un effondrement. Il observait ces peurs. Il les laissait passer. Il revenait à ce qu’il savait être juste.
Peu à peu, quelque chose changea en lui aussi. Son corps se détendait plus vite. Son souffle revenait plus vite. Il découvrait une force qui ne venait pas des réserves, mais de la source. Cette source, c’était la fidélité à ses dépôts. L’amour qui refuse de se mentir. La responsabilité qui refuse de se déguiser en contrôle. La dignité qui ne dépend pas du regard de l’autre. La vie comme seuil.
Un soir de juin, Nora lui dit, en marchant près de l’Akerselva.
Tu sais ce qui me fait le plus peur.
Quoi.
Que si je guéris, je ne sache plus écrire.
Elias s’arrêta. Il la regarda comme on regarde une enfant qui a confondu un jouet avec un organe vital.
Tu crois que l’écriture vient de la douleur, dit il.
Oui, répondit elle. J’ai peur d’être vide sans ça. Peur d’être banale.
Elias sentit une compassion profonde. Il se rappela un thème symbolique qu’il s’était donné, le phare. Un phare ne force pas. Il éclaire.
Tu n’es pas ton anesthésie, dit il. Et ton talent n’est pas une plaie. Ton talent est toi. Tu as écrit avant. Tu écriras après. Et si tu écris autrement, ce sera peut être plus vrai encore.
Nora resta silencieuse. Puis, doucement, elle dit.
Je voudrais te croire.
Alors ne me crois pas, répondit Elias. Expérimente. Un jour. Une page. Sans fuir. Tu verras.
Elle essaya. Ce fut maladroit. Puis ce fut beau. Elle pleura en écrivant. Pas de douleur, mais de présence. Ce fut une première Sulhie véritable. L’action concrète d’un engagement intérieur. Le quotidien qui obéit à la limite posée.
À l’automne, Nora avait stabilisé son traitement, suivi une thérapie, rejoint un groupe de soutien. Elle ne disait plus je gère. Elle disait c’est difficile. Et cette phrase là, paradoxalement, était un signe de vie.
Un soir de novembre, elle invita Elias à dîner. Elle avait cuisiné. Rien d’extraordinaire. Un ragoût simple. Mais l’odeur remplissait l’appartement d’une chaleur réelle, pas d’une chaleur chimique.
Ils mangèrent. Puis Nora posa sa fourchette et le regarda.
J’ai besoin de te dire quelque chose, dit elle.
Elias sentit une tension. Il la laissa être.
Je t’ai accusé de me menacer, reprit Nora. Et j’y ai cru. Mais aujourd’hui je comprends. Tu n’as pas menacé. Tu as posé une limite pour que quelque chose en toi et en moi puisse vivre.
Elias resta immobile. Il sentit ses yeux piquer.
Je ne suis pas sûre que notre relation redeviendra ce qu’elle était, continua Nora. Peut être que ça ne doit pas. Mais je sais que ce que tu as fait m’a empêchée de me perdre. Et je sais que tu t’es empêché de te perdre aussi.
Elias répondit d’une voix basse.
J’ai eu peur, Nora. J’ai eu peur de faire mal. J’ai eu peur d’être le mauvais.
Nora sourit tristement.
Et tu as découvert que parfois, pour être bon, il faut accepter d’être le mauvais dans les yeux de quelqu’un pendant un temps.
Ils rirent presque, un rire sec, lucide. Oslo dehors continuait d’être Oslo. Le fjord, invisible dans la nuit, respirait lentement.
En janvier 2026, un an après la première conversation, ils marchèrent ensemble près de l’Opéra. Le vent était froid. Le ciel était clair. Nora avait les joues rouges, les mains dans les poches, et elle parlait plus librement. Elle racontait une nouvelle histoire qu’elle écrivait, l’histoire d’un enfant qui apprend que dire non peut être un acte d’amour.
Elias l’écoutait. Il se sentait étrangement calme. Pas euphorique. Pas triomphant. Calme, comme après une tempête quand on découvre que la maison tient encore.
Nora s’arrêta, regarda l’eau, puis dit.
Tu sais ce qui m’a le plus surprise.
Quoi.
Que le monde ne s’écroule pas quand on affronte. Je pensais que si je laissais tomber les médicaments, je tomberais avec. Je pensais que si tu posais ta limite, tu disparaîtrais. Je pensais que si j’allais demander de l’aide, je serais réduite à un cas, à un dossier. Rien de ça n’est arrivé comme je l’imaginais.
Elias hocha la tête.
Il y a des narrations intérieures, dit il. Elles crient. Elles inventent. Elles veulent nous protéger, mais elles nous enferment.
Nora le regarda.
Et toi, qu’est ce que tu as appris.
Elias réfléchit.
J’ai appris que mon amour n’était pas seulement un sentiment. C’était un dépôt confié. Et que si je le laissais se déformer en lâcheté, je le trahissais. J’ai appris que la responsabilité n’était pas un pouvoir sur toi, mais un devoir envers la vie. J’ai appris que ma dignité ne dépend pas de ton accord. J’ai appris que poser une limite, ce n’est pas couper. C’est dessiner un territoire où chacun peut respirer.
Ils reprirent leur marche. La neige craquait sous leurs pas.
Nora dit alors, comme si elle parlait à elle même.
Il y a eu un moment, pendant les pires nuits, où je me disais que je te haïssais. Et la seconde d’après, je me disais que tu étais le seul à me traiter comme une personne vivante, pas comme une poupée fragile.
Elias sentit une émotion monter. Il la laissa monter. Il ne la bloqua pas. C’était aussi une forme de Sulhie, cette capacité à rester ouvert sans se dissoudre.
Ils s’arrêtèrent devant la rambarde. Le fjord était sombre, mais on distinguait une lueur au loin. Un bateau. Un phare, peut être. Elias sourit à cette coïncidence.
Nora suivit son regard.
Tu vois, dit elle, ce que tu as fait, c’était comme ça. Tu as été une lumière. Pas un sauveur. Pas un juge. Une lumière.
Elias répondit avec une simplicité qui venait de loin.
J’ai juste essayé d’honorer ce qu’on m’avait confié.
Et c’est là que la résolution du conflit devint évidente, non comme une morale, mais comme une réalité vécue.
Elias avait fait un choix difficile pour le bien de l’autre. Il avait accepté d’être incompris. Il avait accepté de porter l’inconfort. Il avait accepté la solitude temporaire. Il avait refusé les fables qui le tenaient. Il avait acquis la maturité émotionnelle en restant dans la tension sans fuir. Il avait rassemblé ses parties en les écoutant, en leur donnant des territoires, en posant des limites intérieures stables. Il avait porté ces limites dehors, dans le quotidien, sans violence, sans humiliation, avec une fermeté douce. Il avait agi par relâchement, et non par crispation. Et il avait constaté, un an plus tard, que le monde ne s’était pas effondré. Que la relation, certes transformée, était devenue plus vraie. Que Nora, même avec ses fragilités, respirait davantage. Que lui même n’était plus ce témoin muet qui confond la paix avec la fuite.
Le plus étrange, c’est que cette victoire n’avait rien d’éclatant. Elle ne ressemblait pas aux grandes scènes de cinéma. Elle ressemblait à un banc sous un ciel froid, à une porte qu’on n’a pas claquée, à une phrase simple dite au bon moment, à un silence tenu sans panique, à une main qu’on n’utilise pas pour retenir mais pour soutenir.
Nora posa sa tête un instant contre l’épaule d’Elias. Il ne bougea pas. Il sentit le poids léger de cette confiance retrouvée.
Oslo continuait d’avancer, avec ses tramways, ses cafés, ses rues blanches. La ville ne promettait pas le bonheur. Elle promettait la possibilité. Et c’était assez.
Elias pensa alors que le choix difficile n’avait pas été de confronter Nora. Le choix difficile avait été de ne pas se trahir dans l’acte d’aimer. De rester gardien, même quand l’amour veut devenir refuge au prix du mensonge. De rester fidèle aux dépôts confiés. Et de faire de cette fidélité non pas une posture, mais une manière de vivre.
Nora releva la tête et dit, avec un sourire qui ressemblait enfin à elle.
On rentre.
Oui, répondit Elias.
Et ils rentrèrent, non pas parce que tout était réglé, mais parce que le conflit, lui, avait trouvé sa résolution essentielle. Ils avaient choisi la vie, chacun à sa manière, sans écraser l’autre, sans se perdre soi même. Une réconciliation vivante, sincère, profonde. Une force douce qui ne s’éteint pas. Une action qui, parce qu’elle venait de la source, ne fatiguait plus.
-
Les Dépôts de la Pluie Les Dépôts de la Pluie Paris, février 2025. La pluie […] -
Le Gardien du Seuil Le Gardien du Seuil Paris, mars 2025. La ville n’avait […] -
La Part Vivante La Part Vivante Paris, octobre 2025. La pluie avait cette […] -
Le Témoin du Seuil Le Témoin du Seuil Paris, 2025. La ville avait cette […] -
La seconde où tout ralentit La seconde où tout ralentit La pluie tombait sur Paris […] -
La fidélité du corps silencieux La fidélité du corps silencieux Londres, 2034. La ville avait […] -
Ce que la terre garde Ce que la terre garde Lyon, octobre 2013. La ville […] -
Le Seuil avant la Parole Le Seuil avant la Parole La première chose qu’Elias remarqua […] -
Les Promesses qui respirent Les Promesses qui respirent Paris, au début des années 2030, […] -
La lampe sous la peau La lampe sous la peau il y a des jours […] -
Le Phare sous Surveillance Le Phare sous Surveillance La pluie avait cette manière londonienne […] -
La Dignité des Chemins Secondaires La Dignité des Chemins Secondaires Tokyo, 1986. La pluie de […] -
La Pierre Juste La Pierre Juste Oxford, 2003. Les pierres couleur de miel […] -
La ligne claire La ligne claire Paris, printemps deux mille quatre. La ville […] -
Les contours de la justesse Les contours de la justesse La première fois qu’Adam revit […] -
Le phare intérieur Le phare intérieur Paris, années 2040. La ville avait gardé […] -
La Maison que l’on emporte La Maison que l’on emporte La nuit où Ana comprit […] -
Le Gardien sous le ciel domestiqué Le Gardien sous le ciel domestiqué Shanghai, 2056. La ville […] -
Le Gardien sous les écrans Le Gardien sous les écrans Paris, 2036. La ville avait […] -
La Clarté après la Nuit La Clarté après la Nuit La chaleur ne quittait jamais […] -
Le Gardien de la Source Le Gardien de la Source La première chose que Lucas […] -
Tenir le seuil Tenir le seuil La boutique s’appelait Racines & Graines. Un […] -
La Verticale tranquille La Verticale tranquille La pluie avait ce goût de métal […] -
Les mains propres dans la boue Les mains propres dans la boue La première fois que […] -
Le Seuil de Pierre Le Seuil de Pierre Rome, 1993. La cour intérieure de […] -
La couture invisible du pont La couture invisible du pont Berlin, 1984. La ville avait […] -
Avant le douze novembre, la lumière Avant le douze novembre, la lumière Tokyo, 2003. À cette […] -
Habiter après habiter après La nuit où tout bascula, Avignon avait cette […] -
Les Marges du Temps Les marges du temps Cambridge, 2023. Un matin de janvier […] -
La Clarté avant la Victoire La Clarté avant la Victoire Bordeaux, 1994. La ville avait […] -
La ville n’a pas repris ce qui m’a été confié La ville n’a pas repris ce qui m’a été confié […] -
La nuit sans se perdre La nuit sans se perdre La pluie avait lavé le […]

