La Verticale tranquille
La pluie avait ce goût de métal qu’on ne remarque qu’à Marseille, quand elle tombe sur le port…
La pluie avait ce goût de métal qu’on ne remarque qu’à Marseille, quand elle tombe sur le port et que l’air se charge d’un mélange d’iode, de gasoil et de poussière chaude. Ce soir-là, elle cognait sur les vitres du commissariat du quatrième arrondissement comme si elle voulait entrer, elle aussi, exiger des comptes.
Capitaine Inès Lemaire regardait l’horloge au-dessus du tableau d’affichage. Vingt et une heures trente. La brigade de nuit s’installait, les cafés circulaient, les voix se faisaient plus rauques. Il y avait dans ce bâtiment une façon particulière de rire, un rire qui ressemble à un verrou qu’on ferme pour ne pas sentir la fatigue.
Depuis trois semaines, Inès avait pris le commandement du groupe d’intervention de secteur. Une promotion rapide, une décision du directeur départemental, un papier signé en haut, et tout le reste à conquérir en bas. On l’avait félicitée poliment. On avait même applaudi, certains. Mais un applaudissement peut être une couverture. Une couverture sous laquelle le doute s’étend comme une moisissure.
Elle le savait, même si elle s’efforçait de ne pas le savoir.
Le premier jour, ce n’était qu’une hésitation dans les gestes. Un sergent qui lui tendait un dossier en oubliant un détail. Un ancien qui répondait à moitié à une consigne, comme pour vérifier si elle insistait. Le deuxième jour, ce fut plus net. Le troisième, on commença à contourner.
On appelait directement le commandant de compagnie pour demander une validation, alors que c’était son rôle. On envoyait des messages dans des boucles où son nom n’apparaissait pas. On décidait d’une patrouille sans la prévenir, puis on lui annonçait après coup, avec un sourire qui disait qu’on avait fait au mieux.
Inès ne disait pas grand-chose. Elle corrigeait. Elle reformulait. Elle expliquait. Elle croyait que la clarté suffirait.
Puis vint l’incident du mardi.
Un détenu, petit dealer de quartier, en garde à vue pour violences, avait craché au visage d’un gardien de paix, un jeune nommé Soria. Pas un crachat de colère, mais un crachat lent, calculé, presque cérémoniel. La salle s’était figée. Le détenu avait souri, et ce sourire avait traversé la pièce comme une lame.
Soria avait pâli. Deux collègues avaient fait un pas, prêts à répondre. Inès était entrée au moment précis où l’air basculait, au moment où l’autorité allait se défendre par l’instinct, c’est-à-dire par la faute.
Elle avait regardé le détenu, puis le jeune policier. Elle avait senti en elle une montée d’adrénaline, une impulsion à écraser, à humilier en retour, à faire payer. Elle avait aussi senti, plus sourd, plus dangereux, le regard des autres sur elle. On attendait sa réaction, non pour la justice, mais pour la mesure de sa solidité.
Elle avait parlé d’une voix calme, presque neutre.
Vous venez de commettre une infraction. Vous allez être poursuivi pour outrage et violences. Vous allez être placé en cellule avec surveillance renforcée. Et vous n’aurez plus aucune prise sur ce que vous cherchez à obtenir.
Le détenu avait ricané. Il avait murmuré quelque chose comme “tu joues la chef” avec cette familiarité volontairement insultante. Et derrière lui, quelqu’un avait lâché un rire court, pas celui du détenu, celui d’un policier fatigué qui avait trouvé la scène presque amusante.
Le rire venait de Barrot.
Lieutenant Barrot, quarante-sept ans, épaule large, moustache finement taillée, vingt ans de maison. Une légende de couloir. Des faits d’armes. Une manière de parler qui rassemble ou écrase, selon l’humeur. Depuis l’arrivée d’Inès, il était poli, impeccable même. Mais sa politesse avait des angles. Une politesse qui surveille.
Inès n’avait pas réagi au rire. Elle avait fait exécuter les procédures. Elle avait demandé qu’on prenne en charge Soria, qu’on lui donne un temps, qu’on documente tout. Et le soir, seule dans son bureau, elle avait senti sa fatigue la mordre.
Ce n’était pas seulement l’incident. C’était ce qu’il révélait.
Le crachat n’avait pas atteint seulement le visage de Soria. Il avait éclaboussé l’idée que l’on se faisait du cadre. Il avait mis en lumière, dans le regard du détenu, une certitude impardonnable : la certitude que l’autorité, ici, pouvait vaciller.
Et si elle vacillait, ce n’était pas un problème d’orgueil. C’était une question de sécurité, de justice, de cohésion. Une question de vie.
Dans le couloir, un téléphone sonna. Inès entendit des pas, puis la voix de Barrot, plus basse, comme s’il confiait quelque chose à un mur. “Oui, oui, je gère.”
Je gère.
Cette phrase, ce soir-là, fut la goutte. Elle s’inscrivit en Inès comme une provocation.
Elle se leva, prit son manteau, descendit les escaliers, traversa la cour où l’odeur de pluie se mêlait à celle des cigarettes. Elle sortit du commissariat sans saluer. Elle avait besoin d’air. Elle avait surtout besoin de ne pas exploser.
Deux rues plus loin, dans un petit café encore ouvert malgré l’heure, elle retrouva Samia Bensaïd. Samia n’était pas policière. Elle était médiatrice dans un centre social du quartier, ancienne juriste, et amie d’Inès depuis des années. Elles n’avaient pas la même vie, mais elles partageaient une chose : la haine de la comédie.
Samia la regarda entrer, trempée, et posa sans un mot un verre d’eau devant elle.
Tu n’es pas venue pour le café, dit Samia.
Inès eut un rire sec.
Je crois qu’ils vont me manger.
Samia ne sourit pas.
Qui, ils
Tous. Le détenu qui crache. Les collègues qui rient. Les anciens qui décident sans moi. Barrot qui “gère”. J’ai l’impression d’être une invitée dans mon propre poste.
Samia pencha la tête.
Et toi, qu’est-ce qui se passe en toi, quand tu dis “ils vont me manger”
Inès s’apprêta à répondre avec des faits, des événements, des noms. Mais sa gorge se serra. Elle sentit le vrai : la peur de ne pas être à la hauteur. La peur de se durcir. La peur de devenir injuste. La peur de perdre la confiance, et donc le lien, et donc l’efficacité. Elle posa une main sur la table, comme si elle devait retenir quelque chose qui montait.
Ce qui se passe, souffla-t-elle, c’est que je veux faire juste. Et en même temps j’ai envie de frapper du poing. Et je me déteste de vouloir frapper du poing.
Samia acquiesça lentement.
Voilà. Tu viens de nommer la lutte. Désir de tenir le juste et tentation de reprendre le contrôle par la force. C’est une lutte intérieure. Et si tu la règles seulement dehors, tu vas te perdre.
Inès fixa le verre d’eau. Les gouttes de pluie glissaient sur ses doigts.
Tu parles comme si tu avais une méthode.
Samia hésita, comme si elle choisissait ses mots avec soin.
Tu me racontais, il y a longtemps, ce que ton grand-père disait quand il parlait de responsabilités. Il disait qu’un rôle, quand il est confié, ce n’est pas un pouvoir, c’est un dépôt. Un dépôt vivant. Et que si tu ne le gardes pas, tu trahis. Pas les autres. Toi.
Le mot dépôt fit quelque chose à Inès. Il ouvrit une porte. Elle pensa à la première fois qu’elle avait mis l’uniforme, à cette sensation d’entrer dans quelque chose de plus grand qu’elle, à cette promesse silencieuse.
Samia continua.
Commence par regarder ce qui t’a été confié. Pas la fonction, mais les besoins supérieurs que cette fonction sert. Si tu fais ça, tu ne seras pas en guerre contre tes émotions, tu seras leur gardienne.
Inès resta longtemps silencieuse. Puis elle murmura, comme pour elle-même.
D’accord. Je vais être la gardienne.
Cette nuit-là, elle ne dormit presque pas. Mais au lieu de se perdre dans les scénarios, elle fit autre chose. Elle s’assit sur son canapé, prit un carnet, et écrivit ce qu’elle sentait.
Elle ne chercha pas à être brillante. Elle chercha à être exacte.
Elle identifia d’abord ce qui était touché, comme on repère les nerfs à vif.
La responsabilité. Elle avait la charge d’un groupe, donc la charge de décisions claires, donc la charge de la sécurité des policiers et des citoyens.
La dignité. Pas la vanité. La dignité, cette ligne qui dit qu’on ne crache pas sur un homme sans conséquence, qu’on ne ridiculise pas un cadre sans coût, que le respect est un minimum vital.
La justice. Ne pas humilier en retour. Ne pas punir au hasard. Ne pas confondre fermeté et vengeance.
L’appartenance. Être acceptée comme cheffe, non pour être aimée, mais pour que l’équipe se sente rassemblée, pas éclatée.
La sécurité intérieure. Ne pas être constamment sur ses gardes dans son propre commissariat. Pouvoir respirer.
Elle comprit quelque chose : la pression extérieure, le rire, les contournements, les crachats, tout cela agitait ces dépôts en elle. Et elle n’avait pas le droit de les abandonner.
Le lendemain, elle entra au commissariat avec une sensation nouvelle. Pas de dureté. Une verticalité calme. Comme si elle avait trouvé, sous la peur, un axe.
Elle convoqua Barrot dans son bureau à neuf heures précises.
Il entra, sourire prêt, mains dans le dos.
Capitaine.
Asseyez-vous, lieutenant.
Il s’assit avec une lenteur étudiée.
Vous vouliez me voir
Oui. Je vais être très claire.
Elle sentit une pointe de tremblement dans sa poitrine. Une vieille narration tenta de s’allumer. Il va te retourner. Il a l’expérience. Il va te ridiculiser. Elle la laissa passer. Elle revint au présent. À ce qui comptait.
Depuis mon arrivée, certaines décisions se prennent sans moi. Certaines validations se demandent ailleurs. Certaines informations circulent hors du cadre. Je ne le tolérerai plus.
Barrot leva les sourcils, feignant l’étonnement.
Capitaine, vous savez, on fait comme on a toujours fait. On a une urgence, on agit. On ne va pas vous déranger pour tout.
Inès le regarda longtemps, sans agressivité.
Ce que vous appelez “ne pas me déranger”, c’est me court-circuiter. Et ce n’est pas acceptable.
Elle marqua une pause. Elle sentit l’inconfort, comme une vague. Elle resta.
Je ne suis pas ici pour être populaire. Je suis ici pour que la brigade fonctionne, pour que chacun soit protégé, pour que les procédures tiennent. Je vous respecte. J’ai besoin de votre expérience. Mais vous ne déciderez plus à ma place.
Barrot eut un petit sourire, presque tendre, comme si elle était une élève appliquée.
Vous vous inquiétez trop. Personne ne vous conteste, capitaine.
Inès sentit la tentation de se justifier, de prouver, de citer des exemples. Elle se retint. Elle posa au contraire une limite simple.
Je ne discute pas de mon ressenti. Je parle de faits et de cadre. À partir d’aujourd’hui, toute décision opérationnelle du groupe passe par moi ou par mon adjoint quand je suis indisponible. Toute demande au-dessus de moi se fait après m’en avoir informée. Et toute remarque ou désaccord se formule dans un espace dédié, pas dans les couloirs, pas sous forme de sarcasme.
Barrot la fixa, et quelque chose changea dans son regard. Le jeu devenait plus difficile.
Il tenta une dernière carte.
Vous savez, la brigade, c’est une famille. Si on commence à rigidifier, on casse la confiance.
Inès respira doucement.
La confiance ne tient pas sans limites. Une famille sans limites devient toxique. Je protège la brigade en posant ces lignes.
Il ne répondit pas tout de suite. Puis il hocha la tête.
Très bien.
Quand il sortit, Inès sentit son corps relâcher une tension. Elle n’avait pas gagné. Elle avait tenu. C’était différent.
Dans les jours qui suivirent, les fables revinrent plus fortes.
Tu vas déclencher une guerre interne. Ils vont te punir. Ils vont se liguer. On va te laisser seule sur une intervention, et tu verras.
Elle entendait ces narrations comme des voix anciennes, héritées de moments où elle avait été exclue, adolescente, quand une bande décidait sans elle. Elle reconnut l’origine. Elle reconnut la peur. Et elle revint à la lucidité.
Les pensées ne sont pas des ordres. Elles sont des hypothèses. Et ce qui compte, maintenant, c’est de tenir l’engagement.
Elle choisit un symbole pour la guider. Le gardien du seuil.
Chaque matin, elle se répétait une phrase courte, presque banale, mais qui la maintenait.
Je laisse entrer ce qui sert la mission. Je n’ouvre pas aux attaques.
Puis arriva le test.
Vendredi soir. Appel pour violences conjugales dans une cité du nord de la ville. Une situation classique, donc dangereuse. Un homme alcoolisé, une femme qui pleure, des voisins qui crient. Tout le monde pense avoir raison, et personne n’écoute.
Inès partit avec Barrot et deux autres. Dans la voiture, l’air était lourd. Personne ne parlait. Elle sentait la tension dans les épaules de Barrot. Comme s’il attendait sa faute.
Sur place, l’homme était dehors, torse nu malgré le froid, les poings serrés. Il hurlait que personne ne lui prendrait sa maison. La femme était derrière la porte, tremblante. Les voisins filmaient déjà.
L’homme vit Inès, et quelque chose dans sa colère se transforma en provocation.
C’est toi la cheffe Tu vas faire quoi Tu vas pleurer aussi
Un ricanement monta dans le groupe de voisins. Inès sentit la même impulsion que lors du crachat. L’envie de couper, de humilier, d’écraser. Elle sentit aussi l’autre impulsion, plus sournoise : celle de reculer pour éviter l’escalade, de laisser Barrot parler, de ne pas être l’aimant de la haine.
Elle resta.
Elle parla lentement.
Monsieur, reculez de deux pas. Mains visibles. On va parler.
Il s’approcha au contraire. Barrot bougea, prêt à intervenir. Inès leva une main, pas pour empêcher, mais pour signifier un cadre.
Je répète. Reculez de deux pas.
L’homme cracha au sol, pas sur elle, mais assez près pour que ce soit une insulte. Les voisins s’excitèrent. Un téléphone se rapprocha de son visage.
Et là, l’ancienne Inès, celle qui aurait voulu prouver, sentit surgir une fable : si tu ne fais pas un geste fort, ils vont te dévorer.
Elle la laissa passer. Elle se rappela ce qu’elle protégeait. La dignité. La justice. La sécurité. Pas l’image.
Elle fit un pas, toujours calme.
Monsieur, vous avez un choix. Vous reculez et vous obéissez. Ou vous refusez, et vous serez interpellé. Ce n’est pas une menace. C’est un cadre.
L’homme hésita. Une seconde. Puis il fit un mouvement brusque.
Inès donna l’ordre. Simple. Court. Sans colère.
Interpellation.
Ils le maîtrisèrent. Sans coup inutile. Sans humiliation. Juste avec la précision des gestes appris.
Quand l’homme fut menotté, le silence retomba d’un coup, comme après un orage. Les voisins baissèrent leurs téléphones, déçus de ne pas avoir eu leur spectacle.
Dans la cage d’escalier, Barrot murmura, assez bas pour que les autres n’entendent pas.
Bien.
Ce mot, dans la bouche de Barrot, n’était pas une caresse. C’était un constat. Il avait cherché la faille, il ne l’avait pas trouvée.
De retour au commissariat, Inès prit dix minutes avec Soria, le jeune craché.
Tu vas bien
Il haussa les épaules, honteux.
Je me suis senti… petit.
Inès le regarda.
Ce que tu as subi, c’était une tentative de te réduire. Ce n’était pas une vérité. On va le traiter juridiquement. Et on va aussi le traiter ici. Personne ne se moque de ça. Personne.
Le lendemain, elle fit un briefing d’équipe. Elle parla du crachat, de l’intervention, de la cohésion. Elle ne chercha pas l’émotion. Elle posa des limites, et elle ouvrit des espaces.
Si vous avez des désaccords, je veux les entendre. En face, pas derrière. Si vous êtes en colère, on la travaille, on ne la déverse pas sur les collègues. Si vous doutez, venez. Le cadre est là pour nous protéger, pas pour nous étouffer.
Ce fut là que la Sulhie prit toute sa forme. Extérieurement, elle n’avait rien d’un grand discours. Elle se manifestait par des actes répétés, constants, par la capacité à rester dans l’inconfort sans fuir ni frapper.
Les semaines passèrent. Barrot, lentement, cessa de contourner. Un jour, il vint même lui demander son avis avant une opération, franchement, sans détour. Il n’y eut pas d’excuse. Pas de grand retournement. Juste un mouvement discret vers la reconnaissance.
Mais l’épreuve la plus délicate venait encore.
Un matin, Inès reçut un courrier du syndicat interne. On l’accusait d’autoritarisme. De rigidité. De “méthodes managériales inadaptées”. Une phrase en particulier l’atteignit comme un crochet.
Elle compense son manque d’ancienneté par des règles.
La fable revint, violente. Ils ont raison. Tu n’es pas légitime. Tu n’es qu’un grade sur un papier.
Elle ferma les yeux. Elle sentit la brûlure. Et elle fit ce qu’elle avait appris à faire.
Faits versus fables.
Les faits : elle avait réduit les contournements. Elle avait stabilisé les procédures. Elle avait protégé ses agents. Elle avait évité des dérapages. Elle avait instauré des espaces de parole. Elle avait tenu le cadre sans violence.
La fable : tu es une imposture.
Elle laissa la fable passer. Elle revint à son identité retrouvée : fidélité aux dépôts confiés.
Elle répondit au courrier, calmement, point par point, sans agressivité, en rappelant les objectifs, les décisions, les espaces existants, en proposant un échange formel. Elle ne chercha pas à plaire. Elle chercha à être juste.
Le rendez-vous eut lieu la semaine suivante. Trois représentants syndicaux, visages fermés. Barrot était là aussi, assis au fond, comme une présence silencieuse.
Inès écouta. Vraiment. Elle accueillit ce qui relevait de besoins légitimes. La peur d’être écrasé. Le besoin d’autonomie. Le besoin de reconnaissance. Elle ne méprisa pas. Elle ne céda pas non plus.
Puis elle parla.
Je comprends que des règles puissent être ressenties comme une contrainte. Mais nous ne sommes pas ici pour protéger nos habitudes. Nous sommes ici pour protéger des vies, les vôtres et celles des autres. Le cadre n’est pas une punition. C’est notre sécurité commune. Je suis prête à ajuster ce qui est maladroit, jamais à supprimer ce qui est nécessaire.
Un représentant ricana.
C’est beau, capitaine. Mais vous aimez contrôler.
Inès sentit une pointe. Elle respira. Elle resta douce.
Je n’aime pas contrôler. J’aime que les choses soient claires. La clarté évite l’arbitraire. Et l’arbitraire est une violence.
Elle proposa alors quelque chose de concret. Une charte interne simple. Des canaux de remontée définis. Un temps mensuel de débriefing où les tensions seraient déposées avant de pourrir dans les couloirs. Et surtout, une phrase qu’elle prononça avec une attention particulière.
Je veux que chacun se sente vivant dans son rôle. Pas écrasé. Mais vivant ne veut pas dire sans limites. Vivant veut dire soutenu par un cadre stable.
La réunion dura deux heures. Elle fut âpre. Par moments, Inès sentit son corps trembler. À la fin, l’un des représentants dit, presque à contre-cœur, qu’il reconnaissait un effort de transparence. Rien n’était miraculeux. Mais quelque chose s’était déplacé : on ne parlait plus d’elle comme d’un problème, on commençait à parler du fonctionnement.
Quand tout le monde fut sorti, Barrot resta. Il attendit que la porte se referme. Puis il dit, sans détour, sans flatterie.
Vous avez tenu. Sans écraser. C’est rare.
Inès le regarda. Elle aurait pu savourer. Elle ne le fit pas. Elle prit simplement ce mot comme un signe que le monde, parfois, s’accorde.
Merci, répondit-elle.
Il fit un pas vers la sortie, puis se retourna.
Au fait. Soria. Il a dit que vous lui aviez parlé. Ça lui a fait du bien.
Inès hocha la tête.
On ne peut pas demander aux gens d’être solides si on les laisse seuls avec leur honte.
Barrot acquiesça, puis partit.
Ce soir-là, Inès rentra tard. Elle traversa la ville qui sentait la friture et l’orage. Elle s’arrêta sur une passerelle d’où l’on voyait les lumières se refléter dans l’eau noire. Elle pensa à ce qu’elle avait changé, et à ce qu’elle n’avait pas changé.
Elle n’était pas devenue dure. Elle n’était pas devenue douce au point de se dissoudre. Elle avait trouvé une autre forme, plus subtile : une force qui ne vient pas de la tension, mais de la source.
Elle se parla intérieurement, comme on parle à une part fragile.
Tu as eu peur. Tu as eu des fables. Tu as voulu fuir, tu as voulu frapper. Et pourtant tu es restée.
Elle sentit une tendresse inattendue pour elle-même. Une tendresse sans complaisance.
Elle comprit alors ce que signifiait, vraiment, réussir.
Ce n’était pas écraser les contestations. Ce n’était pas gagner une guerre d’ego. C’était honorer ce qui lui avait été confié, et laisser cette fidélité guider ses actes jusqu’à ce que le dehors s’aligne, non par magie, mais par répétition.
Le lendemain, à la relève, il y eut un incident mineur. Un nouveau, un peu bravache, contesta une consigne devant tout le monde. Le vieux réflexe, dans la pièce, était de rire, d’attendre la tension, de voir si cela allait déraper.
Inès regarda le jeune homme.
Tu as un point à discuter
Oui, capitaine.
Très bien. Tu viens me voir après le briefing. Ici, on n’abîme pas le cadre devant les autres. On le rend plus intelligent au bon endroit.
Elle parla sans dureté. Sans colère. Sans justification.
Le jeune hocha la tête. Le groupe se détendit. La scène passa, simple, presque banale.
Et c’était cela, le signe le plus éclatant : la banalité retrouvée. L’absence de spectacle. Le cadre devenu naturel.
À midi, Samia envoya un message.
Alors
Inès répondit.
Ils ne m’ont pas mangée. Et moi je ne les ai pas mangés non plus.
Puis, après un instant, elle ajouta.
Je crois que c’est ça, la paix.
Dans l’après-midi, une mère vint au commissariat, tremblante, pour signaler la disparition de son fils. Inès prit la plainte elle-même. Elle posa des questions, elle rassura, elle lança les recherches. Son équipe bougea vite. Sans débat inutile. Sans contournement. Sans sarcasme.
En sortant du bureau, Barrot croisa son regard, et il y eut entre eux quelque chose de net. Pas une amitié. Une reconnaissance d’adultes. Un accord silencieux sur une même chose : la mission, protégée.
L’autorité d’Inès n’était plus un vêtement qu’elle devait sans cesse ajuster pour qu’on ne le lui arrache pas. Elle était devenue une peau.
Et quand la nuit tomba sur Marseille, quand les rues recommencèrent à bruire de leurs colères et de leurs promesses, Inès se sentit prête. Non parce qu’elle n’aurait plus peur, mais parce qu’elle savait désormais quoi faire de la peur.
Elle la regarderait. Elle la remettrait à sa place. Elle garderait les dépôts vivants. Elle poserait les limites. Elle agirait sans s’épuiser.
Et si l’autorité venait encore à être menacée, comme elle l’est toujours dans les métiers où l’on tient le monde à bout de bras, elle ne se défendrait plus avec les dents.
Elle se défendrait avec la justesse. Avec une force qui ouvre, au lieu de fermer.
C’est ainsi que, dans un commissariat de France, une guerre d’ego se transforma en réconciliation. Pas parce que tout le monde devint gentil. Mais parce qu’une femme décida de ne plus gouverner avec la peur.
Et le monde, qui attendait qu’elle tombe, découvrit qu’elle tenait.
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