La ville n’a pas repris ce qui m’a été confié
La pluie venait de s’arrêter sur Nantes. Elle laissait derrière elle une odeur de pierre humide et de feuilles écrasées…
La pluie venait de s’arrêter sur Nantes. Elle laissait derrière elle une odeur de pierre humide et de feuilles écrasées qui montait des trottoirs comme un souvenir ancien. Il était un peu plus de vingt deux heures en ce mois de mars 2025 et la ville reprenait lentement son souffle. Les terrasses se vidaient. Les tramways passaient encore, lumineux et réguliers, comme si rien ne pouvait réellement dévier leur trajectoire.
Maya sortait de la médiathèque Jacques Demy avec un sac trop lourd pour son épaule droite. Elle avait prolongé sa journée de travail plus que prévu. Elle aimait rester après la fermeture, quand le bâtiment devenait presque silencieux, quand les livres semblaient respirer autrement. Elle descendit les marches, remonta son manteau et prit la direction de la rue de Strasbourg pour rejoindre son appartement près du quartier Dalby.
Elle marchait vite, sans peur consciente. Elle connaissait ce trajet. Elle l’avait fait des centaines de fois. Son esprit était ailleurs, occupé par une phrase qu’elle n’arrivait pas à écrire, par une conversation récente avec son frère, par la fatigue douce qui suit une journée dense.
L’inconnu surgit au moment précis où elle tourna dans une rue plus étroite. Il n’y eut pas de bruit préalable, pas d’annonce. Juste une accélération soudaine dans son champ périphérique. Une présence trop proche, trop rapide. Une main agrippa son sac. Une autre heurta son épaule. Le choc la fit trébucher.
Le temps se déforma. Elle sentit d’abord l’incompréhension, cette seconde irréelle où le cerveau refuse d’assembler les informations. Puis la peur entra, brute, sans nuance. L’homme était plus grand qu’elle, mal rasé, les yeux agités. Il parlait mais ses mots ne formaient rien de cohérent. Il tirait sur le sac avec une violence sèche, mécanique.
Maya lâcha. Le sac glissa. Son corps obéit avant son esprit. Elle recula, sentit son dos toucher un mur. L’inconnu partit en courant, déjà loin, déjà dissous dans la rue suivante.
Il resta le silence. Un silence trop large. Maya glissa lentement jusqu’à s’asseoir par terre. Son cœur battait si fort qu’elle avait l’impression qu’il faisait bouger ses vêtements. Elle porta une main à son visage. Elle tremblait. Ce n’était pas une douleur vive, plutôt une dispersion. Comme si toutes ses parties étaient parties chacune de leur côté.
Un couple passa sans s’arrêter. Puis un homme s’approcha. Il s’appelait Julien. Il travaillait dans un restaurant voisin et avait vu la fin de la scène. Il lui parla doucement. Elle répondit peu. Il resta là jusqu’à ce qu’elle puisse se lever. Il appela la police avec elle. Il attendit.
Les jours suivants furent flous. La plainte. Les questions. Les trous dans la mémoire. La honte irrationnelle d’avoir été vue à terre. La colère contre elle même d’avoir lâché le sac si vite. La peur qui surgissait sans prévenir, dans le tramway, dans un couloir trop étroit, derrière un pas un peu trop pressé.
Maya ne parlait pas beaucoup de ce qui se passait à l’intérieur. Elle disait qu’elle allait bien. Elle reprit le travail. Elle évita certaines rues. Elle dormait mal. Elle rêvait souvent de mains sans visage.
C’est Léa qui remarqua le changement. Léa était sa colocataire depuis deux ans. Elle avait cette façon de voir les silences comme des phrases inachevées.
Un soir, alors qu’elles mangeaient des pâtes tièdes dans la cuisine, Léa posa simplement la question.
Qu’est ce qui te fait le plus peur depuis cette nuit là.
Maya resta longtemps sans répondre. Puis elle dit.
Que plus rien ne soit sûr. Que je doive me fermer pour survivre. Et que si je me ferme, je disparaisse un peu.
Léa hocha la tête. Elle ne chercha pas à rassurer. Elle dit.
On peut regarder ça ensemble. Pas pour l’effacer. Pour lui redonner sa place.
C’est ainsi que commença, sans le savoir encore, le travail de l’Amana.
Les jours suivants, Léa invita Maya à ne pas parler de l’agression comme d’un bloc unique. Elle lui proposa de nommer ce qui s’était réveillé en elle.
Maya découvrit d’abord la part qui voulait la protéger à tout prix. Celle qui surveillait, qui anticipait, qui voulait réduire le monde à des trajectoires prévisibles. Elle comprit que cette part n’était pas lâche. Elle était ancienne. Elle portait l’élan vital de la préservation. Elle voulait que le corps reste en vie. Elle voulait le calme du système nerveux. Elle voulait la continuité.
Puis elle sentit une autre part, plus douloureuse encore. Celle qui aimait marcher le soir, sentir la ville, parler à des inconnus parfois. Celle qui avait besoin de lien, de confiance, de circulation. Celle qui souffrait d’être mise en cage.
Maya réalisa que ces deux parts se battaient pour la même chose. La vie. Mais qu’elles se faisaient la guerre faute de médiation.
Alors elle imagina le gardien.
Elle le sentit d’abord comme une posture. Une verticalité tranquille. Ni dure ni molle. Une responsabilité intérieure. Le gardien écouta la peur sans la nourrir. Il écouta le désir d’ouverture sans le sacrifier.
Il traça des contours.
La vigilance aurait des lieux et des moments. Les rues désertes tard le soir. Les écouteurs retirés. Le téléphone prêt. Ce serait son territoire.
La confiance aurait aussi son espace. Les amis. Les lieux connus. Les trajets de jour. Les échanges choisis. Ce serait le sien.
Elle posa des limites intérieures. Je peux partir sans me justifier. Je peux dire non sans m’excuser. Je peux dire oui sans me dissoudre.
Ces phrases devinrent des lignes silencieuses qui structuraient ses choix.
Pour soutenir cela, Maya choisit des images. Elle pensa à un pont. Solide mais ouvert. Elle pensa à une lampe. Pas un projecteur aveuglant. Une lumière juste. Elle pensa à une maison avec des fenêtres qui s’ouvrent et se ferment.
Peu à peu, elle sentit quelque chose se réorganiser. Elle n’était plus seulement celle à qui c’était arrivé. Elle devenait celle qui gardait.
Vint alors le temps de la Sulhie. Le temps où l’intérieur devait se risquer à l’extérieur.
La première fois qu’elle dut poser une limite, ce fut banal. Un collègue lui proposa de rentrer ensemble tard le soir en passant par une rue qu’elle évitait désormais. Sa pensée se mit à tourner. Tu exagères. Tu vas passer pour quelqu’un de fragile. Ce n’est qu’une rue.
Elle reconnut la fable. Elle vit le fait. Le fait était simple. Elle ne voulait pas. Ce qui comptait était son intégrité, pas l’image.
Elle dit non. Calmement. Le collègue haussa les épaules. Rien ne s’écroula.
L’inconfort fut intense. Puis il passa.
Elle recommença. Elle demanda de l’espace dans une discussion trop intrusive. Elle quitta une soirée plus tôt. Elle changea de place dans le tram sans se juger.
À chaque fois, la peur montait. À chaque fois, elle restait. À chaque fois, le corps apprenait que rester était possible.
À l’intérieur, les parts se parlaient autrement. La peur disait merci. Le désir de lien respirait. Le gardien maintenait les frontières.
Un soir de juin, presque trois mois après l’agression, Maya marcha de nouveau seule le long de l’Erdre. Il faisait encore clair. Les arbres se reflétaient dans l’eau. Elle sentit une vigilance tranquille. Pas de tension. Une présence.
Un homme passa en courant derrière elle. Son cœur accéléra. Elle s’arrêta. Respira. L’homme continua sa course. Elle ne se figea pas. Elle continua aussi.
Elle sourit sans s’en rendre compte.
Quelques semaines plus tard, Julien, l’homme qui l’avait aidée le soir de l’agression, revint au restaurant avec des amis. Il la reconnut. Ils parlèrent. Elle le remercia vraiment cette fois. Pas avec la dette. Avec la présence.
Elle réalisa alors quelque chose de simple. Le monde n’était pas redevenu sûr. Mais elle n’était plus perdue dedans.
Ses limites tenaient. Ses engagements étaient clairs. Elle n’était ni fermée ni naïve. Elle était habitée.
L’agression faisait partie de son histoire. Mais elle n’en était plus le centre.
Dans la ville de Nantes, les tramways continuaient de passer. La pluie continuait de tomber parfois. Les inconnus continuaient d’exister.
Et Maya marchait. Présente. Gardienne de ce qui lui avait été confié. Vivante.
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