La nuit sans se perdre
La pluie avait lavé le Vieux Port sans réussir à effacer l’odeur de pastis qui montait des terrasses. Marseille, années quatre vingt dix…
La pluie avait lavé le Vieux Port sans réussir à effacer l’odeur de pastis qui montait des terrasses. Marseille, années quatre vingt dix, avait cette manière d’être bruyante même quand elle se taisait, cette manière de faire de la nuit une seconde journée où tout semblait permis parce que tout le monde faisait semblant de ne pas regarder. Les scooters traçaient des arcs de lumière, les volets claquaient au vent, et les néons des bars dessinaient sur le pavé une géographie de promesses.
Romain, lui, n’était pas un homme de promesses. Il était un homme de reprises. Reprise après reprise, verre après verre, comme un disque rayé dont la chanson serait toujours la même. Il avait vingt huit ans, une beauté de hasard, des yeux trop clairs pour ce qu’ils avaient vu, et une sorte de gaieté agressive qui mettait les gens à l’aise, parce qu’elle leur donnait la permission de se perdre à sa suite. Dans son groupe, on disait de lui qu’il était un soleil. Un soleil de comptoir, qui chauffe vite et brûle tout.
On l’appelait le fêtard. Pas parce qu’il aimait la fête, mais parce qu’il la commandait. Il arrivait avant l’heure, repartait après l’aube, trouvait des bouteilles quand il n’y avait plus rien, persuadait les plus raisonnables de rester, et s’occupait des autres comme un capitaine s’occupe d’un navire en pleine tempête. Il distribuait des rires, des cigarettes, des tapes dans le dos, et au fond de lui, une peur très ancienne tirait les ficelles. La peur qu’on l’oublie dès qu’il se tait.
Ce vendredi là, la ville bouillonnait. Au Sound, une boîte près de la Joliette, on annonçait une soirée techno. Ce n’était pas encore l’âge où tout le monde se filme, mais c’était déjà l’âge où tout le monde se raconte, où l’on fait de sa nuit un récit qu’il faut pouvoir vendre le lendemain en éclats de voix. Romain avait promis qu’il viendrait. Il avait promis plus que ça. Il avait promis qu’il mettrait le feu.
Le problème, c’est que le lendemain, à neuf heures, il devait conduire un utilitaire de la boîte de son oncle jusqu’à Aubagne. Une livraison de matériaux. Un contrat. Une chance. Pas une chance grandiose, pas une vocation, mais une marche stable. Et son oncle, un homme sec, qui ne répétait jamais deux fois la même chose, lui avait dit mercredi soir, dans la cuisine qui sentait le café froid, que s’il se pointait bourré ou en retard, ce serait fini. Pas de troisième chance. Romain avait acquiescé avec l’air de quelqu’un qui comprend. Puis il avait souri, puis il avait pensé, comme toujours, qu’il arrangerait.
À dix neuf heures, il était chez Nadia.
Nadia habitait un appartement haut, du côté de la Plaine. Les murs avaient des traces de fumée, des affiches de concerts, des étagères pleines de livres et de cassettes audio. Elle travaillait à la bibliothèque municipale. Elle avait la gentillesse ferme de ceux qui ont trop vu les gens se mentir et qui n’ont plus envie de participer. On disait d’elle qu’elle était calme. En réalité, elle était une tempête qui avait appris à ne pas renverser les verres.
Elle le regarda entrer, le blouson encore humide, les cheveux collés sur le front, déjà cette impatience dans le regard. Il fit le geste de tendre les bras, comme s’il cherchait une accolade qui l’absoudrait.
Nadia ne bougea pas.
Tu vas sortir, dit elle.
Romain haussa les épaules.
On sort tous. T’inquiète. C’est vendredi.
C’est samedi matin que je m’inquiète, répondit elle.
Il sourit, ce sourire qui chez lui servait à éviter la honte.
Je gère.
Nadia soupira. Elle posa une tasse devant lui. Pas un verre. Une tasse.
Bois ça. C’est du thé.
Romain la fixa comme si elle venait de lui proposer un exil.
Je vais pas boire du thé avant d’aller en boîte.
Tu vas boire du thé avant de boire autre chose, dit Nadia. Et tu vas m’écouter.
Il s’assit. Il était venu pour ça sans se l’avouer. Pour quelqu’un qui le voie, qui ne se laisse pas séduire par le soleil de comptoir.
Nadia prit une chaise en face de lui.
Romain. Tu es en train de te raconter que tu te lâches parce que tu aimes vivre. Mais tu te lâches parce que tu as peur de vivre autrement.
Il fit un geste, comme pour chasser une mouche.
Tu psychotes.
Je lis les gens. C’est mon boulot, dit elle. Et toi, je te lis depuis des années.
Romain baissa les yeux. Ses mains jouaient avec la cuillère.
J’ai juste envie de m’amuser.
Nadia pencha la tête.
Je te crois. Mais il y a plusieurs envies en toi. Et tu les confonds toutes avec la même bouteille.
Il releva les yeux, agacé.
Tu vas encore me sortir tes mots bizarres.
Elle esquissa un sourire.
Oui. Parce que les mots peuvent être des mains.
Elle posa doucement sa paume sur la table.
Tu te souviens de ce que je t’ai expliqué. L’Amana. Les dépôts sacrés. Ce qui t’a été confié.
Romain eut un rire bref.
Sacré. Moi.
Ne fais pas le malin. Tu sais très bien ce que ça veut dire. Tu as des choses en toi qui ne sont pas des caprices. Des élans. Des besoins. Des engagements.
Il se tut. Il avait envie de partir. Il avait aussi envie qu’elle continue.
Nadia reprit.
Ce soir, tu as au moins quatre parties en toi. La première veut appartenir. Elle veut être avec les autres, rire, danser, être regardée. C’est un dépôt de lien. La deuxième veut du soulagement. Elle veut calmer ton anxiété, ta fatigue, ton bruit intérieur. La troisième veut la sécurité. Elle sait que demain compte. Elle veut que tu arrives à l’heure, que tu conduises vivant. La quatrième veut la dignité. Elle veut que tu te respectes. Que tu n’aies pas à mentir.
Romain sentit une chaleur lui monter au visage. Il détestait qu’on mette des mots sur ses mécanismes, parce que ça les rendait visibles.
Et alors, dit il. J’ai quatre parties. Super. Ça change quoi.
Ça change que tu n’es pas un mauvais gars qui doit se punir. Tu es un gardien. Et tu as laissé une partie faire la loi sur les autres. Ce soir, l’appartenance veut régner. Et pour prouver que tu appartiens, tu sacrifies ta sécurité et ta dignité. Tu offres ton futur à la table du bar.
Romain serra la mâchoire. Il eut envie de dire qu’elle exagérait. Et il revit, comme une photo, l’oncle dans la cuisine, la phrase sèche, la dernière chance. Il revit aussi le visage de sa mère, quand elle disait, sans colère, tu te fais du mal pour qu’on te voie.
Nadia continua.
Premier levier de l’Amana. Tu reconnais les dépôts. Tu les honores. Aucun n’est honteux. Même le besoin de soulagement est sacré. Il dit que tu souffres. Mais tu n’as pas le droit de lui donner un outil qui te tue.
Romain avala une gorgée de thé. C’était tiède, presque doux.
Deuxième levier. Le gardien redessine les territoires. Tu donnes à chaque dépôt une place. Tu poses des limites.
Elle le regarda avec une précision presque tendre.
Tu n’as pas à supprimer la fête. Tu as à la mettre à sa place.
Romain souffla.
Et comment je fais. Ils vont me chambrer. Ils vont me pousser. Je les connais.
Nadia hocha la tête.
Alors tu poses des limites qui tiennent dehors parce qu’elles tiennent dedans. Tu décides maintenant. Pas à minuit avec la musique et les verres. Tu décides maintenant que tu peux sortir, danser, appartenir, mais que tu bois zéro alcool si tu conduis demain. Tu décides que tu pars à deux heures. Tu décides que si on insiste, tu répètes une seule phrase. Pas de justification.
Il la regarda, sceptique.
Je vais passer pour quoi.
Tu passes déjà pour quelqu’un qui se détruit, dit elle simplement. Sauf que ça, on le célèbre parce que ça rassure les autres. Ton chaos leur donne une excuse.
La phrase entra en lui comme une lame fine.
Nadia prit une inspiration, puis posa le troisième levier.
Tu choisis un symbole. Un thème. Un mot qui te guide. Parce que quand la pression monte, tu oublies. Alors il faut une balise.
Romain murmura.
Une balise.
Oui. Par exemple. Je suis entier. Ou bien. Je garde la clé. Ou bien. Demain compte.
Il ferma les yeux. Il pensa à l’utilitaire, aux rues d’Aubagne, au soleil du matin sur le pare brise. Il pensa à la possibilité ridicule et magnifique de ne pas se réveiller honteux.
Je garde la clé, dit il.
Nadia sourit.
Et le quatrième levier, Romain. L’identité. Tu retrouves qui tu es par ta fidélité à tes dépôts. Pas par tes excuses. Pas par tes promesses. Par tes actes.
Il se leva, fit deux pas dans la pièce, revint.
D’accord, dit il. Mais tu sais ce qui va se passer. Je vais arriver, ils vont me tendre un verre. Ils vont dire allez. Juste un. Et je vais sentir mon corps dire oui avant ma tête.
Nadia posa sa main sur son bras.
C’est là qu’on passe à la Sulhie. La paix vivante. L’extériorisation.
Elle se redressa, comme si elle montait sur une scène invisible.
Premier levier. Les fables. Tu vas te raconter des histoires pour éviter d’agir. Je vais être exclu. Je suis faible. J’ai déjà foiré alors autant. Je ne suis pas comme eux. Ce sont des pensées. Pas des ordres. Tu les regardes passer. Tu reviens à ce qui compte. La clé. Demain. La dignité.
Romain inspira.
Et si je craque.
Deuxième levier. La maturité émotionnelle. Tu vas ressentir de l’inconfort. La honte, la peur, la gêne. Tu restes dedans. Tu ne cours pas. Tu apprends que l’émotion est une vague. Elle monte, elle tremble, elle retombe. Et chaque fois que tu traverses, tu deviens plus large.
Il la regarda avec une forme de respect nouveau.
Troisième levier. La réconciliation des parties. Tu ne dis pas non en te haïssant. Tu dis non en accueillant le besoin d’appartenance et en lui donnant autre chose. Tu ris, tu danses, tu parles. Tu appartiens autrement. Tu laisses le soulagement venir par la musique, la sueur, la présence, pas par le poison.
Quatrième levier. L’agir doux. Sans tension. Sans guerre. Tu fais les gestes simples. Tu refuses. Tu commandes une eau. Tu tiens ton horaire. Tu pars.
Cinquième levier. Tu constates que le monde ne s’effondre pas. Et tu apprends, par la preuve, que tu peux être toi sans te perdre.
Romain resta longtemps silencieux. Puis il se mit à rire. Un rire bref, nerveux.
Ça a l’air facile quand tu le dis.
Nadia se leva et prit sa veste.
Ce n’est pas facile. C’est simple. Ce n’est pas la même chose.
Ils sortirent ensemble.
La nuit était là, chaude malgré la pluie. Les rues de la Plaine vibraient déjà. Des gens fumaient sur les pas de porte. Une voiture passait avec de la musique trop forte. Romain sentit l’appel, cette traction dans le ventre, comme si la ville tirait sur une corde reliée à sa poitrine.
Au Sound, l’air était dense. Les basses faisaient trembler le sol. Les lumières coupaient les visages. On ne se parlait pas vraiment, on se criait dessus en souriant.
Romain retrouva sa bande. Karim, grand, sourire de voyou tendre. Sonia, cheveux courts, rire tranchant. Julien, celui qui finissait toujours par vomir puis par dire que c’était une bonne soirée.
Romain, cria Karim. Enfin. J’ai cru que t’étais mort.
Romain leva les mains, comme un boxeur qui arrive sur le ring.
Pas encore.
Sonia lui tendit un verre.
Tiens. On commence.
Romain sentit son corps avancer, cette vieille impulsion, ce réflexe. Il vit, dans un éclair, la fable surgir. Si je refuse, je casse l’ambiance. Ils vont se moquer. Je vais être seul.
Il entendit aussi, comme un fil tendu, la balise.
Je garde la clé.
Il sourit, un sourire différent. Moins charmeur. Plus clair.
Non. Eau gazeuse.
Silence d’une seconde. Puis Sonia éclata de rire.
Quoi. T’es malade.
Romain haussa les épaules.
J’ai rendez vous demain matin avec ma vie.
Karim le fixa, surpris, puis fit un geste au barman.
Une eau gazeuse pour le poète.
Julien s’approcha, un verre déjà à la main.
Allez. Juste un. Tu vas pas nous faire ton saint.
Romain sentit l’inconfort monter. Une chaleur. Une pointe de honte. Le vieux réflexe de se justifier, d’expliquer, de se rendre acceptable.
Il se rappela. Les pensées sont des pensées.
Il répondit sans dureté.
Non.
Juste non.
Julien roula des yeux.
T’as changé.
Romain le regarda, calme.
Je m’essaie.
Et il dansa.
Au début, ce fut étrange. Son corps cherchait l’alcool comme un appui. Il se sentit trop conscient, trop présent, comme si la musique n’était plus un brouillard mais une chose nette. Il eut peur de ne pas tenir, peur que la joie lui échappe sans anesthésie. Il sentit le tumulte, comme Nadia l’avait dit.
Il resta.
La sueur vint. La musique entra. Les gens autour étaient des corps, des respirations, des rires. Il se surprit à aimer cela autrement. À aimer sans se perdre. À appartenir sans se dissoudre.
À une heure, Karim l’attrapa par l’épaule.
Franchement. Respect. Je pensais pas que tu tiendrais.
Romain sourit.
Moi non plus.
À une heure trente, on lui proposa encore. Il refusa encore. À deux heures, il dit au revoir. Sonia protesta. Julien se moqua. Karim lui donna une tape amicale.
Va sauver ta vie, Romain.
Il sortit.
Dehors, l’air était frais. Il avait la tête claire. Il entendait encore la basse dans sa poitrine, mais elle n’était pas une chaîne. Elle était un souvenir vivant. Il marcha jusqu’à sa voiture. Il s’assit. Il resta une minute sans démarrer. Juste pour sentir.
Le monde ne s’était pas écroulé.
Il rentra. Il dormit.
Le matin, à six heures trente, Marseille avait cette beauté presque honteuse des villes qui se réveillent avant les touristes et après les drames. Le ciel était pâle. Les rues étaient calmes. Romain se leva avec une lourdeur saine, celle d’un corps qui a dansé mais pas bu. Il se fit un café. Il sentit une joie fine, pas spectaculaire, mais stable.
Chez son oncle, à huit heures quarante cinq, il était là. À l’heure. Il salua. Il chargea l’utilitaire. Son oncle le regarda comme on regarde quelqu’un qu’on n’ose pas encore croire.
Tu sens pas l’alcool, dit l’oncle.
Romain eut un rire.
Je sens la fatigue, mais c’est la mienne.
Ils partirent.
Sur la route d’Aubagne, Romain conduisait et pensait. Il revit le moment où Sonia avait tendu le verre. Le silence. L’inconfort. Et le non. Il comprit quelque chose qui le fit presque trembler.
Ce non n’avait pas été une privation. C’était un oui.
Un oui à la sécurité. Un oui à la dignité. Un oui à l’engagement. Un oui à l’appartenance autrement. Il avait honoré ses dépôts sacrés. Il avait été le gardien. Il avait mis un symbole. Il avait retrouvé une identité simple. Et ensuite il avait vécu la Sulhie, la paix qui marche, la paix qui se prouve.
Le soir même, il retrouva Nadia sur le balcon. Elle fumait une cigarette en regardant les toits.
Alors, dit elle sans se retourner.
Romain s’appuya au mur, comme un adolescent qui rentre tard mais qui cette fois n’a rien à cacher.
Je l’ai fait.
Nadia tourna la tête. Ses yeux brillèrent à peine.
Tu as tenu tes limites.
Romain hocha la tête, puis parla, lentement, comme s’il posait des pierres.
J’ai eu peur. J’ai eu honte. J’ai eu l’impression d’être nu. Mais c’est passé. Et après, j’étais… là. Comme si j’avais arrêté de courir derrière moi.
Nadia écrasa sa cigarette.
C’est ça, la maturité émotionnelle. Rester dans la vague jusqu’à ce qu’elle retombe.
Romain la regarda.
Et tu sais le plus bizarre.
Dis.
Ils m’ont pas rejeté.
Nadia sourit.
Parce que le monde est moins cruel que tes fables. Et parce que les gens respectent la cohérence, même quand ils la moquent.
Romain resta silencieux, puis ajouta, presque à voix basse.
J’ai compris un truc. J’ai toujours cru que si je ne me laissais pas aller, je serais personne. Mais en fait, c’est quand je me laisse aller que je deviens personne, termina t il, la gorge serrée comme si les mots avaient dû se frayer un passage dans une matière trop compacte.
Nadia ne répondit pas tout de suite. Elle laissa ce constat se déposer entre eux, lourd et simple, comme une pièce qu’on pose sur une table et dont on accepte enfin le poids. La ville en bas faisait sa rumeur habituelle, mais ici, sur ce balcon, la rumeur semblait loin, presque étrangère, comme si Marseille avait reculé d’un pas pour laisser à Romain la place de respirer.
Tu sais ce qui est beau dans ce que tu viens de dire, fit Nadia enfin. C’est que tu t’entends.
Romain eut un sourire sans triomphe.
C’est marrant. J’ai l’impression d’avoir rien fait. J’ai juste bu de l’eau et je suis parti tôt.
Nadia souffla de la fumée vers le ciel.
C’est ça, la différence entre spectaculaire et décisif. Le spectaculaire fait du bruit. Le décisif refait une colonne vertébrale.
Il s’accouda. La rambarde était froide sous ses avant bras. Il regardait les tuiles, les fenêtres encore éclairées ici et là, la Plaine qui ne dormait jamais tout à fait.
Et si demain je retombe, demanda t il.
Nadia se tourna vers lui, et dans ses yeux, il y avait cette sévérité douce qu’on ne trouve que chez ceux qui ont déjà connu les rechutes.
Tu ne retomberas pas dans le même sens, dit elle. Tu as construit quelque chose. Tu as la clé. Et maintenant tu as une preuve.
Une preuve que je peux dire non, murmura Romain.
Une preuve que tu peux dire oui sans te tuer, corrigea Nadia. Oui à toi. Oui à ta vie. Oui à ta dignité.
Il hocha la tête. Puis il resta un moment silencieux, comme s’il cherchait une image capable de contenir ce qu’il ressentait. Un souvenir remonta, un matin d’enfance, sur la plage des Catalans, quand il avait appris à nager. Son père avait posé sa main sous son ventre et avait dit ne panique pas, l’eau te porte si tu arrêtes de te battre contre elle. Cette nuit là au Sound, c’était pareil. Il avait arrêté de se battre contre sa peur en l’aspergeant d’alcool. Il avait laissé la peur passer, et le monde l’avait porté.
Il eut un petit rire.
Tu sais quoi, Nadia. J’ai envie de faire un truc idiot.
Je t’écoute.
J’ai envie d’appeler Julien.
Nadia arqua un sourcil.
Pourquoi.
Romain réfléchit, cherchant les mots exacts.
Parce que je crois qu’il boit pas juste pour s’amuser, lui non plus. Parce que quand je lui ai dit non, j’ai vu un truc dans ses yeux. Pas de la moquerie. Une panique. Comme si mon non lui retirait son excuse.
Nadia écrasa sa cigarette, la posa dans le cendrier.
Tu peux l’appeler. Mais sans jouer au sauveur. Tu n’es pas responsable de leurs choix. Tu es responsable de ta fidélité.
Romain prit le téléphone fixe, celui qui avait un fil un peu tordu. Il composa le numéro par mémoire. La sonnerie s’étira. Une, deux, trois. Puis une voix pâteuse.
Ouais.
C’est Romain.
Silence. Puis un rire.
Ah le saint. Tu m’appelles pour me bénir.
Romain regarda Nadia. Elle ne bougeait pas, mais ses yeux disaient continue.
Non, dit Romain. Je t’appelle parce que j’ai pas aimé te laisser avec ça.
Avec quoi.
Avec toi qui te fous de moi alors que tu te fous surtout de toi. Je te juge pas. Je te connais. Je me connais. Mais j’avais envie de te dire un truc. Hier, j’ai pas bu. Et j’ai pas crevé. Et j’ai pas été rejeté. J’ai juste… respiré. Ça existe, en fait.
Julien grogna.
Tu me fais la morale.
Romain sentit l’ancienne impulsion, celle de se défendre, de justifier. Il la laissa passer.
Non. Je te raconte juste un fait. Et si un jour t’en as marre de te réveiller avec la honte collée à la langue, tu peux m’appeler. C’est tout.
Au bout du fil, il y eut un souffle. Puis la voix de Julien, plus basse.
T’es relou.
Romain sourit.
Je sais.
Un silence, encore. Puis Julien lâcha, comme malgré lui.
T’étais vraiment pas bourré ce matin.
Non.
Ça fait quoi.
Romain chercha.
Ça fait… comme si tu te respectais un peu. Pas comme un héros. Comme un adulte.
Julien ricana, mais moins fort.
On verra.
On verra, répéta Romain.
Il raccrocha.
Nadia le regardait avec un mélange d’amusement et de prudence.
Tu viens de faire quelque chose d’important, dit elle.
Quoi.
Tu as parlé sans vouloir contrôler la réponse. C’est rare chez toi.
Romain se passa la main dans les cheveux. La fatigue commençait à tomber sur lui comme une couverture.
Tu crois que ça va durer.
Nadia prit le temps, comme si sa réponse devait être juste, pas jolie.
Ça dure si tu continues à être le gardien. Pas si tu cherches à être parfait. Tu vas avoir des soirs où tu seras fragile. Des soirs où la fable reviendra, plus persuasive. Tu vas entendre ta tête te dire tu as bien mérité, tout le monde le fait, c’est juste un verre. Et là, tu ne négocies pas. Tu reviens à ta balise. Tu reviens à tes dépôts. Tu reviens à ta maison intérieure. Et tu poses la limite dehors.
Romain ferma les yeux.
Je garde la clé.
Nadia acquiesça.
Et tu tiens la porte.
Un scooter passa en bas, crachant un bruit de métal et de vitesse. Un rire éclata dans la rue, puis s’éloigna. Marseille continuait. Marseille ne s’adaptait pas à la sagesse d’un homme, mais l’homme pouvait apprendre à vivre dans Marseille sans se dissoudre dans ses habitudes.
Romain resta encore un moment sur le balcon. Il sentait son corps, et ce sentiment était neuf. Il n’avait pas envie de fuir son propre poids. Il n’avait pas besoin de se transformer en soleil pour exister.
Quand il rentra chez lui, le petit appartement du boulevard Chave sentait le tabac froid et la lessive. Il posa ses clés sur la table avec un soin étrange. Il regarda sa main faire le geste, et il pensa que c’était peut être ça, commencer à se respecter, donner à ses gestes une gravité.
Le lendemain soir, Karim l’appela.
On se fait un apéro au Bar de la Marine, frère. Viens.
Romain sentit l’appel, la corde, encore. Il sentit aussi la peur, plus fine, celle d’être tenté à nouveau. Il pensa à l’utilitaire, à son oncle, à la route. Il pensa aussi à lui même, à cette joie stable de la veille. Il inspira.
Je viens, dit il. Mais je bois pas. J’ai un truc demain.
Au bout du fil, Karim éclata de rire.
Tu vas vraiment faire ça.
Ouais.
Un silence. Puis Karim, sérieux.
Ok. On te chambrera. Mais viens quand même.
Romain sourit. Il regarda les clés sur la table.
Je viens quand même.
Au Bar de la Marine, les verres tintèrent, les hommes parlèrent fort, les femmes rirent, les habitués firent semblant de ne pas écouter. Sonia fit un commentaire sur l’eau gazeuse de Romain. Julien leva les yeux au ciel. Karim lui fit un clin d’œil. Et Romain resta. Il parla. Il plaisanta. Il n’eut pas besoin de se prouver. À un moment, il se leva pour aller aux toilettes, et en passant derrière le comptoir, il surprit une phrase du patron au barman.
Lui, au moins, il se tient.
Ce n’était pas un compliment grandiose. C’était une simple phrase, dite sans lyrisme. Mais elle frappa Romain comme un sceau.
Plus tard, Julien sortit fumer avec lui. Les deux hommes se retrouvèrent sur le trottoir, la nuit tiède, la mer pas loin mais invisible.
Julien tira sur sa cigarette, hésita, puis lâcha.
J’ai essayé aujourd’hui.
Romain tourna la tête.
Quoi.
J’ai bu deux bières au lieu de six. Et j’ai arrêté avant que ça parte en vrille. C’est nul, hein.
Romain sentit une émotion lui serrer la poitrine.
C’est pas nul.
Julien écrasa sa cigarette.
J’ai pas dormi, j’ai pensé. Tu sais quand tu dis que t’as rendez vous avec ta vie. Ça m’a… je sais pas. Ça m’a collé.
Romain hocha la tête.
Ça colle, ouais.
Julien le regarda, un peu honteux.
Et j’ai eu peur, aussi. Quand j’ai arrêté. Comme un manque. Comme si j’étais plus drôle.
Romain sourit, sans moquerie.
C’est la vague.
Julien souffla.
Ouais. La vague.
Ils restèrent là. Deux hommes des années quatre vingt dix, pas très doués pour parler de l’intérieur, mais assez courageux pour essayer.
Quand Romain rentra, il trouva un mot de Nadia glissé sous sa porte. Une feuille arrachée d’un carnet, écrite au stylo bleu.
Tu n’as pas changé d’un coup. Tu as commencé à te choisir. Continue.
Romain posa le mot sur la table, près des clés. Il s’assit. Il eut soudain une vision très simple de sa vie, comme un plan dessiné à la craie. Il n’y avait pas de miracle, pas de victoire définitive. Il y avait des soirs, des tentations, des non, des oui, des départs à deux heures, des réveils clairs. Il y avait une maison intérieure à tenir.
Il pensa à son ancien lui, celui qui croyait que la liberté était une nuit sans limites. Il eut pour lui une tendresse inattendue. Il n’avait pas envie de l’insulter. Il avait envie de le prendre par l’épaule et de lui dire tu peux appartenir autrement.
Dans la rue, un groupe riait. La ville continuait de sentir le pastis et le sel. Romain se leva, ferma la fenêtre pour atténuer le bruit, puis l’ouvrit un peu, juste assez pour laisser entrer l’air.
Il prit ses clés. Il les fit tinter doucement dans sa paume.
Je garde la clé, dit il tout bas.
Et pour la première fois depuis longtemps, il ne se sentit pas prisonnier de la nuit. Il se sentit capable d’y marcher, sans se perdre, comme on marche au bord de la mer en gardant, au fond de soi, la direction du retour
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