
Zoom : le defaut fatal
Le cerveau, gardien malgré lui du défaut fatal
Le cerveau veille silencieusement sur nous. Fidèle protecteur, il nous détourne des expériences douloureuses, guide nos pas vers ce qui apaise, charme ou satisfait, et nous éloigne de ce qui blesse ou dérange. Stratégie brillante pour explorer le monde, elle devient pourtant un piège lorsqu’elle se retourne vers le Soi.
Car lorsque nous portons en nous un manque ardent, une peur ancienne, un murmure d’enfance, un secret familial, un traumatisme ou une expérience mal digérée, le défaut fatal peut y trouver racine, comme dans une histoire ancienne dont nous ignorons parfois les mots. Peu importe sa source : il s’installe.
Pourquoi ce mécanisme se forme-t-il ?
Notre système nerveux, ancestral, sait reconnaître le danger et y répondre avec une urgence instinctive : fuite, combat, sidération. Réflexes vitaux du mammifère que nous sommes encore.
Notre cerveau, pilote aussi un réseau subtil de renforcements positifs et négatifs. Selon que l’expérience ajoute ou retire quelque chose, qu’elle soit plaisante ou déplaisante, il crée des comportements qui s’orientent vers ou s’éloignent de.
À cela s’ajoute une surcouche : le langage, vaste théâtre autonome où se rejouent nos scènes intérieures. Il interprète, donne sens, juge, classe, tisse des identités , JE, TU, ILS , et cherche une cohérence et des explications.
Mais cette surcouche, bien que singulière, n’est jamais séparée du corps qui la porte : en rejouant les scènes, elle réveille les émotions, réactive le système nerveux, renforce ou fragilise nos comportements.
Voici une première racine du défaut fatal :
Lorsque nous revivons intérieurement un moment chargé, le corps s’y alarme comme si la scène était réelle. Le cerveau identifie un danger là où il n’y a plus qu’un souvenir, et adopte le paradoxe de vouloir nous protéger de nous-même, nous écartant du Soi comme d’une menace.
Une autre racine apparaît lorsque l’issue d’un événement ne valorise pas le Soi, c’est-à-dire l’identité tapie derrière le « JE ».
Car dans le langage, le Soi n’est autre que ce point commun à toutes les phrases qui commencent par « JE ».
Le système nerveux, insensible à cette subtilité, évalue nos actes comme il juge ceux d’autrui, à la recherche du risque. Si la scène ne peut être rejouée de façon valorisante, si aucune réinterprétation ne vient réhabiliter notre responsabilité par exemple, le cerveau conclut que notre comportement fut insatisfaisant ou préjudiciable.
Alors, comme précédemment, il tente de nous protéger de nous-même, en nous évitant… à nous-même.
C’est ainsi que naît cette fermeture silencieuse orchestrée par le cerveau lorsqu’il retourne sa stratégie de survie contre notre propre expansion intérieure. Nous la nommons le défaut fatal.
Il existe d’autres racines encore comme par exemple l’incapacité à intégrer un choc trop intense, ou encore la réalité construite par le mental qui se décale tellement du réel qu’elle n’est plus qu’un ensemble de fables contre lesquelles nous dépensons nos énergies.
Quelles qu’elles soient, ces origines ont en commun de renforcer l’évitement de tout ce qui rappelle l’expérience première.
Et pourtant, ces mécanismes demeurent profondément inadaptés : en nous protégeant de l’inconfort, ils nous coupent de la source même de notre épanouissement, ces actes porteurs de sens dont le « JE » est l’auteur, qui nourrissent nos besoins les plus élevés et ouvrent la voie de la croissance.
On surprend le défaut fatal à l’œuvre dans l’épaisseur de nos boucliers émotionnels, dans les choix qui fuient plutôt qu’ils n’osent, dans nos pensées insistantes, collantes, nos mots sur nous-mêmes, le ton de notre dialogue intérieur. Il se glisse dans les récits que nous dressons en preuves pour justifier nos croyances limitantes.
Et peu à peu, nous finissons par croire que le monde se referme.
Alors que c’est le Soi, entravé, qui n’ose plus s’y déployer

LES GENEralisationS
Pour nous éviter les conséquences trop amères d’hier, le cerveau anticipe, prévient, détourne.
Parmi ses mécanismes, l’un des plus subtils consiste à généraliser : il transpose l’expérience initiale à toute situation qui lui ressemble, s’appuyant sur le langage pour construire des « réalités » individuelles où l’ancien vécu colore le présent.

un bouclier émotionnel
Sur les fondations du système nerveux, il érige un bouclier d’émotions, avec la peur pour pierre angulaire. Ce rempart invisible oriente nos actes, inspire des retraits, impose des silences. Il caractérise l’évitement, cherche avant tout à nous tenir éloigné de ce qui rappelle, même de loin, l’épisode originel comme si tout écho du passé portait la même menace

tissé comme un destin
Ce qui n’était qu’une stratégie prudente devient, par le jeu des analogies, une trame qui se répand. L’évitement déborde, envahit des territoires qui devraient être ceux de l’épanouissement.
Le Soi se fragmente, se dérobe à lui-même, tandis que le cerveau, convaincu d’agir pour le mieux, enracine l’évitement comme un fil de vie. À force de répétition, ce fil finit par ressembler à un destin.

une cohérence tragique
Le défaut fatal se révèle dans les moments de bascule. Là où il faudrait franchir le seuil, oser davantage, il nous ramène vers nous-mêmes, vers nos limites, vers ce que nous n’avons jamais su dompter.
Ainsi, le défaut fatal n’est pas seulement une faiblesse :
c’est la cohérence tragique d’un être, la loi silencieuse qui fait vaciller une vie au moment même où elle pensait s’élever, où le destin, doucement mais inexorablement, se referme.
On peut vivre avec ses failles… tant que les enjeux sont faibles.
Mais dès qu’une situation est cruciale (amour, argent, carrière, confrontation) le défaut fatal pilote la décision clé, et c’est là qu’il devient fatal.
