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Avoir des difficultés relationnelles
La blessure émotionnelle liée aux difficultés relationnelles naît souvent d’expériences répétées de mise à l’écart, d’incompréhension ou de rejet, parfois subtils, parfois explicites. Elle ne se construit pas nécessairement dans la violence, mais dans l’oubli, le décalage, l’absence de reconnaissance. Peu à peu, la personne apprend à se tenir à distance, non par indifférence, mais par protection.
Cette blessure installe l’idée que le lien est dangereux, imprévisible ou humiliant. Le besoin naturel de relation est alors confondu avec une faiblesse. Pour survivre, l’individu développe des stratégies d’évitement, de retrait ou de suradaptation, tentant soit de disparaître, soit de se conformer pour être accepté.
La peur du rejet devient centrale. Chaque interaction est suranalysée, chaque silence interprété, chaque maladresse vécue comme une confirmation de son inadéquation. Le regard des autres prend un pouvoir excessif, tandis que l’estime de soi s’érode lentement.
Avec le temps, la personne peut s’isoler, choisir des environnements solitaires, privilégier les relations à distance ou se réfugier dans l’imaginaire. Elle peut se montrer froide, distante ou méfiante, alors même qu’elle aspire profondément à la proximité et à l’intimité.
Cette blessure touche des besoins fondamentaux comme l’appartenance, la reconnaissance et l’amour. Elle enferme dans une contradiction douloureuse : désirer le lien tout en le fuyant. La guérison ne consiste pas à devenir socialement performant, mais à réconcilier le besoin de lien avec le respect de soi, à poser des limites justes et à habiter les relations sans se trahir.
Lorsqu’elle est reconnue et intégrée, cette blessure peut devenir une source de profondeur, de sensibilité et de qualité relationnelle, transformant la peur en discernement et l’isolement en présence choisie.
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Avoir des difficultés relationnelles
Tu as encore refusé l’invitation , dit-elle doucement, non pour accuser, mais comme on pose la main sur une fièvre…
« Tu as encore refusé l’invitation », dit-elle doucement, non pour accuser, mais comme on pose la main sur une fièvre.
Il eut un sourire, ce sourire bref qui ne va jamais jusqu’aux yeux, et qui, chez certains, sert de serrure.
« Ce n’est pas que je refuse… C’est que j’épargne. Je m’épargne, eux aussi. »
« Tu crois les épargner. »
Il regarda la vitre, y cherchant une phrase, et l’on vit cette gêne ancienne qui s’empare de lui dès qu’il s’agit des autres, comme si le monde social était une pièce trop éclairée où sa peau ne saurait rester.
« Quand je suis là-bas… c’est un tribunal sans juge. Tout est implicite. Tout est vitesse. Les mots arrivent trop vite. Les regards aussi. Je ne sais pas où placer mes mains, je ne sais pas quand rire, je ne sais pas quand parler. Alors je me tais. Et dans ce silence, j’entends ce que je redoute. »
« Qu’est-ce que tu entends ? »
Il hésita, comme si la seule formulation risquait de rendre la chose plus vraie.
« Que je suis à côté. Que je serai toujours à côté. »
Elle s’adossa, attentive comme on l’est devant un aveu qui n’a jamais trouvé d’oreille.
« Tu sais que tu n’es pas le seul à te sentir comme ça. »
« Oui… mais moi c’est différent », répondit-il avec une pointe d’irritation qui était une pudeur. « Chez les autres, c’est une phase. Chez moi, c’est une structure. Une architecture entière. »
Elle le laissa déplier cette architecture, pierre par pierre.
« Tu me parles souvent de cette timidité… mais ce n’est pas seulement de la timidité, n’est-ce pas ? »
« La timidité, c’est le masque poli. Derrière… il y a les mécanismes. Il y a ce truc qui se met en marche dans ma poitrine quand il y a trop de monde. Une foule, même joyeuse, me fait l’effet d’un mur qui avance. Je ne respire plus pareil. J’ai peur de perdre le contrôle, de trembler, de dire une chose étrange, de me figer. J’ai peur de devenir… visible. »
« Visible ? »
« Visible comme on est visible quand on chute. Quand on bafouille. Quand on ne comprend pas une blague et qu’on rit une seconde trop tard. Tu sais, ce retard infime… pour eux ce n’est rien. Pour moi, c’est un signal d’alarme. Je me dis : “Ils l’ont vu. Ils ont vu que je ne suis pas comme eux.” »
Elle le fixa, et dans son regard il y eut moins de pitié que de lucidité.
« Tu as toujours eu ce sentiment d’être… séparé. »
Il hocha la tête.
« Il y a des gens pour qui les relations sont naturelles, comme marcher. Moi, je réfléchis à chaque pas. On dirait que les règles sociales ont été écrites dans un alphabet que je n’ai pas appris. »
Elle choisit ses mots avec prudence.
« Tu m’as déjà parlé de tes diagnostics possibles… ou des choses qu’on t’a dit. Autisme. TDAH. TOC. Anxiété sociale. Panique. »
Il eut un petit rire sec.
« On met des étiquettes comme on colle des pansements sur une blessure qu’on ne veut pas regarder. Parfois ça aide, oui. Ça explique. Mais ça n’empêche pas l’isolement. Et l’isolement… c’est une autre maladie. »
Il se pencha légèrement, comme si le récit le tirait en avant malgré lui.
« Quand j’étais enfant, j’étais ce garçon qu’on laisse au bord du groupe. Pas forcément par cruauté, parfois par oubli. Et l’oubli, tu sais, c’est une cruauté qui n’a même pas besoin d’intention. Un anniversaire où mon nom n’est pas sur la liste, un jeu où l’on ne me choisit pas… C’est comme une petite défiguration intérieure. Ce n’est pas une cicatrice sur le visage, mais ça finit par se voir dans la manière de se tenir. »
Elle répondit très bas :
« Tu parles comme si c’était une plaie de handicap… une différence qui t’isole. Même invisible. »
Il acquiesça, avec une gravité presque soulagée d’être compris.
« Oui. C’est exactement ça. Un handicap social, parfois invisible, parfois trop visible. Même quand je fais tout pour le cacher. »
« Tu caches ? »
Il se redressa d’un mouvement vif.
« Tout le temps. Les tics discrets. Les gestes qui me rassurent. Les petites compulsions que je fais en secret, comme vérifier deux fois une porte, ou compter les pas, ou éviter certains contacts. Les réactions qui ne sont pas “au bon moment”. Je les enfouis. Je joue. Je fais semblant d’être fluide. Je copie les autres. Je prends leur façon de parler, leur manière de rire. Comme si je pouvais me déguiser en normalité. »
Elle le coupa, sans brusquer :
« Et tu crois que ce déguisement te protège. »
Il eut ce regard des gens qui savent qu’ils se mentent, mais qui ont besoin du mensonge pour tenir.
« Je crois… que c’est le prix. »
« Le prix de quoi ? »
Il répondit du tac au tac, comme une phrase répétée mille fois dans sa tête.
« Le prix d’être accepté. »
Elle se pencha vers lui.
« Dis-moi, exactement, les phrases qui tournent dans ta tête quand tu te retrouves face aux autres. Celles qui te gouvernent. Pas les belles. Les vraies. »
Il ferma les yeux, comme on ouvre une porte.
« D’abord, je me dis que les autres sont… des phénomènes. Pas des ennemis. Juste des phénomènes. Un climat. Une météo. Quelque chose que je subis. Ensuite je me dis que je n’ai pas besoin d’amis. Que je suis plus heureux seul. Tu entends l’ironie ? Je dis “heureux”, alors que je me sens souvent… vide. »
Il inspira, puis continua.
« Je me dis que personne ne m’acceptera jamais, alors c’est idiot d’essayer. Que l’effort est ridicule, que la tentative est humiliante. Je me dis aussi que si je pouvais seulement être normal, je serais heureux. Comme si le bonheur était un uniforme. Et puis je me dis que si je fais semblant d’être comme tout le monde, je serai accepté. Que si je cache tout, si je joue bien, si je mens bien… on m’aimera. »
Sa voix trembla, presque imperceptiblement.
« Et au fond, il y a cette phrase… être différent est une malédiction. Une condamnation. »
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle semblait peser le poids exact de ces mots, comme un notaire pèse un héritage.
« Et tu ajoutes quoi, après ça ? »
Il eut un rire bref, sans joie.
« J’ajoute que les autres jugent toujours, même quand ils ne disent rien. Que la moindre erreur sociale me définira pour toujours. Que si quelqu’un me connaît vraiment, il finira par me rejeter. Que l’amour, la vraie amitié, c’est pour les gens spontanés, pas pour ceux qui calculent. Je me dis qu’il vaut mieux être invisible que ridicule. Et je finis par conclure que je suis un fardeau. Qu’il vaut mieux que je n’impose pas ma présence. »
Elle sentit dans ces phrases une logique sombre, et cependant cohérente : l’intelligence mise au service de la fuite.
« Donc tu as peur. »
Il haussa les épaules.
« Peur est un petit mot. J’ai des déclencheurs. Des choses précises. Les foules. Le contact physique inattendu. Les conversations où ça va vite, où il faut répondre du tac au tac. Les lieux où je ne peux pas partir facilement. Et puis il y a la peur du ridicule, toujours. La peur de mal comprendre une situation. La peur de répondre de travers. Une blague, un sous-entendu… je prends littéral. Je m’emmêle. Je réagis trop fort ou pas assez. Et après je rejoue la scène pendant des jours. »
« Et si tu sens que tu vas t’emmêler ? »
« Alors je fuis. »
Elle le regarda sans colère.
« Comment, exactement ? »
Il eut une précision presque balzacienne, celle des natures qui se sont longuement observées.
« Je commence par éviter le regard. Si je ne croise pas les yeux, je me sens moins convoqué. Je reste en marge des conversations, comme un figurant. Je souris, je hoche la tête, je hausse les épaules. Je donne des réponses non verbales, des petites monnaies de politesse. Je dis peu. Je donne l’impression d’être froid. Ou arrogant. Alors que je suis… terrifié. »
Il reprit :
« Parfois, pour me défendre, je deviens abrasif. Je coupe. Je réponds sèchement. Je fais fuir les gens avant qu’ils ne puissent me rejeter. C’est lâche et efficace. Et après je me déteste de l’avoir fait. »
« Et tu t’isoles. »
« Oui. Je choisis des emplois solitaires, ou des tâches où je peux me concentrer sans être interrompu par des interactions. Je préfère rester chez moi. Chez moi, tout est réglable. Le volume du monde est réglable. Quand quelqu’un propose de sortir, je dis oui parfois… puis je deviens anxieux des heures avant. Je m’imagine déjà en train de ne pas savoir quoi dire. Mon cœur s’emballe, je voudrais annuler. Et parfois j’annule. »
« Et tu ne tentes plus de te faire des amis. »
Il hocha la tête lentement.
« Je me méfie des intentions. J’attends la moquerie. Je suppose que l’on va me harceler, me tester, me piéger. Je me dis : ils vont trouver mon décalage amusant. Alors je me ferme. Je cache ce qui me distingue. J’enfouis ma peine, j’enfouis ma colère, et je laisse tout s’accumuler jusqu’à devenir une masse. Après, je deviens peu communicatif, presque opaque. »
Elle murmura :
« Et quand on te juge, tu y crois. »
Il sourit tristement.
« Oui. Quand on me trouve impoli, égocentrique, irresponsable, méchant… je finis par me dire qu’ils ont raison. Parce que c’est plus simple de croire un mensonge que de lutter contre dix regards. »
Il fixa ses mains.
« Je m’accroche aux rares personnes avec qui je suis à l’aise. Ma famille. Deux amis. Toi. C’est comme un petit cercle de lumière. Mais ce cercle devient aussi une prison. Je n’ose pas en sortir. Et quand je sors, je ne sors pas seul : il me faut un allié. Si tu es là, je viens. Si tu n’es pas là, je trouve une excuse. »
Elle reprit, avec une délicatesse ferme :
« Et parfois tu compenses autrement. »
Il eut un silence coupable.
« Oui. Parfois je bois un peu trop avant une soirée. Pour anesthésier. Pour faire taire la voix qui dit : “Tu vas te ridiculiser.” Ou bien je cède à la pression des pairs. Je fais quelque chose que je ne veux pas faire, pour être accepté. Et je rentre en me sentant sale. »
Il soupira.
« Et il y a pire… Parfois, quand je vois d’autres gens marginalisés, ceux qui sont plus visibles que moi, je ressens du mépris. Pas parce que je les méprise vraiment. Mais parce que je me hais tellement de leur ressembler que je préfère les repousser, comme si ça me séparait. C’est ignoble. Je le sais. »
Elle lui posa alors la question essentielle, celle qui ramène la morale à la tendresse.
« Et malgré tout ça… tu as des qualités. Beaucoup. On dirait que tu ne les vois pas. »
Il eut un mouvement de recul, puis céda.
« On m’a dit que j’étais prudent. Courtois. Que je fais attention. Je suis créatif, quand je suis seul. Je peux rester concentré des heures. J’imagine beaucoup. Je suis indépendant, débrouillard. J’ai un sens de la justice… peut-être parce que je sais ce que c’est que d’être jugé sans être compris. Je suis miséricordieux aussi, parfois. Obéissant, studieux… et discret. Original, malgré moi. Et quand je m’applique, j’ai du talent. »
Elle sourit, mais sans l’adoucir.
« Et les défauts que ces mêmes qualités peuvent fabriquer ? »
Il répondit comme on lit une liste de charges.
« On me prend pour antisocial. Insensible. Puéril parfois, parce que je fuis. Évasif. Frivole, quand je plaisante trop pour masquer la peur. Hostile. Inhibé. Irrationnel, quand l’anxiété décide à ma place. Jaloux de ceux qui sont à l’aise. Prétentieux par défense, comme si je voulais être au-dessus du monde qui me blesse. Paresseux, parce que je n’essaie plus. Martyr, parce que je me raconte que je souffre plus que les autres. Dépendant des rares liens. Nerveux. Rancunier. Autodestructeur. Soumis, parfois. Et, toujours, peu communicatif. »
Elle le regarda longuement.
« Qu’est-ce qui ravive la blessure, précisément ? »
Il répondit sans réfléchir, comme si l’expérience avait gravé des exemples dans la pierre.
« Quand une amie me dit qu’elle préfère rester à la maison, et que je découvre ensuite qu’elle est sortie avec d’autres. Ce n’est même pas qu’elle m’ait menti… c’est le sentiment d’être “en trop”. Quand, adulte, je subis un rejet qui ressemble à ceux de l’enfance. Quand je ne suis pas invité à un événement, même par simple oubli. L’oubli me frappe plus fort que l’insulte. Quand je deviens la cible de moqueries. Quand je suis paralysé en société, incapable de parler, et que je sens le silence se retourner contre moi. Et quand quelqu’un annule brusquement : je me raconte que c’est moi, forcément moi. »
Elle hocha la tête, et dans ce geste il y eut une promesse : celle de ne pas réduire l’autre à sa peur.
« Et tu guéris comment ? Ou plutôt… comment tu t’y prends, quand tu essaies ? »
Il sembla surpris qu’on puisse appeler cela un effort. Puis il répondit.
« Je commence par des endroits où la pression est moindre. Les réseaux sociaux, les messages, les forums. Là, je peux formuler. Je peux respirer entre les phrases. Je peux ne pas répondre immédiatement. Je me réfugie aussi dans le travail, dans les loisirs, dans ce que je maîtrise. C’est une consolation et une échappatoire. »
Il ajouta, plus doucement :
« Parfois je tends la main à d’autres gens marginalisés. Eux comprennent sans que j’aie à m’expliquer. Et j’essaie de m’entourer de personnes bienveillantes, pas de celles qui se nourrissent de moqueries. J’ai envisagé de chercher de l’aide : thérapie, groupes de soutien, médicaments. J’ai peur, mais je sais que ça peut aider. Et j’essaie, quand je suis assez solide, de me concentrer sur mes points forts plutôt que sur mes manques. »
Elle le fixa avec cette intensité simple des amis qui, par leur seule présence, contredisent un mensonge.
« Et si la vie t’obligeait à affronter ? Si tu perdais ton allié ? »
Il frémit.
« Ce serait… terrible. Mais peut-être nécessaire. La perte d’un allié précieux pourrait me forcer à parler seul, à entrer dans une pièce sans bouclier. »
« Et si un événement venait te rappeler que tu as besoin des autres ? »
Il eut une expression étranglée.
« Je crois qu’un traumatisme pourrait faire tomber ma forteresse. Après des années d’isolement, il suffirait d’une peur plus grande que la peur sociale… pour que je comprenne que je ne veux pas vivre sans lien. »
Elle sourit.
« Et si tu découvrais que ta différence est un atout ? »
Il la regarda, sceptique.
« Dans certaines situations, oui. Dans le travail, par exemple, ma concentration et ma manière différente de voir les détails… ça peut devenir précieux. Mon originalité, mon imagination… On m’a déjà dit que je trouvais des solutions que les autres ne voient pas. Peut-être que la malédiction n’est pas totale. Peut-être que c’est une force mal placée. »
Elle le laissa goûter cette idée, puis elle posa la question la plus romanesque, celle qui fait basculer le destin.
« Et l’amour ? »
Il détourna les yeux.
« L’amour, c’est le grand juge. Une personne qui te regarde de près… Une interaction maladroite avec quelqu’un qui pourrait m’aimer, c’est une panique. Je ne sais pas quoi faire de mes mains, je parle trop, ou pas assez. Et ensuite je me dis : “Tu vois, tu n’es pas fait pour ça.” »
Il serra les doigts.
« Ce serait un choix. Continuer à lutter et rester isolé, ou affronter mes difficultés et les surmonter. »
Elle posa alors, sans emphase, la phrase qui, chez Balzac, vaut parfois un événement.
« Tu vois, ce que tu appelles tes défauts, c’est souvent une peur qui s’est déguisée. Et ce que tu appelles ta différence, c’est peut-être ta vérité. Tu n’as pas besoin d’être normal. Tu as besoin d’être réel, et d’être aimé dans le réel. »
Il eut un silence, long, presque dangereux.
« Et si je tente… et qu’on me rejette ? »
Elle répondit comme on signe un pacte.
« Alors tu sauras au moins une chose : ce n’était pas toi, c’était eux. Et tu ne seras pas seul pour le découvrir. »
Il baissa la tête, et pour la première fois ce soir-là, son sourire alla jusqu’aux yeux, comme une fenêtre qu’on entrouvre.
« Tu sais », dit-il, « il y a une part de moi qui fantasme… des conversations où je réponds juste, où je suis accepté, où les gens rient avec moi et pas de moi. Je m’y vois, parfois. C’est ridicule. »
Elle secoua la tête.
« Ce n’est pas ridicule. C’est la preuve que tu n’as pas renoncé. »
Il soupira, comme on dépose une armure.
« Peut-être. Mais il faudra que je cesse de croire à ces mensonges. Celui qui dit que je suis un fardeau. Celui qui dit que l’erreur me définit. Celui qui dit que les relations sont une menace. »
Elle le regarda avec une douceur implacable.
« Oui. Et tu commenceras par un acte simple. Pas une foule. Pas un banquet. Un pas. Un seul. Une conversation où tu ne joues pas. Où tu ne copies pas. Où tu ne te caches pas. »
Il la fixa, la gorge serrée.
« Et si je tremble ? »
« Alors tu trembleras. Et tu resteras. Et tu verras que le monde ne s’écroule pas parce que tu es humain. »
Il hocha la tête, lentement.
« D’accord », dit-il. « Un pas. »
Et cette phrase, à elle seule, ressemblait à une guérison qui commence.
application de l’Amana et de la sulhie
Voici une proposition de résolution incarnée de la blessure émotionnelle « avoir des difficultés relationnelles », inspirée du dialogue précédent, en suivant pas à pas l’Amana puis la Sulhie.
Exemple d’incidence : la fuite systématique des relations sociales par peur du rejet
Le personnage a appris à éviter. Éviter les invitations. Éviter les conversations spontanées. Éviter les liens naissants. Cette fuite l’a protégé, mais elle l’a aussi privé. La blessure s’est installée là : dans la confusion entre protection et abandon de soi.
La guérison commence lorsqu’il cesse de se demander comment ne plus avoir peur, et qu’il commence à se demander ce qui lui a été confié et qu’il refuse de laisser mourir.
Résolution par l’AMANA
Premier levier : reconnaître le dépôt sacré qui surpasse les circonstances
Le personnage découvre qu’il n’est pas seulement un être blessé par les relations, mais le récipiendaire d’un dépôt sacré : un élan vital confié, antérieur aux échecs, plus ancien que les rejets.
Chez lui, cet élan est celui du Lien vivant.
Ce dépôt porte plusieurs besoins supérieurs :
- être relié sans se perdre
- être reconnu sans se déguiser
- appartenir sans se dissoudre
- contribuer par sa singularité
Il comprend alors que, même si les relations ont été douloureuses, le besoin de lien n’a jamais été une erreur.
Ce n’est pas sa sensibilité qui l’a trahi, mais le monde qui n’a pas su l’accueillir à certains moments.
Exemples de reconnaissance du dépôt :
- Il réalise que son désir d’amitié n’est pas une faiblesse mais un appel fondamental.
- Il comprend que sa manière fine, lente, attentive d’entrer en relation est une qualité confiée, non un défaut.
- Il voit que son besoin de sécurité relationnelle n’est pas un caprice, mais une condition de vie pour son élan.
Le dépôt sacré surpasse les circonstances :
les moqueries, les oublis, les maladresses ne peuvent annuler ce qui lui a été confié.
Deuxième levier : le gardien redessine les territoires en conflit
Dans sa représentation intérieure, plusieurs dépôts se sont retrouvés contraints les uns par les autres.
Le besoin de lien a été écrasé par le besoin de sécurité.
Le besoin d’authenticité a été étouffé par le besoin d’acceptation.
Le besoin d’expression a été muselé par la peur du rejet.
Le personnage devient alors gardien de ces dépôts.
Il cesse de les faire taire.
Il les écoute un à un.
Il dit intérieurement :
- au besoin de lien : « Tu as le droit d’exister »
- à la peur : « Tu as le droit d’alerter, pas de gouverner »
- à l’authenticité : « Tu n’as plus à disparaître pour survivre »
Puis il redessine les contours.
Exemples de nouvelles limites intérieures posées par le gardien :
- La sécurité n’interdit plus toute relation, elle en régule le rythme.
- L’authenticité ne signifie plus se livrer entièrement, mais se dire justement.
- Le lien ne demande plus d’être aimé par tous, mais d’être vrai avec quelques-uns.
Ces limites deviennent des repères qu’il portera à l’extérieur :
- Il s’autorise à refuser une invitation sans se justifier excessivement.
- Il accepte d’exprimer un inconfort sans s’excuser d’exister.
- Il choisit des relations où la lenteur est possible.
Il n’élimine aucune partie de lui.
Il leur attribue un territoire viable.
Troisième levier : thèmes symboliques guidant ses comportements
Le gardien inscrit son travail dans des images vivantes qui orientent ses actes.
Quelques thèmes symboliques émergent :
- le seuil : je n’entre plus partout, mais je n’enferme plus la porte
- le rythme : je marche à ma cadence, sans courir, sans m’arrêter
- la voix basse mais juste : je parle peu, mais vrai
- la maison intérieure : je ne quitte plus ce que je suis pour être accueilli
Ces thèmes deviennent des guides concrets :
- Il privilégie les rencontres en petit comité.
- Il ose dire « j’ai besoin de temps » au lieu de disparaître.
- Il reste présent même quand le silence s’installe.
- Il n’imite plus pour être accepté.
Quatrième levier : retrouver son identité par la fidélité aux dépôts
À force d’agir en gardien fidèle, le personnage se reconnaît lui-même.
Il ne se définit plus comme « celui qui a des difficultés relationnelles »,
mais comme celui qui honore le lien avec justesse.
Son identité se reforme autour de ses engagements :
- je ne me trahis plus pour appartenir
- je ne fuis plus ce qui m’appelle
- je protège mes dépôts au lieu de les sacrifier
Il n’est plus en quête de normalité.
Il est en fidélité.
Résolution par la SULHIE
Premier levier : fables d’évitement et lucidité
Lorsque vient le moment d’agir, les anciennes fables surgissent :
« Ce n’est pas le bon moment »
« Je vais encore mal faire »
« J’ai toujours été comme ça »
« Les autres sont plus à l’aise que moi »
« Ça va confirmer que je suis inadapté »
Ses pensées convoquent des scènes passées :
un rire mal interprété
un silence trop long
une invitation oubliée
Mais cette fois, il distingue faits et fables.
Les faits :
- une personne lui a proposé un café
- son corps est tendu mais présent
- il a déjà traversé pire et survécu
Les fables :
- « je vais être rejeté »
- « je suis un problème »
- « je dois être parfait »
Il reconnaît que ses pensées ne sont que des pensées.
Il revient à ce qui compte ici et maintenant : honorer son dépôt.
Il laisse passer la narration intérieure sans s’y fondre.
Deuxième levier : maturité émotionnelle et traversée de l’inconfort
Il agit malgré l’inconfort.
Il accepte :
le cœur qui bat trop vite
les mains moites
la voix hésitante
Il ne fuit pas.
Exemples :
- Il reste à une rencontre même quand l’envie de partir est forte.
- Il parle lentement, accepte les silences.
- Il ne se corrige pas frénétiquement.
L’inconfort est intense, puis fluctuant, puis moins envahissant.
À force d’expositions successives :
- la crispation cède la place à une vigilance douce
- la peur perd son caractère absolu
- le corps apprend qu’il peut rester
La maturité émotionnelle s’acquiert :
il ne cherche plus à ne rien ressentir,
il apprend à rester avec ce qu’il ressent.
Troisième levier : réconciliation des conflits internes
Lorsque la peur surgit, il ne la combat plus.
Il rassemble ses parties :
- la part effrayée
- la part désireuse de lien
- la part protectrice
Il leur parle intérieurement :
« Je vous entends. Vous comptez. Voici vos nouvelles limites. »
La peur peut alerter, mais non décider.
Le lien peut appeler, mais non forcer.
La protection peut ralentir, mais non enfermer.
C’est une réconciliation active, vivante.
Il réitère son engagement de gardien.
Quatrième levier : agir par relâchement et douceur
L’action change de nature.
Elle n’est plus un combat.
Elle devient un geste d’ouverture.
Il s’habite avec tendresse.
Il parle sans se presser.
Il agit sans se crisper.
La force ne vient plus de la tension,
mais de la source retrouvée :
les besoins vivants des élans restaurés.
Il découvre une action qui ne fatigue pas.
Cinquième levier : constat et guérison
Il constate alors, dans le réel :
- le monde ne s’est pas écroulé
- certaines relations se sont ajustées, d’autres se sont éloignées
- les dépôts sacrés ont été honorés
- les limites ont été posées, intérieurement et extérieurement
- il est resté fidèle à ses engagements
- il a traversé l’inconfort sans se fuir
- il a dépassé la fusion avec ses pensées
- il a rassemblé ses parts au lieu de les sacrifier
- il a agi avec douceur et constance
Et surtout, il constate ceci :
la blessure n’est plus aux commandes.
Elle est devenue mémoire, non gouvernance.
Il n’est plus celui qui évite les relations.
Il est celui qui choisit le lien juste.
La guérison n’est pas l’absence de peur,
mais la fin de l’abandon de soi.
Et cela, désormais, tient.
La lenteur juste, une nouvelle littéraire sur la blessure emotionnelle d’Avoir des difficultés relationnelles
Avignon, début des années deux mille vingt. La ville avait cette lumière pâle qui glisse sur les pierres anciennes sans jamais s’y accrocher tout à fait

