Le Seuil avant la Parole
La première chose qu’Elias remarqua ce matin là, en tirant le rideau de son deux pièces au quartier de la Borde, ce fut la lumière pâle qui glissait sur les toits mouillés…
La première chose qu’Elias remarqua ce matin là, en tirant le rideau de son deux pièces au quartier de la Borde, ce fut la lumière pâle qui glissait sur les toits mouillés. Lausanne avait cette odeur particulière des lendemains de pluie, mélange de bitume lavé, de terre sombre et de café qui s’échappe déjà des boulangeries. En contrebas, la rue bruissait à peine. Un bus passa, discret, comme s’il n’osait pas réveiller la ville. Elias, lui, était réveillé depuis des heures, assis sur le bord du lit, les pieds nus sur un parquet froid, avec dans la gorge ce goût métallique qu’il connaissait trop bien. Le goût de l’après coup. Le goût d’avoir agi trop vite.
Il avait fait une erreur de jugement. Il n’aimait pas l’expression. Elle lui semblait trop douce, presque polie, comme un euphémisme qui met un ruban sur un coup. Pourtant, c’était bien cela. Une erreur non pas parce qu’il avait voulu mal faire, mais parce qu’il avait cru, à tort, que sa colère était une preuve de vérité. Il avait confondu le feu intérieur avec une lampe.
La veille, après une réunion tendue de l’association Sillons Urbains, un collectif culturel qui organisait des scènes ouvertes et des ateliers dans une Maison de quartier, Elias avait publié un message public. Un long texte sur les réseaux, tranchant, accusateur, habillé de phrases élégantes et de sous entendus précis. Il n’y avait pas de noms, mais les silhouettes étaient reconnaissables. Ceux qui savaient savaient. Ceux qui ne savaient pas devineraient vite. Elias avait écrit vite, la mâchoire serrée, les mains tremblantes, porté par cette sensation faussement noble de dire ce que les autres n’osent pas dire. Il avait cliqué sur publier comme on claque une porte.
Au début, les notifications avaient été des gouttes de miel. Des approbations, des partages, des commentaires indignés en sa faveur. Il s’était senti soutenu, reconnu, presque vengé. Il avait marché dans son salon, téléphone en main, comme un acteur devant un public invisible. Puis, vers minuit, le courant s’était inversé. Des messages privés étaient arrivés. Des questions. Des reproches. Des demandes de suppression. Des phrases plus dures encore, venues de ceux qu’il croyait proches. Et enfin, ce silence de certains, ce silence qui pèse plus que l’insulte, parce qu’il ressemble à une porte qu’on ferme doucement pour ne pas faire de bruit.
Ce matin, Elias fit bouillir de l’eau, sans même savoir s’il voulait du thé ou du café. Il regarda son téléphone, posé face contre la table, comme s’il pouvait mordre. Une part de lui voulait le retourner, lire encore, répondre, se défendre, prouver qu’il avait raison. Une autre part voulait l’enfermer dans un tiroir, ou le jeter au lac, le laisser couler parmi les algues et les secrets.
Il pensa à Nora. Nora ne faisait pas partie de l’association. Elle n’était pas prise dans ses querelles. Elle travaillait comme médiatrice dans une institution sociale et surtout, elle avait cette manière d’écouter qui oblige à se rencontrer soi même. La veille, au milieu de la tempête, Elias l’avait appelée. Il n’avait pas trouvé de phrases entières, seulement des fragments. Je crois que j’ai fait n’importe quoi. Je crois que j’ai dépassé une limite. Elle avait répondu sans urgence, avec cette douceur ferme qui n’encourage ni la fuite ni la dramatisation. Viens demain au café près de l’Opéra. On prendra le temps.
À dix heures, Elias descendit vers le centre en traversant des rues où la vie reprenait comme si de rien n’était. Il passa près de la Riponne, longea des affiches d’événements, des slogans, des promesses de soirées, de concerts, de débats. Tout cela lui donna le vertige. Il avait l’impression d’être plus petit que la ville, et en même temps d’être exposé à tous. Dans sa tête, son texte s’affichait encore, comme une enseigne lumineuse que l’on ne peut éteindre.
Le café de l’Opéra avait de grandes vitres et des tables serrées. Nora était déjà là, un carnet ouvert devant elle, pas pour noter des fautes, mais pour poser un espace. Elle leva les yeux et lui adressa un sourire sans joie forcée, un sourire qui disait seulement je suis là.
Tu as l’air d’un homme qui a couru toute la nuit, dit elle.
Elias s’assit, les épaules basses. Je n’ai pas couru. J’ai brûlé. Et j’ai brûlé autour de moi.
Nora ne répondit pas tout de suite. Elle commanda deux cafés, puis posa les mains sur la table, paumes ouvertes, comme on montre qu’on ne tient pas d’arme.
Raconte moi sans te juger, dit elle. Raconte moi ce que tu as voulu sauver.
La question le prit à contrepied. Il s’attendait à un pourquoi, à une analyse froide, à un rappel des conséquences. Elle lui demandait ce qu’il avait voulu sauver. Elias chercha. Il sentit une résistance en lui, comme une porte gonflée d’humidité qu’on n’arrive pas à ouvrir du premier coup.
Ma place, dit il enfin. Ma valeur. Le fait de ne pas être transparent.
Nora hocha la tête. Et aussi ta liberté, non
Oui. Je déteste qu’on m’étouffe. Je déteste qu’on me dise attends ton tour. À force d’attendre, j’ai l’impression de disparaître.
Ils parlèrent longtemps. Elias décrivit la réunion de la veille. Le débat sur le budget, sur les partenariats, sur l’orientation des ateliers. Il décrivit les décisions prises par un petit noyau, puis annoncées comme une évidence. Il décrivit le ton de Damien, membre influent du comité, toujours poli mais toujours condescendant, avec cette condescendance qui fait passer l’humiliation pour de la pédagogie. Elias avait proposé une formule d’ateliers plus inclusive, plus ouverte aux jeunes du quartier, avec un volet d’écriture et de prise de parole. Damien avait souri et avait dit on verra plus tard, Elias, il faut être réaliste. Une phrase simple. Mais Elias l’avait entendue comme tu es naïf, tu es insignifiant, tu n’as pas ta place ici.
Alors tu as voulu rétablir une justice, résuma Nora.
Oui. Je voulais que ça sorte. Que ça cesse d’être étouffé. Et aussi, je l’avoue, je voulais qu’on me voie. Qu’on me dise enfin tu as raison. Qu’on me reconnaisse comme quelqu’un qui compte.
Nora prit une gorgée de café. Elle observa Elias comme on observe un paysage. Puis elle dit d’une voix basse, presque tendre, mais précise.
Tu as vécu un conflit intérieur, Elias. Et tu as cru le résoudre en attaquant l’extérieur.
Il fronça les sourcils. Comment ça
En toi, il y a des parts qui cherchent à vivre. Certaines sont nobles. D’autres sont maladroites. Mais toutes portent quelque chose d’essentiel. Une part veut appartenir, contribuer, être reconnue. Elle cherche le lien. Une autre part veut respirer, créer, choisir. Elle cherche la liberté. Une part plus silencieuse veut structure, cohérence, fiabilité. Et une part encore plus profonde veut intégrité, dignité, fidélité à toi même. Hier, sous pression, les parts se sont heurtées. Ta part qui voulait être reconnue s’est sentie menacée. Ta part qui veut être libre s’est sentie contrainte. Et au lieu de leur donner une place, tu as laissé l’une d’elles conduire, en pleine nuit, avec les phares éteints.
Elias sentit quelque chose se fendre dans sa certitude. Il avait construit une histoire simple pour tenir debout. Je suis victime, ils m’étouffent, je dis la vérité. Nora venait de complexifier cela, et cette complexité, au lieu de l’écraser, le soulageait. Elle ouvrait une porte de sortie qui ne passait ni par la honte totale ni par l’arrogance.
Et je fais quoi maintenant, demanda t il.
Nora posa son regard sur lui, net.
Maintenant, tu redeviens ton propre gardien.
Elle ne parla pas de spiritualité de vitrine ni de formules. Elle parla d’une responsabilité intime. Elias apprit à regarder ses élans comme des dépôts confiés, quelque chose de précieux, pas un chaos à réprimer. Nora l’aida à les nommer avec précision, en les reliant à ce qui, en lui, cherche à vivre d’une manière supérieure.
Ton élan de relation, dit elle, veut appartenance, reconnaissance, contribution. Il a besoin d’être vu dans ce qu’il offre. Ton élan de liberté veut mouvement, intensité, expression. Il a besoin d’espace. Ton élan de structure veut cohérence et sécurité. Il a besoin que tes actes aient une continuité. Ton élan d’intégrité veut que tu sois fidèle à toi même. Il a besoin que ta parole ne t’arrache pas de l’intérieur. Même si la pression vient de l’extérieur, elle réveille ces dépôts. Ton texte n’est pas tombé du ciel. Il est venu de dépôts qui se sont sentis menacés.
Elias resta silencieux. Il sentit son corps réagir, comme si ces mots touchaient un endroit ancien.
Je me suis senti vivant, admit il. Pendant quelques minutes. Puis j’ai eu l’impression d’avoir vendu quelque chose.
Ton intégrité, dit Nora simplement. Tu l’as mise en gage pour un soulagement immédiat.
Ils passèrent alors au travail du gardien. Nora lui demanda d’imaginer ces parts comme des habitants d’une même maison. Pas des ennemis. Des habitants qui manquent d’espace. La liberté, chez lui, occupait parfois le salon en renversant les meubles, criant pour exister. La structure, effrayée, se réfugiait dans une petite chambre et revenait seulement pour faire la morale, trop tard, quand les dégâts étaient faits. La relation courait de pièce en pièce, cherchant des regards, des signes d’amour, prête à tout pour ne pas être ignorée. L’intégrité restait souvent sur le seuil, immobile, comme un témoin muet qui n’osait plus intervenir.
Le gardien, dit Nora, ce n’est pas un tyran. Ce n’est pas celui qui écrase une part pour en sauver une autre. C’est celui qui écoute, puis qui trace des limites stables. Il dit à chacun tu as ta place, mais tu n’as pas le droit d’envahir tout.
Elias commença à dessiner des contours. Il se donna une règle intérieure simple, presque austère. Toute décision prise sous émotion devra attendre une nuit. Toute réponse publique écrite avec la gorge serrée devra passer par un seuil, une pause. Il se donna un espace pour la liberté. Deux soirs par semaine, il irait écrire au bord du lac, sans téléphone, juste un carnet. Il ferait de cette intensité un acte créatif plutôt qu’un coup porté. Il se donna un espace pour la relation. Quand une blessure surgirait, il demanderait un échange direct, un visage, une voix. Il se donna un espace pour la structure. Avant de s’engager, il regarderait le calendrier, les conséquences, le temps réel. Il se donna un espace pour l’intégrité. Il déciderait que sa parole doit pouvoir être relue le lendemain sans le faire rougir de lui même.
Ces limites internes impliquaient des limites externes. Elias le savait, et c’est là que la peur se mit à parler plus fort. Il devrait parler à Damien. Il devrait parler au comité. Il devrait reconnaître qu’il avait blessé, même s’il croyait avoir raison sur le fond. Cette perspective le terrifiait.
Je ne vais pas y arriver, dit il. Je vais me sentir ridicule. Faible.
Nora le regarda avec cette tendresse sans complaisance qui ne caresse pas la fuite.
Ta peur va raconter des fables, dit elle. Elle dira que poser une limite, c’est perdre l’amour. Elle dira que reconnaître une erreur, c’est être détruit. Elle dira que tu as déjà échoué, donc que tu échoueras encore. Mais tu peux regarder ces fables et choisir.
Elle lui proposa un symbole, un thème qui guiderait ses gestes. Pas une jolie image décorative, un repère vivant. Elias choisit le mot seuil. Le seuil est l’endroit où l’on s’arrête avant d’entrer, où l’on respire avant de franchir. Chaque fois qu’il sentirait l’impulsion de réagir, il imaginerait un seuil. Une seconde de pause. Une respiration. Une question. Est ce que je veux construire ou incendier
Ils se quittèrent en fin de matinée. Elias marcha vers le Flon, passa devant des façades de verre, des gens pressés, des étudiants, des cadres, des touristes. Il se sentait toujours fragile, mais plus clair. Il n’était plus seulement un homme qui avait fauté. Il devenait un homme qui allait répondre. Il n’était plus uniquement un personnage emporté par ses émotions. Il redevenait gardien de sa maison intérieure.
Le soir même, il écrivit un nouveau texte. Il ne l’écrivit pas pour se justifier. Il l’écrivit pour rétablir le lien. Il reconnut que sa publication avait été impulsive et blessante. Il expliqua, sans accuser, qu’il s’était senti dévalorisé, qu’il avait laissé la colère parler. Il demanda une discussion en présentiel. Il écrivit aussi une phrase qui lui coûta. Je suis prêt à réparer ce que j’ai abîmé.
Avant d’envoyer, la peur revint, rapide, perfide. Elle se présenta avec des arguments qui avaient l’air raisonnables.
Tu vas perdre ton camp, murmura la voix intérieure. Tu vas passer pour celui qui recule. Ils vont te manger.
Elias posa le téléphone. Il regarda la fenêtre. La pluie recommençait, fine. Il entendit la fable, et il la laissa passer. Il se rappela les faits. Il avait écrit quelque chose qui avait blessé. Il voulait être fidèle à l’intégrité. Il voulait une relation vraie, pas une guerre de posts. Il reprit le téléphone et appuya sur envoyer.
Son ventre se contracta. Son cœur accéléra. Il resta assis, immobile, dans l’inconfort. Il ne chercha pas à s’anesthésier. Il ne se jeta pas sur une série. Il ne sortit pas acheter quelque chose pour se distraire. Il resta là, comme on reste dans un courant froid pour apprendre qu’on ne meurt pas. L’émotion monta, atteignit un pic, puis redescendit. Au bout de vingt minutes, il se rendit compte qu’il respirait plus facilement. C’était cela, la maturité émotionnelle dont Nora parlait. Pas l’absence de peur. La capacité à la traverser sans se trahir.
Le lendemain, une réponse arriva de Clara, la présidente du comité. Merci pour ton message. On se voit mardi à dix neuf heures à la Maison de quartier. Damien sera là aussi.
Mardi, Elias arriva en avance. Il entra dans la salle polyvalente, sentant l’odeur des chaises empilées et des murs qui ont entendu trop de réunions. Clara était déjà là, sourire prudent. Damien arriva ensuite, manteau impeccable, regard mesuré, un dossier sous le bras comme un bouclier.
Elias sentit son corps se raidir. Son ancien réflexe voulait attaquer avant d’être attaqué. Il sentit l’impulsion. Il imagina le seuil. Il respira. Il parla.
Je veux commencer par dire que mon message public était une erreur de jugement, dit il. Je l’assume. J’ai utilisé un espace qui n’était pas juste pour régler une tension. J’ai blessé des gens. Je suis désolé.
Damien haussa légèrement les sourcils, comme surpris d’une confession qu’il n’attendait pas. Clara se détendit un peu, comme si la pièce retrouvait de l’air.
Sur le fond, continua Elias, je veux aussi dire que je me suis senti dévalorisé. Quand j’entends on verra plus tard, il faut être réaliste, je l’entends comme tu n’as pas ta place. Je ne dis pas que c’était ton intention, Damien. Je dis que c’est mon vécu. Et je veux qu’on trouve une manière de travailler où les idées ne sont pas étouffées et où je ne réagis plus comme je l’ai fait.
Il posa alors une limite, une ligne claire, non une menace.
Je ne participerai plus à des décisions prises sans transparence sur les projets qui concernent les ateliers. Si je me sens méprisé, je demanderai une discussion directe. Je ne repasserai plus par le public pour ça. Et si je sens que je ne peux pas tenir cette ligne, je me retirerai un temps au lieu d’exploser.
Damien prit la parole, d’une voix maîtrisée. Je reconnais que mon ton peut être sec. Je ne voulais pas t’humilier. Mais ton message a mis l’association en difficulté. Des partenaires l’ont vu. Des gens ont demandé si nous étions en crise. Tu comprends que ça a un coût.
Elias sentit la honte remonter, chaude, piquante. Il eut envie de se justifier, de dire oui mais vous, oui mais toi. Il reconnut l’impulsion comme une vieille habitude. Il resta dans l’inconfort. Il répondit avec calme.
Je comprends. Et c’est pour ça que je veux réparer. Je suis prêt à appeler les partenaires avec Clara pour clarifier. Et je suis prêt à retirer mon message si on s’engage, ensemble, à un mode de fonctionnement plus transparent.
Clara proposa une nouvelle organisation. Des temps de décision ouverts pour les projets majeurs. Un canal interne dédié aux tensions, avec une règle simple. Avant de parler au public, on parle au groupe. Un engagement de tous à demander une clarification avant d’interpréter. Elias sentit quelque chose se rassembler en lui. Il n’avait pas gagné. Il n’avait pas perdu. Il avait tenu sa place, sans se déchirer.
Les semaines suivantes, le vrai travail commença. Appliquer une limite une fois, c’est un geste. La tenir dans le quotidien, c’est une transformation. Elias découvrit la tentation de retomber dans l’ancien. Un soir, sur un groupe de discussion, une remarque ironique apparut au sujet de son projet. Son cœur bondit. Ses doigts voulurent taper une réponse cinglante. Il posa le téléphone. Il se leva. Il marcha jusqu’à la fenêtre. Il imagina le seuil. Il prit un carnet et écrivit pour lui, pas pour frapper. Le lendemain, il proposa un échange en tête à tête avec la personne. En face à face, la remarque s’avéra moins hostile qu’il ne l’avait imaginée. Il réalisa combien son esprit fabriquait des ennemis quand il avait peur de disparaître.
Il apprit aussi que certaines relations changent quand on devient gardien. Un ami, Malik, l’encourageait autrefois à tout balancer en ligne. Vas y, frère, faut les afficher. Ça les calmera. Quand Elias lui dit qu’il ne ferait plus ça, Malik se moqua. Tu deviens sage, ou quoi On t’a cassé
Elias sourit, mais posa une limite.
Je deviens fidèle, dit il. J’ai plus envie de me trahir pour un frisson.
Malik leva les mains. Fais comme tu veux. Et pendant quelques jours, il fut distant. Elias sentit le manque, comme une faim. Il se surprit à vouloir revenir en arrière pour retrouver cette complicité facile. Il entendit la fable. Si tu poses ta limite, tu perds l’amour. Il regarda les faits. Une relation qui dépend de son auto trahison n’est pas un refuge. Il resta avec la peine. Puis, une semaine plus tard, Malik revint, moins bravache. Il dit simplement j’ai failli me griller au taf pour un post. Je me suis souvenu de toi. Elias comprit que tenir une limite n’attaque pas toujours la relation. Parfois, cela lui donne une chance de devenir vraie.
En parallèle, il fit la paix à l’intérieur. Il cessa de traiter son impulsivité comme un ennemi. Il la considéra comme une énergie de vie, mais mal logée. Chaque fois qu’il sentait la liberté s’impatienter, il lui donnait un espace. Il allait courir sur les quais d’Ouchy. Il écrivait des textes qu’il lisait lors des scènes ouvertes. Il créait des affiches pour les ateliers. Il apprenait à nourrir l’élan sans le laisser devenir sabotage. Quand la relation cherchait la validation, il appelait un ami, il demandait un retour, il osait l’intimité réelle plutôt que l’applaudissement anonyme. Quand la structure voulait le réprimander, il lui parlait comme à une part loyale. Merci de vouloir me protéger. On va choisir ensemble. Et quand l’intégrité se taisait, il l’invitait à revenir. Est ce que ce geste me respecte Est ce que je peux me regarder demain
Au fil de ces gestes, Elias constata quelque chose d’étrange et de rassurant. Plus il posait des limites claires, moins il ressentait le besoin de crier. La liberté, au lieu de renverser les meubles, s’installait dans une pièce à elle, lumineuse, ouverte. La relation, au lieu de courir partout en mendiant des regards, apprenait à s’asseoir et à demander simplement. La structure, au lieu de punir, devenait une charpente. L’intégrité, au lieu de rester sur le seuil, entrait dans la maison.
Le printemps arriva sur Lausanne comme une permission. Les terrasses se remplirent. Le lac reprit ses reflets. Les arbres du parc de Milan explosèrent en vert tendre. Un jour, lors d’un événement de l’association, un partenaire félicita Elias pour la qualité d’un atelier. Elias sentit une chaleur familière, cette envie immédiate de se gonfler, de chercher encore plus de reconnaissance, d’en faire une identité. Il sourit, remercia, et se rappela que le dépôt de reconnaissance n’était plus un maître. Il était un invité. Il le laissa être présent sans le laisser diriger.
Quelques mois après sa fameuse publication, l’association organisa une grande soirée au bord du lac, près d’une salle prêtée par la ville. Elias y lut un texte. Il parla de la tentation de frapper quand on se sent invisible. Il parla de la différence entre dire et incendier. Il ne confessa pas tout. Il ne transforma pas sa vie en spectacle. Mais il offrit quelque chose de vrai. Il vit, dans les yeux de quelques personnes, une reconnaissance plus profonde que celle des réseaux. Une reconnaissance qui ne récompense pas le scandale, mais la présence.
Un soir de juin, Nora le retrouva près du débarcadère. Le soleil tombait lentement derrière les collines, et les bateaux traçaient des lignes tranquilles sur l’eau.
Alors, demanda t elle, où en est ton erreur de jugement
Elias réfléchit. Il se souvint du matin à la Borde, du téléphone face contre table, de la honte qui collait comme une chemise humide. Il regarda ses mains, puis le lac.
Elle est devenue un seuil, dit il. Une porte. Je ne dis pas que je ne me tromperai plus. Mais je sais mieux qui parle en moi. Et je sais que je peux choisir.
Nora sourit.
Tu as fait l’accord à l’intérieur, puis tu l’as vécu dehors. Tu as reconnu les fables au lieu de leur obéir. Tu as tenu l’inconfort au lieu de t’éviter. Tu as réconcilié tes parts en leur donnant un espace juste. Et tu as agi avec douceur.
Elias hocha la tête.
Et le monde ne s’est pas écroulé.
Non, dit Nora. Il s’est ajusté. Certains liens se sont resserrés. D’autres se sont éloignés. Mais toi, tu ne t’es plus abandonné.
Ils restèrent silencieux un moment, regardant l’eau. Elias sentit une force nouvelle, une force qui ne venait pas d’une réserve de volonté, mais d’une source vivante. Il comprit que la véritable victoire n’était pas d’avoir eu raison, ni même d’avoir été pardonné. La victoire était d’être devenu digne de sa propre parole. Et dans cette décennie où tout va vite, où l’on répond avant de respirer, il décida de continuer à marcher avec le seuil en lui, comme un guide discret, un gardien fidèle.
En rentrant, il traversa Lausanne à pied. Les rues étaient douces, les façades claires. Il passa devant des jeunes qui riaient, des couples qui se disputaient, des gens qui téléphonaient en marchant trop vite, comme si chaque phrase devait être envoyée avant d’avoir été pensée. Il sentit une compassion légère. Il savait désormais comment on se trompe. Il savait aussi comment on revient.
Arrivé chez lui, il ouvrit la fenêtre. Le silence n’était plus lourd. Il était plein. Et pour la première fois depuis longtemps, Elias sut qu’il pouvait se faire confiance. Pas parce qu’il ne tomberait plus, mais parce qu’il avait appris à se relever sans se diviser. Son erreur de jugement n’était plus une marque au fer rouge. Elle était devenue un passage. Une initiation modeste, sans héroïsme, mais réelle. Une paix qui sait dire non, une paix qui sait dire pardon, une paix qui sait dire je choisis.
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