Les contours de la justesse
La première fois qu’Adam revit Youssef Al Haddad, ce fut un matin de chaleur déjà insolente, bien que le soleil n’eût pas encore atteint son zénith…
La première fois qu’Adam revit Youssef Al Haddad, ce fut un matin de chaleur déjà insolente, bien que le soleil n’eût pas encore atteint son zénith. Dubaï avait cette manière de commencer la journée comme on entrouvre un four, sans prévenir, avec une douceur trompeuse qui masque l’évidence de la brûlure à venir. Adam traversa l’atrium du siège de Gulf Meridian Energy, la carte d’accès pesant dans sa poche comme une pièce de monnaie maudite. Il aurait voulu qu’elle soit une erreur, un malentendu, une convocation annulée à la dernière minute. Mais la tour était là, lisse et brillante, et les portes s’ouvraient sur sa propre destinée avec une indifférence mécanique.
On l’avait appelé la veille au soir, à l’heure où la ville se pare de néons et d’orgueil, quand les restaurants de Downtown se remplissent de conversations en trois langues et de promesses en dollars. Un sous secrétaire du ministère, voix polie et rapide, lui avait parlé de crise, de réputation nationale, d’urgence logistique. Une zone portuaire au sud, Jebel Ali, venait d’être désignée comme pilote pour une conversion accélérée vers un modèle énergétique hybride. Le projet devait être livré en douze semaines, non négociable. Trop d’intérêts, trop de regards. Une grève larvée menaçait, un incident technique avait déjà fait vaciller la chaîne du froid, et des contrats internationaux attendaient leur signature. Il fallait une coalition d’entreprises concurrentes. Il fallait une alliance impossible. Il fallait, en clair, qu’Adam et Youssef travaillent ensemble.
Adam avait répondu oui. Pas parce qu’il le voulait. Parce que refuser, c’était laisser tomber les siens. Parce que des salaires, des familles, des baux, des crédits, dépendaient de ce oui prononcé entre deux gorgées de thé devenu froid.
Il arriva au soixante troisième étage. Une salle vitrée, table ovale, fauteuils noirs. Dubaï Marina semblait une maquette parfaite, mer d’acier et tours alignées comme des dents. Adam posa sa mallette, s’assit. Il sentit son corps se raidir sans qu’il l’ordonne. Puis la porte s’ouvrit et l’air changea.
Youssef entra. Costume sombre, chemise sans pli, regard ferme. Il ne marchait pas, il avançait. Comme quelqu’un qui a appris très tôt que la vie n’offre pas de place et qu’il faut la prendre. Adam le reconnut à cette façon de poser sa main sur le dossier d’une chaise, geste bref, dominé, comme un sceau sur la cire. Il reconnut surtout le souvenir qui lui vint au ventre, violent, intact, celui d’un contrat signé trois ans plus tôt, sur une autre table, dans un autre immeuble, qui avait renversé l’entreprise d’Adam comme on renverse un verre. Ce jour là, il n’avait pas été vaincu par la force brute mais par une précision glaciale. Youssef avait été plus rapide, plus endurant, plus impitoyable. Rien d’illégal. Tout d’efficace. Et Adam avait payé le prix entier.
Youssef croisa son regard. Une seconde, quelque chose passa. Pas des excuses. Pas même de la gêne. Une reconnaissance sèche. Il hocha la tête, sobrement.
Adam ne répondit pas. Il ne pouvait pas. S’il répondait, ce serait trop. Une salutation aurait eu un goût de capitulation. Un silence, lui, avait au moins la décence de la vérité.
Autour d’eux, les autres arrivaient. Ingénieurs, juristes, consultants. Un représentant du port, une femme au tailleur clair qui parlait comme on tranche un fil. Des graphiques s’affichèrent, des échéances, des risques. Adam entendit des mots comme plan de continuité, renforcement de réseau, protocole de sécurité, clause de pénalité. Tout cela passait au dessus de sa colère comme un drone sur un feu.
Il ne voyait que Youssef. Et derrière Youssef, il voyait la chute. Les appels des créanciers, les nuits à refaire les comptes, les regards d’employés qui ne comprenaient pas. Il se souvint d’avoir vendu sa voiture, d’avoir déplacé sa fierté comme on déplace un meuble trop lourd, en grinçant des dents.
La réunion prit fin sur des sourires de convenance. On fixa des groupes de travail. Adam et Youssef furent nommés co responsables d’un volet crucial, l’intégration des solutions de stockage et de secours. Quand l’agent du ministère prononça leurs noms dans la même phrase, Adam sentit une humiliation se poser sur son épaule comme une main.
Il sortit sans attendre, traversa le couloir, entra dans l’ascenseur. Là seulement, il expira.
Le soir, dans son appartement à Jumeirah, la ville vibrait. Des voitures glissaient, des musiques lointaines montaient. Adam était seul avec son silence. Il posa sa veste, se servit un verre d’eau, ne le but pas. Il s’assit au bord du canapé comme au bord d’une falaise. La colère monta.
Elle n’était pas flamboyante. Elle était compacte, dense, comme un bloc dans la poitrine. Elle disait, presque mot pour mot, qu’il était indigne de coopérer. Elle disait qu’il allait se salir. Qu’il allait prêter ses compétences à celui qui l’avait écrasé. Elle disait qu’il se trahirait s’il acceptait de faire équipe.
Et pourtant une autre voix, plus froide, plus dure, murmura qu’il n’avait pas le luxe de la pureté. Son entreprise, plus petite désormais, tenait par la confiance de quelques partenaires. Ce projet était une chance. Un contrat public, une visibilité, une survie. Refuser, c’était condamner ses employés. Cela aussi, ce serait une trahison.
Adam se leva, marcha jusqu’à la baie vitrée. Les lumières de Dubaï semblaient une constellation artificielle, arrogante. Il pensa à son père, qui lui avait appris le sens de l’honneur sans lui enseigner l’art de négocier avec la réalité. Il pensa à ceux qui comptaient sur lui. Il pensa à lui même, à cette part qui voulait croire que la vie est simple, qu’il suffit de choisir un camp et de s’y tenir.
Puis il sentit, comme une fissure, une idée nouvelle. Peut être que le conflit n’était pas seulement extérieur. Peut être qu’il se jouait en lui, entre plusieurs forces. Et que tant qu’il ne les reconnaîtrait pas, il serait une marionnette tirée par sa rage.
Il s’assit à même le sol, dos au canapé, et ferma les yeux. Il décida de regarder en face ce qui le traversait. Il n’avait pas les mots savants pour nommer ce travail, mais il avait le courage d’y entrer.
La première part qui se présenta fut l’orgueil blessé. Elle parlait fort, elle parlait vite. Elle disait, tu as été humilié, tu ne dois plus jamais tendre la main. Elle disait, la dignité, c’est refuser. Elle se nourrissait de souvenirs, de scènes, de phrases.
La seconde part était la responsabilité. Elle était plus lourde, plus silencieuse. Elle disait, il y a des gens qui dépendent de toi. Ton rôle est de tenir. Elle ne demandait pas la victoire, elle demandait la solidité.
La troisième part apparut presque comme une trahison. C’était une lucidité nue. Elle disait, Youssef est compétent. Il voit des solutions. Il a de la rigueur. Il ne faut pas confondre ton ressentiment et la vérité. Cette part, Adam l’avait longtemps repoussée, parce qu’elle mettait en danger sa haine confortable.
Une quatrième part se montra enfin. Elle était plus intime, moins avouable. Elle avait besoin de justesse intérieure. Elle avait besoin de ne pas se mentir. Elle disait, si tu refuses de reconnaître le réel, tu te perds. Si tu te perds, tu ne peux plus protéger personne.
Adam resta longtemps ainsi. Il comprit que ces parts étaient comme des dépôts confiés à sa garde. Il comprit qu’elles avaient des besoins supérieurs. La dignité demandait d’être honorée. La responsabilité demandait d’être portée. La lucidité demandait d’être accueillie. La justesse demandait un espace.
Il sentit alors naître en lui quelque chose comme un gardien. Une autorité calme. Une présence capable d’écouter sans obéir aveuglément.
Il se parla intérieurement avec une précision nouvelle. À l’orgueil, il dit, tu existes. Tu as protégé quelque chose de précieux. Mais tu ne conduiras plus seul. À la responsabilité, il dit, tu as raison. Mais tu ne piétineras pas les autres parts. À la lucidité, il dit, tu peux dire vrai sans excuser. À la justesse, il dit, je te donne place.
Puis il traça une ligne. Une décision intérieure, stable. Il coopérerait. Il ne chercherait pas à se venger. Il ne chercherait pas à se réconcilier. Il ne ferait ni théâtre ni amitié. Il ferait œuvre. Il protégerait ses dépôts. Il poserait des limites, claires, et il les tiendrait.
Il s’endormit tard, mais il s’endormit.
Le lendemain, sur la plage, l’aube baignait la ville d’une lumière presque tendre. Adam marcha pieds nus, sentant le sable humide. Chaque pas était une phrase silencieuse. Je peux traverser sans me perdre. Je peux voir sans me soumettre. Je peux coopérer sans me confondre.
La première semaine fut un choc. Les réunions s’enchaînèrent. Les délais étaient un couteau. Les équipes étaient nerveuses. Les contrats parlaient de pénalités qui semblaient écrites avec du sang. Dans ce contexte, les frictions se multipliaient. Un ingénieur de chez Adam lança une pique à un consultant de chez Youssef. Un autre fit mine de ne pas entendre une proposition. La salle devint un champ de mines où chaque mot risquait d’exploser.
Adam observa, et en lui même, il se surveilla. Il sentit revenir la tentation de rejeter une bonne idée simplement parce qu’elle venait de Youssef. Un jour, Youssef proposa un protocole de redondance technique qui aurait réduit le risque de panne de quarante pour cent. Adam sentit sa résistance monter comme une bile. Son orgueil murmura, ne lui donne pas raison. Sa rancune souffla, qu’il se débrouille. Mais son gardien intérieur, calme, posa une main sur le tumulte.
Adam posa deux questions, précises. Puis il dit, c’est solide. On l’adopte. Sa voix ne trahit ni admiration ni dédain. Elle fut juste.
Youssef le regarda. Une seconde, il sembla surpris. Puis il hocha la tête.
À la pause, Youssef s’approcha de la machine à café où Adam remplissait un gobelet qu’il ne boirait probablement pas. Le silence entre eux avait une épaisseur presque matérielle. Youssef parla, sans détour.
Il dit que c’était étrange, cette situation. Qu’ils n’avaient jamais parlé. Qu’il ne cherchait pas à régler le passé. Qu’il avait fait ce qu’il avait à faire, à l’époque.
Adam sentit une chaleur monter, comme un incendie. Il aurait voulu cracher sa colère. Il aurait voulu l’accuser. Mais il se souvint de sa ligne. Il parla lentement.
Il dit, je n’oublie rien. Je ne te pardonne pas ici. Je ne règle pas ça ici. Je suis là pour le projet. Et je te préviens, si tu franchis certaines limites, je les nommerai. Rien dans sa voix n’était une menace. C’était un contour.
Youssef acquiesça. Il ne sourit pas. Mais il ne se raidit pas non plus. Ce fut presque un accord muet.
Les semaines passèrent. L’urgence s’intensifia. Un incident survint à Jebel Ali. Une montée de température dans une zone de stockage. Des alarmes. Une demi heure de chaos. Les médias s’en mêlèrent. Le ministère exigea un plan renforcé en quarante huit heures.
C’est là que le conflit intérieur d’Adam fut mis à nu. Il découvrit chez Youssef des qualités attachantes, malgré lui. Ce mot l’aurait humilié si quelqu’un l’avait prononcé à haute voix. Mais c’était vrai. Dans la crise, Youssef ne jouait pas. Il ne cherchait pas à briller. Il tenait les équipes, il clarifiait, il tranchait, et surtout, il protégeait les plus jeunes, ceux qui paniquaient. Un soir, Adam vit Youssef poser une main sur l’épaule d’une ingénieure stagiaire, lui parler avec une patience rare, l’aider à reformuler un calcul. Il n’y avait aucune séduction, aucun calcul visible. Juste une rigueur bienveillante.
Cette scène tourmenta Adam plus que les disputes. Car elle fissurait le portrait de l’ennemi. Et si l’ennemi n’était pas un monstre, alors la haine d’Adam n’était plus une forteresse, mais une prison.
La nuit suivante, Adam rentra tard. Il s’assit. Et il sentit l’affrontement intérieur. Une part criait, tu n’as pas le droit de trouver cela honorable. Une autre part disait, regarde le réel. Une autre encore, plus sombre, chuchotait, si tu reconnais cela, tu reconnais peut être que ta perte n’était pas seulement une injustice, mais aussi un manque de préparation, une naïveté.
Adam sentit une honte froide. Puis il se rappela le gardien. Il se rappela qu’aucune part ne devait être bannie. Il les écouta. Et il redessina les contours.
À l’orgueil, il dit, ton rôle est de protéger ma dignité, pas de déformer le monde. À la lucidité, il dit, ton rôle est de voir, pas de pardonner. À la responsabilité, il dit, ton rôle est de tenir la mission, pas d’écraser mes émotions. Il se donna une limite intérieure nouvelle. Reconnaître une qualité n’efface pas une blessure. Respecter une compétence ne confond pas les valeurs.
Ce travail intérieur, il le fit comme on dresse une carte. Il donna à chaque dépôt un territoire où respirer. Il se sentit étrange, mais plus vivant. Comme si, en cessant de se rigidifier, il retrouvait une force plus profonde.
Puis vint le moment de la Sulhie, l’instant où les choix intérieurs doivent se traduire en actes, sinon ils restent des belles phrases.
Un désaccord technique éclata. Youssef voulait intégrer un fournisseur externe, connu pour sa rapidité. Adam savait que ce fournisseur avait tendance à couper les coûts sur la maintenance, ce qui aurait mis en danger son équipe sur le long terme. Autrefois, Adam aurait ruminé, se serait tu, aurait préparé une vengeance administrative. Ou bien il aurait explosé et se serait décrédibilisé.
Cette fois, il se surprit à produire des fables, comme une défense. Il se dit, ce n’est pas le moment de confronter. Il se dit, il va me ridiculiser. Il se dit, si je mets une limite, je vais perdre l’alliance. Il se dit, j’ai déjà été écrasé, je serai écrasé encore.
Puis il prit un souffle. Il distingua les faits des fables. Les faits étaient simples. Il avait des données. Il avait des arguments. Il avait le droit de protéger ce qu’il avait à protéger. Et surtout, il n’était pas ses pensées. Ses pensées étaient un bruit. Il pouvait les laisser passer comme des voitures sur Sheikh Zayed Road.
Il demanda une réunion en tête à tête avec Youssef. Dans une petite salle, sans public, sans scène. Là, la maturité émotionnelle fut mise à l’épreuve. Son corps tremblait légèrement. Il sentait son cœur battre trop vite. Il aurait voulu se justifier, parler trop, remplir le silence. Il resta.
Il dit, calmement, je refuse ce fournisseur dans ces conditions. Voilà pourquoi. Voilà ce que je propose à la place. Voilà le contour. Il ne parla pas du passé. Il ne parla pas de sa blessure. Il parla de son engagement et de ce qu’il protégerait.
Youssef réagit mal. Il haussa la voix. Il parla de délais. Il parla de pression politique. Il lança une phrase qui aurait pu être un poison, tu es encore en train de te protéger comme un enfant.
Adam sentit la vieille peur surgir. Il sentit l’envie de répondre avec violence. Il sentit aussi l’envie de se plier pour éviter la confrontation. Il demeura dans l’inconfort. Il laissa la vague monter et redescendre. Il se rappela que tenir sans se trahir était déjà une victoire intérieure.
Il répondit, sans dureté, je ne suis pas un enfant. Je suis le gardien de mes responsabilités. Je suis prêt à accélérer ailleurs, pas sur ce point. Il marqua un silence. Puis il ajouta, si tu as une solution qui respecte cette limite, je l’écouterai.
Le silence s’abattit comme une couverture. Youssef le regarda longtemps. Puis il s’assit. Il passa une main sur son visage, geste rare chez lui, presque une fatigue visible. Il dit, plus bas, d’accord. Donne moi ton alternative. On la teste aujourd’hui.
Ce fut un basculement. Pas un miracle. Pas une réconciliation. Mais un respect concret, né d’une limite tenue.
À partir de là, le travail changea. Les équipes sentirent que le duo avait une colonne vertébrale. Les disputes diminuèrent. Les réunions devinrent plus efficaces. Adam se surprit à agir avec relâchement. Non pas parce que tout était facile, mais parce qu’il ne se battait plus contre lui même à chaque minute.
Il mit en place des thèmes symboliques qui l’aidaient. Il se voyait comme un passeur sur un pont étroit. Il ne fallait pas s’arrêter sur le pont pour se battre. Il fallait traverser. Il se voyait comme une lampe. Éclairer le nécessaire, pas le reste. Il se répétait une phrase simple avant d’entrer en réunion. Je marche droit, même dans le trouble.
Youssef, lui, changeait aussi, mais à sa façon. Adam remarqua qu’il cherchait moins à dominer et davantage à clarifier. Un soir, ils restèrent tard, seuls, face à un tableau blanc couvert de schémas. La ville, dehors, était une mer de lumières.
Youssef parla, sans prévenir. Il parla de son père, un homme dur, pour qui la faiblesse était un péché. Il parla d’une enfance où la réussite était la seule manière d’être vu. Il ne demandait pas de compassion. Il posait les faits, comme on pose des pierres.
Adam écouta. En lui, une part voulut dire, voilà, tu vois, il est brisé. Une autre part voulut dire, cela excuse tout. Le gardien reprit la main. Il laissa les pensées passer. Il dit simplement, je comprends mieux ta manière de faire. Et il ajouta, sans douceur excessive, sans dureté, on peut faire fort sans écraser.
Youssef ne répondit pas. Mais ses épaules s’affaissèrent un peu. Comme si une armure devenait légèrement moins lourde.
La fin du projet approcha. Il y eut encore des moments de crise. Un audit surprise. Un fournisseur qui manqua une livraison. Une rumeur d’investigation médiatique. Chaque fois, Adam sentit ses réflexes anciens tenter de reprendre le pouvoir. Chaque fois, il fit le même geste intérieur. Lucidité. Respiration. Contours. Action.
Il constata aussi quelque chose de précieux. L’inconfort émotionnel, à force d’être traversé, se transformait. La crispation se dissolvait plus vite. La peur devenait un signal, pas une prison. La douceur, parfois, apparaissait. Une douceur ferme. Celle qui dit non sans haine. Celle qui écoute sans se perdre.
Le jour de la livraison finale, le port de Jebel Ali était en effervescence. Des panneaux furent installés. Des journalistes vinrent. Le ministère organisa une réception. Les discours parlèrent d’innovation, de résilience, de coopération exemplaire. Adam entendait ces mots comme on entend une musique lointaine. Il regardait plutôt les détails. Ses équipes, fatiguées mais fières. Les visages soulagés. Les chiffres, enfin stabilisés.
Youssef s’approcha, un verre à la main. Il dit, sans détour, on a réussi.
Adam acquiesça. Puis il dit, oui.
Youssef resta un instant silencieux. Puis il ajouta, tu sais, je pensais que tu allais me haïr jusqu’à la fin.
Adam sentit une pointe de vérité douloureuse. Il répondit, je te hais moins que je ne me hais quand je me perds. Il marqua un temps. Et il dit, j’ai choisi de ne pas me perdre.
Youssef le regarda. Une seconde, son visage se fendit d’une expression presque humaine, presque fragile. Puis il hocha la tête.
Adam quitta la réception plus tôt. Il avait besoin d’air. Il marcha jusqu’à un endroit un peu à l’écart, là où l’on entendait le souffle des machines et, derrière, l’océan. Il s’arrêta. Il ferma les yeux.
Il constata, avec une simplicité qui le surprit, que le monde ne s’était pas écroulé parce qu’il avait posé des limites. Que ses dépôts sacrés avaient été honorés. Sa dignité n’avait pas été vendue. Sa responsabilité avait été tenue. Sa lucidité avait été respectée. Sa justesse avait trouvé une place. Il avait signifié à chaque part intérieure, tu comptes, tu as un territoire.
Et à l’extérieur, il avait appliqué cette ligne. Il avait osé dire non. Il avait osé dire oui à une idée valable même si elle venait de l’ennemi. Il avait osé rester dans le tumulte sans se fuir. Il avait dépassé la fusion avec sa narration intérieure. Il avait laissé ses pensées passer comme des oiseaux noirs traversant un ciel qu’ils ne possèdent pas.
Une vérité plus grande se posa alors en lui. L’ennemi n’avait pas disparu. Le passé n’avait pas été effacé. Mais le conflit était résolu, parce que sa vie n’était plus suspendue à la haine. La haine avait cessé d’être un pilier. Elle redevenait une émotion parmi d’autres, traversable.
Il se rendit compte que la force la plus rare n’est pas celle qui gagne en criant, ni même celle qui gagne en silence. La force la plus rare est celle qui agit avec relâchement, ouverture et douceur, parce qu’elle puise à sa source, pas à ses réserves.
Il ouvrit les yeux. La nuit de Dubaï était chaude, presque veloutée. Les lumières des cargos au large scintillaient comme des étoiles posées sur l’eau. Adam inspira profondément.
Il pensa à ce qu’il dirait demain à ses équipes. Pas un discours moral. Quelque chose de simple. On tient nos limites. On tient nos engagements. On ne se vend pas. On ne se raidit pas. On avance.
Sur le chemin du retour, son téléphone vibra. Un message de Youssef, bref. Sans flatterie. Sans effusion. Un seul mot, presque sec, mais qui contenait une reconnaissance pleine.
Merci.
Adam sourit, légèrement, comme on sourit devant une évidence tardive. Il répondit par un mot aussi simple.
De même.
Et cette sobriété, dans une ville faite d’excès, lui sembla être la plus belle victoire.
Lorsqu’il rentra chez lui, il but enfin son verre d’eau, celui qu’il avait oublié la première nuit. Il le trouva frais. Il posa le verre. Il s’assit, non plus au bord du canapé comme au bord d’une falaise, mais profondément, comme quelqu’un qui habite sa place.
Il comprit alors ce que cette histoire lui avait appris. S’entendre avec un ennemi n’est pas devenir son ami. Ce n’est pas effacer la blessure. C’est apprendre à ne pas sacrifier sa vie intérieure à la guerre, à donner à chaque part de soi un espace, à porter au monde des limites stables, et à constater, humblement, que le monde tient encore quand on se tient soi-même.
Il éteignit la lumière. Et pour la première fois depuis longtemps, il s’endormit sans rêver de chute.
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