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devoir s’entendre avec un ennemi
Le fait de devoir s’entendre avec un ennemi provoque avant tout un tiraillement intérieur profond, bien plus violent que le conflit extérieur lui-même.
Le personnage se retrouve pris entre son orgueil blessé et une responsabilité qui le dépasse.
La haine lui offre une identité simple, mais l’urgence l’oblige à renoncer à cette clarté confortable.
Collaborer devient alors une épreuve morale, vécue comme une atteinte à la dignité personnelle.
L’ennemi n’est plus seulement un adversaire, il devient un miroir impitoyable.
Chaque qualité perçue chez lui menace la cohérence du récit intérieur construit autour du ressentiment.
Reconnaître sa compétence donne le sentiment de trahir sa propre souffrance passée.
Le personnage lutte contre l’envie de saboter l’autre pour préserver son sentiment de supériorité morale.
Il craint le regard des proches, qui pourraient voir dans cette alliance une faiblesse ou une compromission.
La méfiance constante épuise, car chaque geste de coopération est soupçonné d’arrière-pensées.
L’esprit se disperse entre vigilance, rancune et calcul stratégique.
Un conflit plus subtil apparaît alors : préserver l’efficacité collective sans se renier soi-même.
Le personnage découvre que son véritable combat n’est pas contre l’ennemi, mais contre sa rigidité intérieure.
Il doit apprendre à distinguer reconnaissance et pardon, coopération et soumission.
L’inconfort émotionnel devient un passage obligé, impossible à éviter sans se perdre.
Tenir ses limites sans agresser exige une maturité émotionnelle nouvelle.
À mesure qu’il traverse cette tension, la peur perd de son pouvoir.
Le personnage comprend que refuser toute nuance l’enferme plus sûrement que l’ennemi.
En réorganisant ses valeurs, il retrouve une cohérence intérieure plus profonde.
Le conflit se transforme alors en épreuve de justesse plutôt qu’en duel d’ego.
S’entendre avec l’ennemi ne signifie pas effacer le passé, mais cesser d’y être prisonnier.
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devoir s’entendre avec un ennemi
Tu trembles, Étienne. Ce n’est pas seulement la fatigue. C’est lui, n’est-ce pas ?…
« Tu trembles, Étienne. Ce n’est pas seulement la fatigue. C’est lui, n’est-ce pas ? »
« Ne prononce pas son nom, Claire. J’ai l’impression que le simple son de ses syllabes suffirait à rouvrir la plaie. On m’a sommé de travailler avec lui. Avec mon adversaire. Et ce qui me rend malade, ce n’est pas l’effort, c’est l’obligation. On dirait qu’on m’a arraché le droit de choisir mes haines. »
« Quand on t’arrache ce droit, on t’arrache aussi une part d’orgueil. Voilà le nœud. Ce n’est pas un différend ordinaire, Étienne, c’est une lutte de pouvoir. Deux volontés qui se disputent le centre de la pièce, la chaise la mieux placée, l’ascendant invisible. »
« Oui. C’est cela. Il ne marche pas, il avance comme on conquiert. Même quand il se tait, il impose. Et moi, je me surprends à calculer chaque phrase, comme si j’écrivais un traité de paix entre deux royaumes trop fiers. Le temps, surtout, nous serre à la gorge. On ne nous laisse pas respirer. On parle d’urgence, de délais, de catastrophe à éviter. L’urgence du temps devient un fouet. »
« L’urgence a cela de cruel qu’elle force les alliances les plus contre-nature. Et puis, il y a les frictions relationnelles, cette poussière qui grince entre deux êtres rien qu’à se frôler. Tu peux bien vouloir l’objectif, ton corps, lui, se souvient. C’est un conflit d’ego, au fond, ce théâtre intime où l’on veut avoir raison plus qu’on veut réussir. »
« Je le hais de me faire sentir hors de contrôle. J’ai toujours gouverné mes affaires, mes plans, mes batailles. Là, je dois partager le volant avec quelqu’un qui souhaiterait, au fond, me voir dans le fossé. Et le pire, c’est que la situation est inextricable. On ne peut pas le faire seul. C’est comme une porte trop lourde, qu’il faut pousser à deux, même si l’autre te méprise. »
« Dis-moi des exemples, Étienne. En parlant, tu verras mieux les fils. »
« Imagine deux collègues compétitifs, affectés au même projet. On leur demande de livrer un résultat impeccable, mais chacun veut surtout prouver qu’il est l’âme du succès. Ou des coéquipiers rivaux, qui n’ont qu’un seul horizon, la victoire, et qui doivent passer la balle à celui qu’ils envient. L’orgueil mord la main qui pourrait aider. »
« Et dans les familles, c’est pire encore, parce que le sang ajoute sa morale. »
« Justement. Vois des ex-conjoints contraints de coparenter un enfant pendant une tempête. L’enfant tombe dans une dépression, ou l’on annonce un diagnostic grave. Ils se détestent, mais ils doivent parler d’horaires, de médicaments, de nuits blanches. Chaque phrase est un champ de mines. Ou des membres d’une famille en guerre qui tentent de sauver une entreprise familiale. Le bilan s’effondre, les dettes menacent, et soudain celui qu’on voulait rayer de l’arbre généalogique redevient nécessaire parce qu’il tient la signature ou connaît les comptes. »
« Il y a aussi ces alliances sous le poids d’un secret. »
« Oui. Deux ennemis pris dans une dissimulation. Si cela se sait, leurs vies sont ruinées l’une et l’autre. Alors ils se soutiennent sans se pardonner, comme deux noyés qui s’accrochent au même morceau de bois. Et parfois c’est la survie au sens brut. Deux adversaires perdus en forêt, ou traqués, ou enfermés quelque part. L’un connaît le chemin, l’autre a la force. Sans coopération, la nuit les avale. »
« Et les enfants, dans tout cela… »
« Des frères et sœurs s’unissant contre des parents maltraitants. Ils se sont blessés entre eux, ils se reprochent des lâchetés, mais l’ennemi commun les contraint à se tenir côte à côte. Et même la mort réconcilie malgré elle. Des parents éloignés, des cousins en froid, obligés d’organiser des obsèques. On se dispute jusque sur les fleurs, sur l’heure, sur les mots de l’éloge, et pourtant il faut agir ensemble, parce qu’il y a un corps, parce qu’il y a une famille qui regarde. »
« Tout cela fabrique des complications minuscules et terribles, ces petites fissures où le mal s’infiltre. »
« Des éclatements de colère, oui. Des disputes qui éclatent pour une banalité, une porte claquée, un silence trop long. Les autres sont mis mal à l’aise. On voit les regards des témoins, des collègues, des proches, qui se demandent si l’alliance va exploser. Il faut mettre sa fierté de côté, mais on le fait à contrecœur, comme on avale un remède amer. On surveille son ton, ses paroles, on pèse chaque mot pour ne pas diviser le groupe, pour ne pas offrir une prise. Et tout ce calcul distrait. Le ressentiment occupe l’esprit comme une fumée. La négativité devient un parasite. »
« Tu te surprends à retenir quelque chose, n’est-ce pas ? À garder un avantage. »
« Tout le temps. Je garde une information, une compétence, une carte dans la manche, par peur qu’il ne s’en serve contre moi. Mais cette retenue mène à l’autosabotage, parce que la solution exige parfois de partager. Et je gaspille une énergie mentale absurde à remettre en question ses motivations. Je cherche le piège dans chaque proposition. Je lutte contre la méfiance comme on lutte contre une fièvre. »
« Et quand la fièvre monte, on commet des erreurs irréparables. Parle-moi des risques majeurs. »
« Il y a le secret qui sort au mauvais moment. Dans la tension, tu lâches une phrase, tu révèles ce que tu aurais dû taire, et après la crise, cela reste. Ce sont des répercussions qui te suivent comme une rumeur. Il y a les renseignements donnés malgré toi. Tu expliques un procédé, une stratégie, un point faible, et l’ennemi, plus tard, l’utilise, froidement, quand l’alliance a cessé. Et il y a la manipulation. Il te pousse à renoncer à un avantage qui n’était pas nécessaire, il te fait croire que c’est moral, que c’est élégant, alors qu’il te dépouille. »
« Voilà pourquoi ton cœur est une salle de tribunal. Quelles émotions t’habitent, Étienne ? Ne les cache pas derrière ta raison. »
« L’agitation, d’abord, comme un courant sous la peau. La colère, bien sûr, cette colère qui voudrait renverser la table. La trahison aussi, même quand personne ne m’a trahi aujourd’hui, c’est une mémoire de trahison. L’amertume, cette saveur qui reste au fond de la bouche. Je me sens certain, parfois, d’avoir raison, puis aussitôt en conflit intérieur, comme si deux voix s’insultaient en moi. Le mépris me vient, puis une attitude défensive, puis le défi, le déni, la crainte. Et cette sensation honteuse d’être diminué, émasculé, quand je dois demander ce que je sais faire seul d’ordinaire. »
« Continue. Tu te libères en nommant. »
« Frustration, culpabilité, humiliation. Inadéquation, comme si je n’étais plus à la hauteur de mon propre rôle. Insécurité, intimidation, irritation. Jalousie aussi, quand je le vois applaudi. Paranoïa, impuissance. Réticence, ressentiment, résignation. Et parfois, je le confesse à demi-mot, une joie mauvaise quand il trébuche, ce Schadenfreude ignoble qui me fait honte. Je me surprends à l’apitoiement sur moi-même, au scepticisme, à la suffisance, à la stupeur devant l’injustice de la situation. Suspicion, manque de reconnaissance, désir de vengeance, justification perpétuelle. Et puis, par-dessous tout, vulnérabilité. La méfiance est une armure, mais elle pèse. »
« Et dans cette mêlée d’émotions, les luttes internes se multiplient. Là se cache le vrai roman. Dis-les une à une, je t’en prie. »
« La première est la plus dérangeante. Je découvre chez lui des qualités attachantes. Une délicatesse inattendue avec une stagiaire, un geste précis, une patience que je ne lui croyais pas. Et je me hais de l’avoir trouvé humain. Ensuite, le ressentiment se heurte à la reconnaissance. Je déteste avoir besoin de son aide, mais je me réjouis, malgré moi, de l’obtenir quand elle arrive, parce qu’elle sauve la situation. »
« Tu es déchiré entre l’intérêt et l’orgueil. »
« Oui. Je tente de conserver un savoir, une force, pour garder l’avantage. Puis la crise me force à partager, parce que sans cela, nous échouons. Je m’inquiète de ce que les autres penseront de cette collaboration. J’entends déjà les murmures, les interprétations. Et je m’inquiète de ce qui se passera après la crise. Est-ce qu’on reprendra la guerre, plus violemment, après avoir appris à viser juste ? »
« Tu crains d’armer celui qui te combat. »
« Exactement. Et pourtant, je progresse parce que son regard sur moi est cruel mais juste. Il n’hésite pas à souligner mes défauts. Il me voit sans indulgence. Cette prise de conscience me blesse, mais elle m’affûte. Je veux rejeter une excellente idée uniquement à cause de son origine, parce qu’elle vient de lui, et accepter serait lui donner raison. Je suis aussi hanté par une question que je n’osais pas dire. Et si cette alliance me changeait ? Si je devenais quelqu’un qui pactise ? »
« Tu confonds peut-être coopération et trahison. »
« Oui, c’est une lutte entière. Je me demande si être sincère est un risque. Dois-je jouer, manipuler, protéger mes arrières, ou risquer la franchise ? Je lutte contre une envie honteuse de le saboter même si cela me coûte, juste pour ne pas lui offrir le goût de la victoire. Parfois je me surprends à admirer une compétence, une façon d’ordonner le chaos, et aussitôt je me punis, comme si l’admiration était une infidélité. Je redoute plus le regard des autres que l’échec. Je crains que ma propre morale soit redessinée par l’urgence. Et j’ai peur, oui, que la fin de la crise ravive tout, mais en pire, parce qu’on se connaît mieux désormais. »
« Ce drame ne touche jamais seulement les deux ennemis. Autour de vous, des personnes sont atteintes, parfois sans voix. »
« Les membres de ma famille seraient déçus s’ils savaient. Ils veulent la chute de mon adversaire, ils ont bâti une fidélité autour de cette haine. Des amis, aussi, ont intérêt à ce que les tensions persistent. Ils se nourrissent du spectacle, ou ils espèrent récupérer quelque chose quand l’autre tombera. Puis il y a ceux qui ont un intérêt direct dans l’issue. Les associés, les employés, les enfants, ceux qui attendent une victoire ou craignent une défaite. Et même des tiers qui comptent sur la réussite des deux camps pour éviter leurs propres conséquences négatives. On croit se battre à deux, mais on tire derrière soi une foule de destins attachés à notre corde. »
« C’est là que certains traits de caractère jettent de l’huile sur le feu. Chez toi, chez lui, chez les témoins. Quels sont-ils ? »
« L’abrasif, le mesquin, le puéril. L’arrogant qui ne sait pas céder un pouce. Le conflictuel qui transforme chaque détail en duel. Le dominateur, le malhonnête, l’hostile. L’inflexible qui préfère casser plutôt que plier. Le complexé qui attaque pour ne pas être vu. Le jaloux qui interprète tout comme une humiliation. Le martyr qui se donne en spectacle. Le mélodramatique qui gonfle les scènes. L’hypersensible qui entend une insulte dans le silence. Le paranoïaque qui voit des complots. L’obstiné qui confond constance et aveuglement. Le maladroit qui prononce le mot de trop. Le lunatique qui change de ton comme de chemise. Le peu communicatif qui laisse l’autre deviner. Le peu coopératif qui freine sans l’avouer. Le vindicatif qui attend l’occasion de frapper. »
« Et toi, dans tout cela, tu as mal à ton besoin le plus fragile, celui qui soutient tout le reste. Ton estime de toi. »
« Oui. Perdre le contrôle d’une situation au point de devoir collaborer avec quelqu’un que je refuse… c’est un coup porté à l’ego. Je me perçois différemment. Je me demande si je suis faible, si je suis incohérent. C’est comme si l’on m’avait vu à nu. Et cette nudité me diminue. Je crains de ne plus me reconnaître après. »
« Quand l’estime vacille, les blessures deviennent possibles. Et pas seulement symboliques. »
« Je le sais. On peut tuer quelqu’un accidentellement, dans la confusion, la tension, la précipitation. On peut commettre un abus de pouvoir sous prétexte d’urgence. On peut retomber dans une relation toxique, parce qu’on confond proximité forcée et destin. On peut devenir victime de harcèlement, surtout quand l’autre a l’ascendant. On peut être contraint de garder un lourd secret, et ce secret devient une maladie. On peut être humilié par autrui, publiquement ou dans la coulisse. On peut être déçu par une organisation, un système social qu’on croyait digne de confiance, parce qu’il te force à pactiser. On peut céder à la pression des pairs, craquer sous la pression, franchir des limites morales pour survivre. On peut se perdre, littéralement, dans la nature, ou métaphoriquement dans une erreur publique. Et il y a cette loyauté mal placée qui te fait défendre l’indéfendable, parce que tu as signé, parce que tu as coopéré, parce que tu as peur d’avoir eu tort. »
« Pourtant, tu n’es pas dépourvu de forces. Celles-là mêmes qui te rendent si vivant peuvent te sauver. »
« Je suis ambitieux, oui. Mon ambition me pousse à tenir, à vouloir réussir malgré l’humiliation. Je suis introverti, je rumine, j’analyse, j’observe. Cela peut me protéger, parce que je vois les nuances, les fissures, les occasions de calme. Et je suis loyal, parfois jusqu’à l’excès. Si je décide que l’objectif commun est juste, je peux m’y tenir, même en serrant les dents. »
« Alors, écoute-moi, Étienne. Même cette alliance qui t’écœure peut produire des résultats positifs. Pas des miracles naïfs, mais des gains réels. »
« Dis-les, que je les entende comme on entend un verdict. »
« D’abord, trouver un terrain d’entente élargit la perspective. Tu cesses de croire que le monde est divisé en bons et mauvais. Tu comprends les causes, les intérêts, les peurs. Ensuite, l’adversité t’oblige à affronter tes blocages internes. Ce que tu évitais par orgueil, tu le rencontres. Surmonter ces circonstances difficiles engendre une confiance en soi plus solide, parce qu’elle ne vient pas des applaudissements, mais du feu traversé. »
« Et l’expérience… »
« L’expérience acquise te rendra meilleur dans tes collaborations futures. Tu apprends à négocier sans te vendre, à écouter sans te soumettre, à distinguer l’important du vexant. Et il y a ces problèmes du passé que vous deviez aborder pour aller de l’avant. Parfois, la crise force enfin les mots qu’on repoussait. »
« Tu parlais d’autres gains. »
« Oui. La coopération forcée peut te donner une intelligence relationnelle plus fine. Tu apprends à lire les intentions, à décoder ce qui n’est pas dit, à bâtir un accord minimal qui tient malgré le conflit. Tu apprends à dissocier l’objectif commun du conflit personnel, à ne pas confondre la réussite avec une victoire narcissique. Tu peux même, sans te réconcilier, atteindre un respect mutuel. Un respect fragile, mais réel. Celui qui dit : je te combats, mais je reconnais ta valeur. »
« Et si cela me change ? »
« Alors tu sortiras grandi d’une situation que tu croyais moralement impossible. Tu découvriras que ta force n’est pas seulement de vaincre, mais de tenir sans te défaire. Et si, après la crise, le conflit reprend, tu auras au moins une chose, Étienne : tu sauras exactement qui tu affrontes, et surtout, qui tu es devenu en l’affrontant. »
« C’est terrible, Claire. Ce que tu dis est juste. Ce dialogue avec mon ennemi, c’est un dialogue avec moi-même. Et je comprends maintenant pourquoi je souffre tant. Ce n’est pas seulement lui que je dois supporter. C’est la part de moi qui préfère la haine simple à la vérité compliquée. »
Application de l’amana et de la sulhie
Voici une résolution incarnée et progressive du conflit devoir s’entendre avec un ennemi, inspirée du dialogue précédent, en prenant une lutte interne précise comme fil conducteur :
Découvrir des qualités attachantes chez une personne qu’on devrait détester, et vivre cela comme une trahison intérieure.
La résolution se fait en deux temps vivants et complémentaires : l’Amana (réconciliation intérieure et fidélité aux dépôts sacrés) puis la Sulhie (mise en paix concrète dans le réel).
RÉSOLUTION PAR L’AMANA
(le travail intérieur du gardien des dépôts sacrés)
Amana : premier levier : reconnaître les dépôts sacrés en jeu
Le personnage commence par déplacer son regard. Il cesse de réduire le conflit à un affrontement d’ego ou de stratégies. Il comprend que ce qui est agité en lui n’est pas seulement la présence de l’ennemi, mais l’activation de plusieurs dépôts sacrés, confiés à sa responsabilité.
Il identifie d’abord un dépôt lié à la dignité. Il a besoin de se sentir respectable à ses propres yeux, fidèle à une ligne morale claire. Collaborer avec l’ennemi menace ce dépôt, car cela brouille la frontière entre loyauté et compromission.
Un second dépôt se révèle : le besoin de vérité et de justesse. En découvrant des qualités humaines chez son adversaire, quelque chose de plus grand que la haine réclame d’être honoré. Ce dépôt vital aspire à voir le réel tel qu’il est, sans caricature.
Un troisième dépôt s’éveille : la responsabilité. Même si la pression vient de l’extérieur, l’urgence, la mission commune, il comprend que cela touche son engagement profond à protéger ce qui doit l’être, un projet, des personnes, une œuvre, parfois même des enfants ou une équipe entière.
Enfin, il reconnaît un dépôt lié à l’intégrité relationnelle. Il a besoin de ne pas se mentir à lui-même, de ne pas jouer un rôle intérieur de durcir son cœur pour survivre.
Il comprend alors que l’ennemi n’est pas la cause du trouble, mais le révélateur d’un appel plus vaste : honorer ces dépôts sans les opposer entre eux.
Amana : deuxième levier : le gardien redessine les territoires
Une fois les dépôts identifiés, le personnage endosse pleinement son rôle de gardien. Il cesse de laisser ces parts se battre entre elles. Il les écoute, une à une, et pose des limites claires à l’intérieur.
Il dit à la part blessée de son orgueil
« Tu as le droit d’exister. Tu n’as pas à disparaître pour coopérer. Mais tu n’es plus autorisée à gouverner seule. »
Il dit à la part qui reconnaît les qualités de l’ennemi
« Tu n’es pas une traîtresse. Tu es la gardienne de la vérité. Mais tu ne décides pas des alliances à venir. »
Il trace une frontière nouvelle
La reconnaissance humaine n’implique ni l’oubli du passé, ni l’abandon de la vigilance.
Il définit une limite intérieure forte
Je peux collaborer sans me confondre.
Je peux voir sans excuser.
Je peux respecter sans me soumettre.
Ces limites deviennent des limites extérieures qu’il portera ensuite dans son quotidien
Il accepte de travailler avec l’ennemi sur des tâches définies.
Il refuse toute intimité feinte ou toute fausse réconciliation.
Il nomme clairement ce qui relève du projet commun et ce qui reste non négociable.
Le gardien ne cherche pas l’harmonie immédiate, mais la justesse vivante.
Amana : troisième levier : les thèmes symboliques qui guident l’action
Pour se soutenir, le personnage s’appuie sur des images intérieures fortes.
Il se voit comme un passeur sur un pont étroit
Le pont n’est pas un lieu pour s’installer, mais pour traverser ensemble sans tomber.
Il adopte le symbole de la lampe
Il éclaire ce qui est nécessaire, pas tout. La lumière sert à avancer, pas à disséquer l’autre.
Il se répète une ligne de conduite simple
« Je marche droit, même en terrain trouble. »
Ces symboles orientent ses comportements
Il parle peu, mais avec précision.
Il agit sans théâtralité.
Il refuse la surenchère émotionnelle.
Amana : quatrième levier : retrouver son identité par la fidélité
À force d’honorer ces choix, quelque chose se stabilise.
Il ne se définit plus par opposition à l’ennemi, mais par fidélité à ses engagements.
Il retrouve son identité
Non pas celui qui gagne contre,
mais celui qui demeure aligné avec ce qui lui a été confié.
Il se reconnaît comme un homme capable de tenir une ligne intérieure sans se raidir.
La collaboration cesse d’être une menace existentielle. Elle devient un acte situé, limité, assumé.
RÉSOLUTION PAR LA SULHIE
(la paix incarnée dans le quotidien)
Sulhie : premier levier : fables et lucidité
Lorsque vient le moment d’exprimer ses limites à l’ennemi, des fables surgissent.
Il se dit
« Si je parle clairement, il va m’écraser. »
« J’ai déjà essayé dans le passé, ça n’a jamais marché. »
« Ce n’est pas le bon moment. »
« Je suis trop sensible pour ce genre d’affrontement. »
Puis il observe avec lucidité
Ces pensées sont anciennes.
Elles parlent de peurs passées, pas du présent.
Les faits sont autres
Il a déjà tenu des positions difficiles.
Il n’est plus seul.
Le cadre est clair.
Ce qui compte maintenant, c’est le respect du dépôt, pas l’évitement de l’inconfort.
Il laisse passer les pensées comme un bruit de fond, sans leur donner le gouvernail.
Sulhie : deuxième levier : maturité émotionnelle
Quand il pose ses limites, l’inconfort surgit
Tension dans la poitrine.
Voix qui tremble.
Envie de se justifier.
Il reste.
Il respire.
Il ne se corrige pas.
L’ennemi réagit mal. Puis moins mal.
La vague émotionnelle monte, puis redescend.
À force d’expositions successives, quelque chose change
La crispation se transforme en solidité.
La peur devient une sensation traversable.
La douceur remplace la rigidité.
Il apprend que rester présent vaut plus que convaincre.
Sulhie : troisième levier : réconciliation des parties
À l’intérieur, il rassemble ce qui était éparpillé.
Il dit à sa colère
« Tu as été entendue. Tu n’as plus besoin de crier. »
Il dit à sa lucidité
« Tu peux rester ouverte sans te mettre en danger. »
Chaque partie retrouve un espace clair.
Aucune n’est bannie.
Aucune ne déborde.
Cette réconciliation intérieure se reflète à l’extérieur
Il parle sans attaque.
Il écoute sans se perdre.
Sulhie : quatrième levier : agir par relâchement
L’action devient simple.
Il propose un cadre clair.
Il tient ses engagements.
Il refuse ce qui dépasse la limite, sans dureté.
Il agit avec une force douce
Une force qui ne vient pas des réserves,
mais de la source restaurée de ses besoins vitaux.
Il ne se fatigue plus à lutter contre lui-même.
Sulhie : cinquième levier : constater que cela fonctionne
Et puis il constate.
Le monde ne s’est pas écroulé.
L’ennemi ne l’a pas détruit.
Les dépôts sacrés sont honorés.
Les limites tiennent.
Il a dépassé la fusion avec ses pensées.
Il a trouvé assez de maturité émotionnelle pour rester présent.
Il a signifié à chaque partie intérieure et extérieure qu’elle comptait.
Il agit désormais avec relâchement, ouverture et douceur.
Le conflit est résolu, non parce que l’ennemi a changé,
mais parce que le personnage s’est habité pleinement.
Et cela suffit.
Les contours de la justesse, une nouvelle littéraire sur le fait de devoir s’entendre avec un ennemi
La première fois qu’Adam revit Youssef Al Haddad, ce fut un matin de chaleur déjà insolente, bien que le soleil n’eût pas encore atteint son zénith…

