Le Gardien sous les écrans
Paris, 2036. La ville avait gardé ses pierres, ses corniches, ses balcons de fer forgé, mais elle avait changé de peau…
Paris, 2036. La ville avait gardé ses pierres, ses corniches, ses balcons de fer forgé, mais elle avait changé de peau. Sur les vitrines, sur les abribus, sur les bornes de vélos, même sur les façades rénovées des immeubles municipaux, des écrans fins comme des feuilles diffusaient des flux d’images qui semblaient respirer avec la foule. On n’y lisait plus seulement les nouvelles, on y lisait des visages. Les algorithmes avaient appris à choisir, à rapprocher, à dramatiser. Les passants ne levaient plus la tête vers le ciel, ils la levaient vers la rumeur.
Dans ce Paris là, on ne tombait pas seulement en disgrâce. On devenait un spectacle.
Nassim Kader le comprit le jour où son nom apparut en lettres nettes sur un écran de la place de la République, accompagné d’une vidéo prise à bout portant, tremblée, brutale, incomplète. Il ne reconnut pas sa propre voix tout de suite. Elle sortait du haut parleur du monde, compressée, acide, coupée au mauvais endroit, collée à des images qui n’étaient pas les siennes ou pas tout à fait. Pourtant, c’était bien lui, de profil, la nuque tendue, les mains qui faisaient ce geste de fatigue qu’il avait depuis l’enfance.
On le voyait, dans l’extrait, quitter une salle de réunion, repousser une main qui tentait de le retenir, et lancer une phrase dont on n’entendait que la fin. Une fin qui, isolée, ressemblait à un mépris.
Les commentaires s’affichaient en surimpression, comme des coups de couteau polis. Techno élite parisienne, arrogance, violence sociale. On avait déjà trouvé le cadre. Il ne manquait plus que le jugement.
Nassim, trente neuf ans, chef de projet dans une grande coopérative de données publiques, n’était pas un homme politique. Il n’avait pas de garde du corps, pas d’attaché de presse, pas d’habitude de la meute. Il avait grandi à Saint Denis, avait travaillé trop, avait appris à parler vite, à prouver, à tenir. Son métier consistait à superviser des systèmes d’aide à la décision pour les services municipaux. Des outils qui répartissaient des budgets, prédisaient des besoins, optimisaient des tournées, orientaient des priorités. On appelait cela efficacité. Lui appelait cela responsabilité, avec un sérieux presque douloureux.
La vidéo, elle, affirmait autre chose. Elle disait qu’il humiliait une salariée. Qu’il l’avait écrasée. Qu’il avait ri. Qu’il était de ceux qui prétendent défendre l’intérêt général tout en humiliant les gens ordinaires.
Le plus terrible, c’était que la scène avait eu lieu. Pas exactement comme la vidéo le prétendait, mais elle avait eu lieu. Une réunion de crise, un rapport mal interprété, une tension, une phrase. Une phrase qu’il regrettait déjà avant même qu’elle ne soit prononcée, mais qu’il avait prononcée quand même, parce que la fatigue, l’orgueil et l’urgence forment parfois un seul muscle.
La salariée s’appelait Maëlle Varenne. Elle travaillait au pôle d’éthique interne. Elle avait mis en doute un modèle de classement des dossiers d’aide sociale, soupçonnant une discrimination indirecte. Nassim, sous pression, voyant les délais, craignant l’arrêt du projet, avait répondu trop sec. Il n’avait pas insulté. Il avait pourtant blessé. Il avait opposé son autorité à la fragilité de l’autre. Et cela, la caméra avait su le capter, avec cette indécence des images qui saisissent ce qu’il y a de plus humain, c’est à dire le plus faillible.
Deux heures plus tard, une influenceuse avait fait une analyse du langage corporel. Quatre heures plus tard, un éditorialiste en réalité augmentée commentait la chute d’un technocrate. Le soir même, un hashtag était devenu une pancarte virtuelle. On exigeait sa démission. On exigeait des excuses publiques. On exigeait qu’il soit exclu de tout ce qui avait trait à l’éthique, ce qui était un paradoxe délicieux pour ceux qui aiment les bûchers.
Au bureau, le lendemain, on lui parla avec une douceur administrative qui ressemblait à une lame.
On va te mettre en retrait le temps que l’enquête interne se fasse.
Il entendit le mot retrait comme on entend un mot de deuil. Retrait, cela signifiait que le monde continuait, sans lui, pendant qu’il devenait un problème à gérer.
Il rentra à pied, sans regarder les écrans. Mais les écrans le regardaient. Dans le métro, deux adolescents chuchotèrent. Dans la rue, un homme le filma sans gêne. Devant une boulangerie, une femme murmura, c’est lui. Ce n’était pas de la haine pure. C’était pire. C’était cette excitation morale qui donne aux gens l’impression d’être bons parce qu’ils condamnent un autre.
Arrivé chez lui, dans un appartement étroit du onzième, Nassim ferma la porte et s’appuya contre, comme si la porte pouvait le tenir debout. Il avait envie de se laver, pas de sa sueur, de son existence. Il avait envie d’être un autre homme, un homme dont le visage ne serait pas un résumé.
Son téléphone vibra. Trop. Des messages. Des captures. Des menaces. Des conseils. Des injures. Des amis qui demandaient si c’était vrai, sans dire bonjour, comme si le bonjour était un luxe réservé aux innocents. Sa mère, au bout d’un appel, pleurait déjà. Son père ne disait rien, mais on entendait son souffle au téléphone, un souffle qui disait, on t’avait prévenu.
Il se sentit pris entre deux envies contraires. S’excuser immédiatement, à genoux, en espérant que la foule le laisserait respirer. Ou se défendre avec violence, en espérant que la foule le respecterait. Il connaissait ces deux stratégies. Il les avait vues mille fois sur les écrans. Elles échouaient presque toujours. Mais l’esprit, quand il a peur, propose toujours les vieux chemins, même s’ils mènent au même précipice.
Le soir, quelqu’un frappa. Trois coups. Pas la police. Pas un journaliste. Un rythme plus calme.
C’était Samira.
Samira Benali, quarante deux ans, médiatrice dans les conflits collectifs, intervenait depuis des années auprès d’institutions et de familles. Elle avait ce regard qui ne s’éblouissait pas. Elle ne lui demanda pas si c’était vrai. Elle entra, posa son sac, s’assit sans demander la permission, comme si le lieu était un refuge et qu’il n’avait pas besoin de l’autoriser.
Tu es vivant, dit elle.
Il eut un rire sans joie.
Je ne sais pas.
Tu es vivant, répéta t elle. Mais tu es envahi.
Il ne répondit pas. Elle le regarda plus longtemps, puis elle parla comme on parle à quelqu’un qui n’a plus de peau.
L’humiliation publique n’est pas seulement une honte. C’est un conflit de territoires. Ton intimité est violée. Ton rôle est attaqué. Ton estime est piétinée. Ton besoin d’appartenance est menacé. Et tu veux répondre avec les armes de la foule, mais tu n’es pas la foule.
Qu’est ce que je fais, Samira.
Elle ne se pressa pas. Elle posa sa main sur la table, paume ouverte, comme une invitation à ralentir.
Tu vas commencer par l’Amana.
Il fronça les sourcils. Il connaissait le mot, vaguement, comme une idée. Elle le lui rendit concret.
Tu vas considérer que, en toi, il y a des dépôts sacrés. Des parts confiées. Des élans vitaux. Ils ne sont pas des caprices. Ils portent des besoins supérieurs. Et la pression extérieure a secoué ces dépôts. Ton travail n’est pas d’éteindre le feu. Ton travail est de garder ce qui t’a été confié, pour que ça reste vivant, même au milieu des flammes.
Nassim avala sa salive. Le mot sacré lui semblait grand. Il n’avait pas l’habitude des grandes paroles. Pourtant, il sentit quelque chose d’exact.
Elle lui demanda de nommer les parties en lui, non pas en termes psychologiques, mais en termes de dépôts.
Il parla d’abord du dépôt de dignité. Il dit, je ne veux pas être réduit à une capture d’écran. Je veux rester un homme qui se respecte.
Samira acquiesça.
Dignité. Besoin supérieur de reconnaissance juste. Pas d’applaudissements, mais de regard humain.
Il parla ensuite du dépôt de vérité. Il dit, je ne supporte pas que la scène soit racontée n’importe comment. Je veux dire ce qui s’est vraiment passé. Je veux que Maëlle ne soit pas instrumentalisée non plus.
Samira dit, vérité. Besoin supérieur de clarté et d’intégrité. Ne pas vivre dans le mensonge, ni dans la manipulation.
Il parla du dépôt de responsabilité. Il dit, j’ai un rôle. Ce projet touche des gens fragiles. Je ne peux pas laisser la crise me transformer en fuite. Je dois réparer ce que j’ai abîmé.
Samira répondit, responsabilité. Besoin supérieur de cohérence, de réparation, de service.
Puis, plus bas, il parla du dépôt d’appartenance. Il dit, je me sens rejeté. Je ne sais plus où est ma place. J’ai peur que tout le monde me tourne le dos.
Samira dit, appartenance. Besoin supérieur de lien sûr, de communauté choisie, de soutien.
Enfin, il murmura, il y a un dépôt de justice. Je veux me défendre. Je veux qu’on comprenne que je ne suis pas un monstre. Je veux que cette foule cesse.
Samira le regarda. Elle ne condamna pas.
Justice. Besoin supérieur de protection, de limites, de réparation du récit. Et ce dépôt, si tu ne le gardes pas, il se transforme en vengeance, ou en destruction de toi.
Nassim ferma les yeux. Il avait l’impression qu’on venait de remettre de l’ordre dans une pièce en feu.
Samira continua.
Deuxième levier de l’Amana. Tu vas comprendre que ces dépôts se sentent contraints les uns par les autres. Ta dignité veut se taire pour ne pas être humiliée davantage. Ta vérité veut parler tout de suite, tout dire, pour corriger. Ton appartenance veut se faire petite, se fondre. Ta justice veut frapper. Ta responsabilité veut continuer à travailler comme si rien n’était. Tout cela se heurte. Alors tu vas devenir gardien. C’est ton rôle sacré. Tu vas écouter chaque partie. Et tu vas redessiner les contours. Tu vas attribuer à chacune un espace. Tu vas poser des limites stables, à l’intérieur, puis à l’extérieur.
Il la regarda, comme on regarde une carte.
Comment je fais.
Avec des choix concrets, dit elle. Des limites. Pas des slogans.
Ils travaillèrent toute la nuit, par fragments. Samira lui faisait décrire des scènes du quotidien, et ils inventaient des limites qui honorent chaque dépôt.
Limite pour la dignité. Nassim n’irait pas mendier sa réhabilitation sur les réseaux. Il ne répondrait pas à l’insulte par l’insulte. Il ne se laisserait pas entraîner dans des débats spectacles. Il parlerait une fois, clairement, dans un cadre choisi. Il se refuserait à se justifier auprès de comptes anonymes. Il protégerait sa mère en lui demandant de ne pas lire les commentaires.
Limite pour la vérité. Il ne livrerait pas l’enregistrement complet s’il humiliait Maëlle davantage. Il ne révélerait pas des informations internes pour se sauver. Il dirait ce qui le concerne. Il reconnaîtrait la blessure. Il corrigerait les faits sans écraser l’autre.
Limite pour l’appartenance. Il choisirait trois personnes ressources, pas plus, à qui parler chaque jour. Il accepterait que certains s’éloignent. Il ne courrait pas après eux. Il chercherait un lieu où être simplement un homme, pas un symbole. Il reprendrait le sport du quartier, même si quelqu’un le regardait de travers, parce que l’appartenance se nourrit d’actes simples.
Limite pour la justice. Il engagerait un avocat seulement pour les menaces graves, pas pour chasser chaque calomnie. Il refuserait la vengeance. Il se protégerait sans brûler la ville.
Limite pour la responsabilité. Il demanderait à participer à l’audit du modèle, même s’il n’était plus chef. Il offrirait sa compétence sans s’accrocher au pouvoir. Il accepterait un retrait si cela apaise, mais il ne renoncerait pas au service.
Quand l’aube arriva, Nassim avait la tête lourde, mais quelque chose en lui était plus droit. Samira dit, troisième levier de l’Amana. Maintenant, il te faut des thèmes symboliques. Des images qui guident tes comportements, quand l’émotion reviendra. Parce qu’elle reviendra.
Ils choisirent ensemble des symboles simples, mais puissants.
Le seuil. Nassim se représenterait comme gardien d’une maison intérieure. Tout ne doit pas entrer. Les insultes, les regards, les captations, restent dehors.
La colonne. Une verticalité tranquille. Ne pas se raidir, mais tenir.
La lampe. Dire vrai comme on allume une lumière, pas comme on jette de l’essence.
Le pont. Entre lui et Maëlle, entre lui et l’équipe, construire un passage, pas une guerre.
Quatrième levier de l’Amana, dit Samira. Tu vas retrouver ton identité à travers tes engagements et ta fidélité à ces dépôts. Pas à travers ton image. Tu es celui qui garde la dignité, la vérité, la responsabilité, l’appartenance, la justice. Tu redeviens Nassim en leur étant fidèle, même si le monde crie le contraire.
La semaine suivante, l’épreuve réelle commença. La Sulhie, l’extériorisation, le concret.
Premier levier de la Sulhie, dit Samira au téléphone, les fables vont venir. Elles vont te raconter pourquoi tu ne peux pas agir.
Et les fables vinrent, comme prévu. Elles avaient la voix de Nassim, ce qui les rendait plus dangereuses.
Tu n’es pas fait pour ça. Tu as déjà perdu. Si tu poses des limites, ils vont redoubler. Si tu parles, tu seras ridiculisé. Si tu t’excuses, tu seras écrasé. Si tu ne t’excuses pas, tu seras un monstre. Tu as toujours été trop dur, regarde ton passé. Tu as déjà blessé d’autres gens. Tu ne mérites pas qu’on te respecte.
Il sentit l’envie d’éviter. De se terrer. De laisser passer. De se dissoudre.
Samira lui demanda d’écrire, sur une feuille, faits versus fables. Il le fit, maladroitement, comme un homme qui apprend à respirer.
Fait. J’ai dit une phrase qui a blessé Maëlle.
Fable. Je suis un bourreau.
Fait. La vidéo est coupée et amplifie le pire.
Fable. Tout le monde me connaît vraiment.
Fait. J’ai des gens sûrs autour de moi.
Fable. Je suis seul pour toujours.
Fait. Je peux réparer, même sans être chef.
Fable. Si je ne suis pas chef, je ne suis rien.
Il relut. Il sentit une lucidité froide. Les pensées n’étaient que des pensées. Elles avaient la texture du réel, mais elles n’étaient pas le réel.
Deuxième levier de la Sulhie, dit Samira. La maturité émotionnelle. Tu vas rester dans l’inconfort. Tu vas poser tes limites même quand ton corps crie de fuir. Et tu verras que l’inconfort diminue quand tu ne lui obéis plus.
Nassim commença par un acte simple. Il se rendit au bureau pour une réunion d’audit. On l’accueillit avec gêne. Certains l’évitèrent. D’autres le regardèrent comme une mauvaise nouvelle. Son ventre se serra. Ses mains tremblèrent.
Il pensa, je vais rentrer.
Il resta.
Il respira. Il se rappela la colonne. La lampe. Le seuil.
À la pause, un collègue lança une phrase, mi plaisanterie, mi venin. Alors, la star des écrans, ça fait quoi.
Nassim sentit la colère. La justice en lui voulait frapper.
Il posa une limite, sans dureté.
Je ne veux pas de ça, dit il. Si tu as une question sur le travail, je suis là. Si c’est pour te moquer, je m’éloigne.
Le collègue rougit. Il bafouilla. La scène fut brève. Mais Nassim sentit quelque chose de neuf. Il avait agi sans se trahir.
Le soir, l’inconfort revint. Mais moins violent. Comme une vague qui s’épuise lorsqu’on ne recule plus.
Troisième levier de la Sulhie, dit Samira. Tes limites doivent s’appliquer aux parties en conflit. Tu dois rassembler ton monde intérieur comme tu rassembles ta vie extérieure. Accueillir chaque partie, lui rappeler sa place, lui confier ses délimitations.
Nassim s’exerça. Quand la honte montait, il ne la repoussait pas. Il disait intérieurement, je te vois. Tu veux protéger ma dignité. Merci. Ta place est ici, derrière le seuil, pas au volant.
Quand la colère montait, il disait, je te vois. Tu veux justice. Merci. Ta place est dans la protection, pas dans la vengeance.
Quand l’envie de tout dire montait, il disait, je te vois. Tu veux vérité. Merci. Ta place est dans une parole droite, pas dans l’exhibition.
Quand la peur du rejet montait, il disait, je te vois. Tu veux appartenance. Merci. Ta place est dans les liens sûrs, pas dans la foule.
Quatrième levier de la Sulhie, dit Samira. L’agir conscient par relâchement. La force qui ne s’éteint pas. Tu vas agir avec douceur, pas parce que tu es faible, mais parce que tu es relié à ta source.
Le moment décisif arriva quand Maëlle demanda à le voir. Elle avait été aspirée, elle aussi, par la machine. Les gens l’utilisaient comme preuve. D’autres l’accusaient d’avoir détruit un homme. Elle recevait des messages contradictoires. On la poussait à témoigner. On l’invitait sur des plateaux. On la traitait de victime instrumentalisée ou de justicière.
Ils se retrouvèrent dans un café près de Bastille, un de ces lieux qui tentent encore de ressembler à un café, malgré les tables connectées et les menus qui clignotent.
Maëlle avait l’air épuisé. Nassim sentit une honte ancienne, presque tendre, parce qu’elle venait de sa responsabilité.
Je suis désolé, dit il. Pas pour me sauver. Pour toi. Pour la blessure. Et pour ce que le monde a fait de toi après.
Maëlle le regarda longtemps.
Je ne voulais pas ça, dit elle. Je voulais qu’on m’écoute. Je voulais qu’on arrête le modèle avant qu’il ne fasse du mal. Et puis tout a explosé. Et maintenant, je suis coincée. Si je dis que ce n’était pas si grave, je trahis ce que j’ai ressenti. Si je dis que c’était grave, je deviens celle qui a brûlé un homme.
Nassim sentit son conflit intérieur. Tourner la page, se protéger, disparaître. Ou se battre, rectifier, exiger justice. Il se rappela l’Amana. Les dépôts. Le gardien.
Il posa une limite à l’intérieur de lui, puis à l’extérieur.
Je ne te demanderai pas de me défendre, dit il. Je te demanderai seulement de travailler avec moi sur ce qui compte. Le modèle. Les procédures. La façon dont on se parle. Je suis prêt à reconnaître publiquement ma faute. Mais je ne veux pas que tu sois une arme. Ni contre moi, ni pour moi.
Maëlle eut les yeux humides. Elle hocha la tête, comme si on venait de lui rendre un endroit où respirer.
Ils décidèrent ensemble d’un geste. Un geste simple, mais rare. Une déclaration commune, non pas pour calmer la foule, mais pour restaurer le réel. Ils écriraient un texte bref, précis, où Nassim reconnaîtrait la blessure et le rapport de pouvoir, où Maëlle préciserait qu’elle n’a jamais demandé la destruction, où ils annonceraient la mise en place d’un protocole de débat interne, et un audit indépendant du modèle.
Nassim savait que la foule rirait. Que certains y verraient une stratégie. Mais il ne s’adressait plus à la foule. Il s’adressait à ses dépôts.
Le texte fut publié. Il circula. Il déclencha des moqueries, puis des discussions plus lentes. Des personnes travaillant dans le même secteur commencèrent à parler de leurs propres réunions humiliantes, de leurs propres silences. Des syndicats proposèrent des ateliers. L’institution, surprise par l’ampleur, accepta l’audit indépendant et la création d’un espace de médiation.
Cinquième levier de la Sulhie, dit Samira quand ils se revirent sur un banc des Buttes Chaumont. Tu vas constater que le monde ne s’est pas écroulé. Tu vas constater que les dépôts sont honorés. Que les limites tiennent. Que ton agir devient stable.
Nassim regarda Paris en contrebas. La ville brillait comme un objet précieux et dangereux.
Le monde ne s’est pas écroulé, dit il. J’ai cru que poser des limites allait me condamner.
Et alors, demanda Samira.
Alors ça m’a rassemblé. Quand je fuyais, je me perdais. Quand je me battais, je me brûlais. Là, je me tiens. Je ne suis pas innocent. Je ne suis pas un monstre. Je suis un homme qui garde ce qui lui a été confié.
Il respira. Il sentit, pour la première fois depuis des semaines, une fatigue saine, celle qui suit l’action juste, pas l’épuisement de la panique.
Quelques mois plus tard, l’enquête interne conclut à un manquement managérial et à une maladresse grave, mais pas à un harcèlement systémique. Nassim ne retrouva pas son poste initial. Il accepta un rôle différent, moins exposé, centré sur la formation et la médiation. Certains y virent une mise à l’écart. Lui y vit une fidélité. Il continuait à servir, mais autrement.
Maëlle, de son côté, devint responsable d’un programme de prévention des humiliations organisationnelles. Elle parlait de la violence ordinaire des réunions, de la honte qui détruit les idées, de l’éthique qui commence dans la façon dont on se regarde. Elle n’était plus l’icône d’une vidéo. Elle était une voix.
Un soir de juin, sur les quais de Seine, Nassim croisa un jeune homme qui le reconnut. Il s’attendit au sarcasme. Le jeune homme hésita, puis dit, j’ai vu votre texte avec Maëlle. Ça m’a fait du bien. Dans mon boulot, on se fait humilier tout le temps. Je croyais que c’était normal. Je croyais qu’il fallait encaisser. Là, je me suis dit, on peut poser des limites.
Nassim sentit quelque chose se dénouer. Pas une victoire, plutôt une restitution. La blessure n’était pas effacée, mais elle avait cessé de n’être qu’une plaie. Elle devenait une cicatrice utile.
Quand il rentra chez lui, il éteignit les écrans. Il ouvrit la fenêtre. Paris faisait son bruit éternel, mais ce bruit ne le dévorait plus.
Il pensa aux fables qui, parfois, revenaient encore. Tu n’es rien. Tu es fiché. Tu es fini. Il les laissa passer comme on laisse passer des nuages.
Il se rappela le seuil. La colonne. La lampe. Le pont.
Et surtout, il se rappela qu’il avait appris à garder.
Dans les années 2030, à Paris, l’humiliation publique était devenue une industrie. Mais Nassim avait découvert une vérité plus ancienne que les écrans. On peut être exposé et rester vivant. On peut être accusé et rester digne. On peut être blessé et ne pas se venger. On peut réparer sans se détruire. On peut, dans le tumulte, choisir la paix qui n’est pas une fuite, mais une tenue.
La foule, elle, passa à un autre visage. Les écrans aussi. La ville aussi.
Nassim continua de marcher, non plus pour échapper au regard, mais pour habiter sa place.
Et c’est ainsi, sans triomphe, mais avec une fidélité obstinée, que le conflit se résolut. Non par l’effacement de l’humiliation, mais par la réussite intérieure et quotidienne d’une autre manière d’être homme, gardien de dépôts vivants, capable de les honorer et de les incarner, jusqu’à ce que la paix, lentement, devienne plus forte que le bruit.
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