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l’épuisement physique
L’épuisement physique n’est jamais seulement une fatigue du corps.
Il naît d’une pression prolongée, d’une accumulation d’exigences, de responsabilités assumées sans relais.
Peu à peu, le personnage confond sa valeur avec sa capacité à tenir, à produire, à répondre présent.
Le repos devient une faute, la pause une faiblesse, l’aide une humiliation.
À l’intérieur, plusieurs forces légitimes entrent alors en conflit.
Le sens du devoir exige de continuer.
La dignité refuse d’être vue comme défaillante.
Le corps, lui, réclame protection, sommeil, nourriture, sécurité.
Le besoin de lien désire du soutien, mais se heurte à l’orgueil.
Ce tiraillement engendre maladresse, erreurs, irritabilité, jugement dur envers soi et les autres.
L’épuisement fragilise la lucidité et rend les décisions plus dangereuses.
La honte s’installe, nourrie par la peur de décevoir ou d’être remplacé.
Le personnage se replie, s’endurcit, devient parfois hostile, tout en se sentant coupable.
À mesure que le corps s’affaiblit, l’identité vacille.
Le personnage ne sait plus s’il est celui qui agit ou celui qui subit.
Il lutte contre l’idée de poser des limites, craignant que l’arrêt signifie l’échec.
Pourtant, continuer ainsi menace sa sécurité, ses relations et son intégrité.
Le conflit interne atteint son point critique lorsque tenir devient plus destructeur que lâcher.
La résolution commence lorsque le personnage reconnaît que la fatigue n’est pas une faute morale.
En réconciliant ses besoins fondamentaux avec ses engagements, il découvre que la véritable force n’est pas l’endurance aveugle, mais la fidélité au vivant.
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l’épuisement physique
Julien : Je te jure, Claire, il y a des jours où j’ai l’impression que mon corps n’est plus mon allié mais une bête harassée qui refuse d’avancer…
Julien : Je te jure, Claire, il y a des jours où j’ai l’impression que mon corps n’est plus mon allié mais une bête harassée qui refuse d’avancer. Ce n’est pas seulement de la fatigue. C’est une pression qui s’empile, qui se resserre comme un étau. Tout arrive à la fois. Les urgences, les délais, les appels, les regards qui exigent. On te fait comprendre que tu n’as pas le droit de ralentir, parce qu’il y a des devoirs, des responsabilités, des gens qui comptent sur toi. Et puis les échecs s’ajoutent aux échecs, l’erreur d’hier appelle celle de ce matin, et tu finis par perdre ce petit avantage qui te permettait de tenir, cette vivacité, cette précision, cette confiance. Tu te retrouves dans une situation inextricable, comme un couloir sans porte, tandis que le danger te frôle, que la menace n’est plus une idée mais une présence, et que les défis se succèdent, différents chaque jour, mais tous également voraces.
Claire : Tu dis “bête harassée” avec une précision qui me fait peur. Raconte-moi. Qu’est-ce que tu sens exactement.
Julien : Je sens que l’effort me pousse à bout. Pas l’effort noble, celui qui fortifie, non. L’effort qui ronge. Celui où tu te lèves déjà vidé. Il y a des jours où j’ai porté, couru, grimpé, tenu bon, jusqu’à ce que mes muscles tremblent comme des branches en hiver. Il y a des jours où ce n’est même pas l’effort, c’est l’absence. La malnutrition, l’oubli de manger, l’économie de tout, la faim qui rend le monde plus étroit. Je me surprends à compter les heures depuis le dernier repas comme un homme compterait ses pièces. Et parfois c’est la maladie, une chose sourde, lente, qui te prend par l’intérieur. Une fièvre, une douleur, un souffle court. Même quand tu fais semblant, elle travaille. Et puis il y a ces réveils forcés, quand on t’arrache au sommeil comme on arrache un clou. Tu te redresses trop vite, le cœur cogne, les membres protestent, et tu payes chaque minute comme une dette.
Claire : Je vois. Ce n’est pas seulement la fatigue. C’est la vie qui te traite comme un outil qu’on use.
Julien : Exactement. Et l’outil s’abîme. Au début, ce sont des choses petites, presque ridicules. La maladresse. Tu tends la main, tu attrapes à côté. Tu te cognes à une table que tu connais pourtant. Tu te coupes parce que ton geste est lent, tu te brûles parce que ton cerveau arrive après la flamme. Un jour, j’ai laissé tomber un objet de valeur, un vrai, pas un bibelot. Il a heurté le sol, s’est fendu, et j’ai eu honte comme si j’avais brisé un serment. Il y a des tâches que je n’arrive plus à finir. Pas par paresse, non. Par épuisement. Tu commences, tu tiens, et soudain ton corps refuse comme un enfant qui se couche en travers du chemin.
Claire : Et tu fais semblant quand même.
Julien : Je fais semblant, et c’est là que je deviens dangereux. Tu ne t’en rends pas compte sur le moment. Tu crois que tu contrôles encore. Mais tes capacités diminuent, alors tu mets les autres en péril. Pas volontairement, et c’est ça le plus cruel. L’autre jour, j’ai commis une erreur bête qui m’a obligé à faire deux fois plus d’efforts pour la corriger. Imagine un parcours, une pente, tu trébuches et tu roules en bas d’une colline, et au lieu de continuer, il faut remonter toute la colline pour reprendre la course. Tu remontes, tu t’épuises davantage, tu te maudis, et tu recommences. Il m’arrive de devoir demander à quelqu’un de prendre le relais, et chaque fois j’ai l’impression de déposer une couronne de honte sur ma tête. Et parfois, à force d’être vidé, je prends de mauvaises décisions. Je choisis vite, je choisis mal. Je crois simplifier, j’aggrave.
Claire : Ce qui est “mineur” finit par préparer une catastrophe.
Julien : Oui. Et je le sais. C’est ça qui me ronge. Parce qu’un jour, par inattention, par perte d’équilibre, par faiblesse, tu peux blesser quelqu’un. Tu peux trébucher dans les escaliers et t’écraser, ou te faire une blessure grave qui change tout. Et pire encore, tu peux obliger quelqu’un à se mettre en danger pour te sauver. Je revois ces scènes absurdes où l’épuisé devient le centre du risque, comme une pierre dans le courant qui force les autres à plonger. Et il y a des accidents qui défigurent ou qui tuent. J’y pense comme à un cauchemar. Tu glisses en manipulant un outil, une scie par exemple, et ce n’est même pas toi qui paies le prix, c’est la main de celui qui la tient avec toi, c’est la chair de l’autre. Et puis il y a cette idée, la plus sombre, celle de dépasser les limites de son corps et de se fabriquer une blessure permanente, une douleur chronique à vie. L’épuisement n’est pas seulement un moment, c’est une forge. Il peut te façonner en ruine.
Claire : Et toi, que ressens-tu, dans cette forge.
Julien : De la colère d’abord. Une colère qui n’a pas toujours d’objet, alors elle s’accroche aux choses. À la chaise qui grince, au bruit d’une voix, au temps qui passe. Puis l’angoisse, comme un animal qui tourne dans la poitrine. La défaite, oui, parce que tu te vois reculer. La défiance aussi, tu te méfies des autres, tu crois qu’ils vont te juger. Le désespoir, quand tu comprends que tu ne peux pas gagner simplement en serrant les dents. Et pourtant, au milieu, il y a de la détermination, une espèce de fer qui refuse de plier. Parfois même de la terreur, cette peur nue de s’effondrer au mauvais moment. L’humiliation, la gêne, quand ton corps te trahit en public, quand tu cherches un mot et qu’il te manque, quand tes jambes tremblent. La culpabilité, surtout, parce que tu te dis que tu ne fais pas assez, que tu devrais tenir. Le sentiment d’inadéquation, comme si tu n’étais pas à la hauteur de la vie. L’impuissance, le regret de ne pas avoir mieux pris soin de toi, le ressentiment contre le monde qui ne s’arrête pas. La résignation qui te chuchote de lâcher. Le dégoût de soi, l’apitoiement sur soi, la honte, le tourment. Et puis cette impression terrible de manque de reconnaissance, comme si on ne voyait jamais ce que tu donnes. L’incertitude, la vulnérabilité, et ce sentiment d’inutilité qui s’asseoit près de toi comme un visiteur qui s’installe.
Claire : Tu parles de toi comme d’un homme qui se juge au tribunal.
Julien : Parce que c’est exactement ça. Et au tribunal, je suis mon propre procureur. Je me surprends à chercher des échappatoires. Je voudrais me dérober à mes responsabilités, faire passer mon bien-être avant celui des autres, ne serait-ce qu’une fois. Et en même temps, je me déteste de le vouloir. J’ai peur d’être perçu comme faible ou indigne par ceux dont l’opinion me tient. J’imagine leurs yeux, leurs phrases, leurs silences. Et si cet état vient de moi, si je me dis que c’est parce que je n’ai pas pris soin de ma santé, parce que je suis en mauvaise condition, alors je lutte contre un dégoût de moi-même et une honte qui me collent à la peau.
Claire : Et tu refuses l’aide.
Julien : Je la refuse par fierté, oui. Même quand je sais que j’en ai besoin. Et c’est là une contradiction qui m’humilie. Parce qu’au fond, je la désire, cette aide. J’en ai soif. Mais je suis en colère d’en avoir besoin. Comme si dépendre, même un instant, me volait ma dignité. Et il y a d’autres batailles encore, plus insidieuses. Je confonds endurance et valeur personnelle. Je me dis que si je ne tiens pas, je ne vaux pas. Je redoute d’être remplacé, oublié, déchu, comme si le repos était une abdication. Je persiste par déni, je fais taire les signaux du corps. Je m’identifie à ma performance plutôt qu’à mon être, et je deviens un homme qui ne s’aime qu’à condition de réussir. Parfois, je me demande si je ne me punis pas inconsciemment, si je ne cherche pas dans l’épuisement une expiation. Et j’ai peur, Claire, une peur simple et honteuse, que l’arrêt signifie l’échec définitif.
Claire : Cette peur est très sociale. Elle est faite des autres.
Julien : Justement. Les autres. Ceux qui dépendent de moi. La famille, les coéquipiers, les compagnons d’épreuve, ceux qui partagent une situation difficile où la collaboration n’est pas un luxe mais une condition de survie. Quand je faiblis, ce n’est pas seulement moi qui vacille. Je peux devenir un maillon faible. Et ce rôle-là, je ne le supporte pas.
Claire : Et pourtant, dans cet état, tu dois bien voir ce qui te rend encore plus vulnérable.
Julien : Je le vois, et je le déteste. Quand je suis épuisé, mes traits les plus mauvais prennent le pouvoir. Je deviens abrasif, arrogant, grincheux, hostile. Je peux être irrationnel, mélodramatique, comme si chaque détail était un drame parce que je n’ai plus la force de le relativiser. Le perfectionnisme me torture, je veux que tout soit impeccable alors que je n’ai plus d’énergie, et cela me rend pire. Le pessimisme m’envahit, les préjugés s’accrochent, la rancune resurgit. Je deviens autodestructeur, peu coopératif, ingrat, geignard. Et ensuite, je me juge pour tout ça, et la spirale continue.
Claire : C’est là que l’épuisement touche au cœur de tes besoins, pas seulement à tes muscles.
Julien : Oui. Au sommet, ce qu’on appelle la réalisation de soi, tout ce qui fait qu’on se sent vivant, les rêves, les passions, les loisirs, tout cela se retire comme la mer. Parce que le sommeil, le repos, c’est vital. Prioritaire sur tout ce qui n’est pas essentiel. Tu peux bien vouloir écrire, aimer, créer, bâtir, mais si ton corps réclame, tout s’efface. Ensuite l’estime de soi et la reconnaissance. L’épuisement t’affaiblit physiquement et mentalement, il limite tes capacités, et ton entourage peut confondre cela avec une faiblesse méprisable. Le pire, c’est que tu finis par partager leur regard. Tu te méprises toi-même. Puis l’amour et l’appartenance. Quand tu refuses d’écouter tes proches, quand tu persistes à dépasser les limites du sain, tu mets tes relations à l’épreuve. Tu deviens sourd à ceux qui t’aiment, et eux deviennent fatigués de te voir te perdre. Et il y a la sécurité. L’épuisement ralentit tes réflexes, brouille ton esprit, te rend confus. Il t’expose aux blessures. Une fatigue chronique peut même provoquer des maladies. Ta sécurité se fissure de toutes parts.
Claire : Et les conséquences, concrètement, tu les imagines comment.
Julien : Comme une liste de malheurs qui attendent leur tour. Tuer quelqu’un accidentellement, par un geste trop lent, une attention manquante. Provoquer un incendie domestique parce qu’on oublie une flamme, parce qu’on s’endort. Un accident mettant la vie en danger, sur la route, au travail, sur un chantier, dans une rue. Une fausse couche, une mortinaissance, si la fatigue s’accumule dans un corps déjà fragile. Une défiguration physique, parce qu’une chute, un outil, une brûlure, et le visage ne te revient plus. Être licencié ou mis à pied parce que tu n’es plus performant, parce que tu fais une erreur. Être injustement tenu responsable de la mort de quelqu’un, parce que les circonstances cherchent un coupable, et que le fatigué est un coupable commode. Craquer sous la pression, s’effondrer, ne plus pouvoir. Échouer à l’école, échouer au travail, perdre le fil. Se faire voler ses idées ou son travail, parce que tu n’as plus l’énergie de défendre, de protéger, de vérifier. Commettre une erreur publique, devant tous, une faute qui te colle à la peau. Une loyauté mal placée, continuer pour quelqu’un ou pour quelque chose qui ne le mérite pas, et s’y casser. Un mauvais jugement entraînant des conséquences imprévues, parce que l’esprit embrumé fait de la prudence une étrangère.
Claire : Et pourtant tu tiens encore. Donc il existe en toi des forces.
Julien : Oui, et c’est peut-être ce qui me sauve malgré moi. Il y a un côté aventurier, cette part qui accepte le terrain incertain. Une ambition aussi, pas celle qui écrase, mais celle qui pousse à rester debout. Du courage, parce que sans courage je serais déjà tombé. De la discipline, quand je réussis à faire ce qu’il faut malgré la lassitude. De l’enthousiasme, par éclairs, qui revient comme une lampe dans le brouillard. Un sens de l’honneur, qui me rappelle que je dois aussi me respecter. Le goût du travail, pas comme une chaîne, mais comme une structure. Une maturité, parfois, qui me permet de me regarder sans mentir. De la persévérance, ce vieux clou planté dans le bois du caractère. Et du bon sens, quand il daigne se faire entendre.
Claire : Si tu as tout cela, tu peux aussi tirer de cette épreuve autre chose que de la honte. Tu peux en sortir changé, mais vivant.
Julien : C’est là que tu me surprends.
Claire : Parce que je te vois, Julien, et je vois un homme qui croit que la difficulté physique est un verdict moral. Alors que ce n’est pas de ta faute si le corps flanche. Le corps est un royaume qui a ses lois, et aucune volonté n’abolit le besoin de repos. Il n’y a donc aucune raison d’avoir honte ou d’être gêné, pas plus qu’on aurait honte de saigner après une blessure.
Julien : Tu dis ça comme si c’était simple.
Claire : Ce n’est pas simple, mais c’est vrai. Et puis, quand tu tombes de fatigue, tu peux éprouver une empathie plus large pour ceux qui vivent cela. Tu comprends ce que vaut une journée quand chaque geste coûte. Tu deviens moins dur avec les autres. Tu reconnais aussi quelque chose de précieux. Ta réticence à accepter de l’aide n’est pas seulement un trait de caractère, c’est souvent une blessure émotionnelle, une croyance erronée, l’idée que recevoir diminue. Tu peux la regarder en face et la réfuter. Accepter un relais n’est pas abdiquer, c’est choisir de continuer sans te détruire.
Julien : Je me suis toujours dit que la force, c’était ne pas dépendre.
Claire : La force, c’est savoir quand dépendre sans se perdre. Et cette épreuve peut te ramener à la réalité la plus vaste. Les faiblesses sont universelles. Elles ne font pas de toi un inférieur, elles font de toi un humain. Tu peux apprendre l’équilibre entre effort et repos, comprendre que l’endurance n’est pas un fouet, mais un art. Tu peux laisser la confiance s’installer, confier une tâche, laisser quelqu’un t’aider, et paradoxalement renforcer tes liens. Car la confiance accordée est une forme d’amour. Tu peux aussi redéfinir la force. Pas l’invincibilité, mais une force durable, plus juste, qui ne s’obtient pas en se martyrisant.
Julien : Tu parles comme si tout cela avait un sens.
Claire : Cela a un sens si tu le transformes. L’épuisement peut t’apprendre que ta valeur n’est pas ta performance. Qu’un arrêt n’est pas un échec définitif. Qu’une faiblesse n’est pas une faute. Et qu’en cessant de te traiter comme un outil, tu redeviens un homme.
Julien : Alors… le premier pas, ce serait quoi.
Claire : Le premier pas, c’est de t’écouter sans te condamner. De voir que ta colère, ton angoisse, ta honte, ton sentiment d’inutilité ne sont pas des preuves contre toi, mais des signaux. De reconnaître quand tes traits sombres prennent le pouvoir, l’arrogance, l’hostilité, le perfectionnisme, et de les nommer sans te détester. De protéger les autres aussi, ceux qui dépendent de toi, en acceptant qu’un relais peut être un acte de responsabilité. Et de te rappeler, chaque jour, que le sommeil et le repos ne sont pas des plaisirs, mais des besoins vitaux, plus urgents que tes rêves pour un moment, afin que tes rêves puissent revenir ensuite.
Julien : J’entends. Et c’est étrange. Je me sens moins seul quand tu mets des mots sur tout ça.
Claire : Parce que ce n’est pas une histoire de faiblesse, Julien. C’est une histoire de limites. Et la sagesse commence quand on cesse de les nier.
Application de l’amana et de la sulhie
Voici une proposition de résolution incarnée du conflit de l’épuisement physique, inspirée du dialogue précédent, en prenant une lutte interne précise et en la déployant pas à pas par l’Amana puis par la Sulhie.
LUTTE INTERNE CHOISIE
« Refuser l’aide par fierté et peur d’être perçu comme faible, tout en désirant profondément du soutien.«
Ce conflit est au cœur de l’épuisement du personnage. Il ne s’agit pas seulement de fatigue, mais d’un tiraillement intérieur entre des forces légitimes devenues antagonistes.
AMANA
Restituer ce qui est sacré avant de chercher à agir.
Amana : premier levier
Reconnaître les dépôts sacrés en présence
Le personnage commence par ralentir son jugement. Il cesse de se demander ce qui ne va pas chez lui, et s’interroge autrement :
qu’est-ce qui, en moi, est agité par cette pression ?
Il découvre plusieurs dépôts sacrés à l’œuvre.
Il y a d’abord le dépôt de responsabilité. Il porte en lui l’élan vital de la contribution. Il veut être fiable, tenir sa place, ne pas abandonner. Ce dépôt répond au besoin supérieur de sens et d’utilité. Ce n’est pas un défaut : c’est une fidélité profonde.
Il y a ensuite le dépôt de dignité. Celui qui murmure que dépendre, demander, flancher, c’est risquer de perdre sa valeur. Ce dépôt est lié à l’élan de reconnaissance et au besoin supérieur d’estime. Là encore, rien d’illégitime : il protège l’identité.
Il y a aussi le dépôt du vivant corporel, souvent ignoré. Celui qui réclame repos, lenteur, soin. Il est porteur de l’élan de préservation et du besoin supérieur de sécurité et d’intégrité.
Enfin, il perçoit un dépôt de lien, discret mais puissant. Le désir d’être soutenu, accompagné, reconnu dans sa fragilité. Il répond à l’élan de relation et au besoin d’appartenance.
La pression extérieure n’a rien créé. Elle a simplement mis ces dépôts en tension les uns contre les autres.
Amana : deuxième levier
Le gardien se lève et redessine les territoires
Le personnage cesse alors de s’identifier à une seule voix intérieure. Il se place comme gardien de ces dépôts. Non pour en sacrifier un, mais pour leur rendre à chacun un territoire vivable.
Il voit que le dépôt de responsabilité a envahi tout l’espace. Il a colonisé le temps, le corps, les relations. Il décide de lui poser une limite claire :
la responsabilité n’inclut plus l’auto-destruction.
Il redonne un territoire au dépôt corporel. Désormais, le repos n’est plus une faiblesse tolérée en cachette, mais une zone protégée. Par exemple : dormir devient non négociable certains jours, même si le travail n’est pas fini.
Il réhabilite le dépôt de dignité en le redéfinissant. La dignité n’est plus liée à l’autosuffisance, mais à la justesse. Il trace une limite intérieure : demander de l’aide n’est pas mendier, c’est coopérer.
Il offre enfin un espace explicite au dépôt du lien. Il lui accorde le droit de s’exprimer sans honte. Cela se traduira par une limite extérieure : ne plus porter seul ce qui peut être partagé.
Ces limites ne sont pas des abandons. Elles sont des actes de garde.
Amana : troisième levier
Des thèmes symboliques pour guider l’action
Pour rester fidèle à ce travail intérieur, le personnage choisit des images-guides.
Il se voit comme un jardinier, non comme un soldat. Un jardinier sait qu’une terre épuisée ne produit plus, même sous la contrainte.
Il adopte le symbole du relais. Passer un flambeau n’éteint pas la flamme, il la prolonge.
Il s’appuie sur l’image de la source plutôt que du réservoir. Il comprend que puiser sans retour mène à l’assèchement, tandis que protéger la source nourrit l’ensemble.
Ces symboles orientent ses comportements. Ils deviennent des repères silencieux dans ses décisions quotidiennes.
Amana : quatrième levier
Retrouver son identité par la fidélité aux dépôts
Peu à peu, le personnage sent quelque chose se stabiliser. Il ne se définit plus comme celui qui tient coûte que coûte, mais comme celui qui honore ce qui lui est confié.
Sa responsabilité devient plus juste.
Sa dignité cesse d’être défensive.
Son corps redevient un allié.
Le lien cesse d’être une dette.
Il retrouve son identité non en forçant, mais en restant fidèle à ces dépôts sacrés réconciliés.
SULHIE
Faire vivre dans le réel ce qui a été restauré intérieurement.
Sulhie : premier levier
Fables, lucidité et défusion cognitive
Au moment d’agir, les anciennes narrations reviennent.
Il se dit :
« Si je demande de l’aide, on verra que je ne suis pas à la hauteur. »
« J’ai toujours tenu seul, pourquoi changer maintenant ? »
« Les autres ont besoin de moi, je n’ai pas le droit de ralentir. »
Il reconnaît ces pensées comme des fables, construites à partir de fragments du passé. Un ancien reproche. Une réussite obtenue dans la douleur. Une peur héritée.
Il oppose les faits.
Le monde ne s’est jamais effondré quand il a délégué.
Personne ne lui a retiré sa valeur lorsqu’il a exprimé une limite.
Son corps, lui, a déjà payé le prix du silence.
Il ne combat pas ses pensées. Il les laisse passer. Il revient à ce qui compte maintenant : préserver le vivant pour continuer à servir avec justesse.
Sulhie : deuxième levier
Maturité émotionnelle et traversée de l’inconfort
Exprimer ses limites crée un tumulte. Le cœur bat plus vite. La gorge se serre. La peur d’être jugé surgit.
Il reste. Il ne fuit pas cette sensation. Il parle malgré la voix tremblante. Il dit par exemple :
« Je ne peux pas prendre cela cette semaine. »
ou
« J’ai besoin de soutien sur ce point. »
L’inconfort est intense au début. Puis il baisse. La peur n’est pas confirmée. À force d’expositions successives, le corps apprend. La crispation laisse place à une douceur nouvelle. La maturité émotionnelle s’installe non par théorie, mais par expérience.
Sulhie : troisième levier
Réconciliation des parties en conflit
À l’intérieur, le personnage rassemble ce qui était éparpillé.
Il s’adresse mentalement à ses parties.
À celle qui veut tenir : « Tu comptes. Ton courage est précieux. »
À celle qui est épuisée : « Tu as droit au repos. »
À celle qui veut de l’aide : « Tu n’es pas faible. »
Il confirme les nouvelles délimitations. Chacune retrouve un espace d’expression sans écraser l’autre. Le conflit devient dialogue.
Sulhie : quatrième levier
Agir par relâchement et douceur
Les actions changent de qualité.
Il agit plus lentement, mais plus justement.
Il délègue sans se justifier excessivement.
Il s’accorde des pauses sans se punir.
La force ne vient plus des réserves vidées, mais de la source restaurée. L’action ne fatigue plus de la même manière. Elle est portée par l’élan vital rétabli.
Sulhie : cinquième levier
Constat et résolution
Avec le temps, le personnage constate.
Le monde ne s’est pas écroulé.
Les relations ont résisté, parfois même gagné en sincérité.
Ses dépôts sacrés sont honorés.
Les limites posées intérieurement ont été portées à l’extérieur.
Il a dépassé la fusion avec ses pensées.
Il a traversé l’inconfort sans se renier.
Chaque partie de lui a été reconnue, écoutée, réconciliée.
Il agit désormais avec relâchement, ouverture et douceur.
Et il voit que cela fonctionne.
Le conflit de l’épuisement physique est alors résolu non parce que tout est facile, mais parce que rien d’essentiel n’est plus sacrifié.
Le Gardien de la Source, une nouvelle littéraire sur les conflits internes dus à l’épuisement physique
La première chose que Lucas remarqua, ce matin-là, ce fut le bruit..

