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un retard qui vous fait être en retard
Le conflit interne né d’un retard qui engendre d’autres retards commence souvent par un détail anodin, mais il active immédiatement une lutte intérieure. La personne sent la pression monter et cherche à reprendre le contrôle par la vitesse, ce qui aggrave la situation. L’anxiété surgit, accompagnée d’une colère diffuse, tantôt dirigée contre soi, tantôt projetée sur le monde extérieur. La pensée se rigidifie et oscille entre l’auto-accusation excessive et le déni de responsabilité.
Le temps cesse d’être un cadre et devient un adversaire. Chaque imprévu est vécu comme une attaque personnelle, renforçant la sensation d’impuissance. La peur du jugement et de la perte de crédibilité pousse à se justifier, à mentir ou à dramatiser les causes du retard. L’individu agit alors en mode réflexe, sans recul, prenant des décisions précipitées qui augmentent le risque d’erreur ou de danger.
Peu à peu, le conflit s’approfondit : la personne sent qu’elle trahit quelque chose de plus vaste qu’un horaire, comme sa dignité, sa fiabilité ou le respect d’autrui. La honte s’installe, suivie d’un découragement silencieux. Pourtant, au cœur de ce chaos, le retard agit comme un révélateur. Il met en lumière un déséquilibre interne, souvent lié au surmenage, au perfectionnisme ou à la peur de décevoir. Le véritable conflit n’est alors plus avec le temps, mais avec soi-même et la manière dont on tente de répondre à des exigences contradictoires.
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un retard qui vous fait être en retard
Tu as cette tête, Henri. Celle des hommes qui arrivent avec le temps en lambeaux, comme une chemise arrachée dans une bousculade…
« Tu as cette tête, Henri. Celle des hommes qui arrivent avec le temps en lambeaux, comme une chemise arrachée dans une bousculade. »
« Ne m’en parle pas, Clara. J’ai l’impression d’avoir couru toute la matinée derrière une minute qui se moquait de moi. C’est un retard qui a enfanté un autre retard, puis un autre encore, comme ces dettes qu’on contracte pour payer les premières. Au bout de trois heures, je ne faisais plus que réparer des dégâts en en causant de nouveaux. »
« Alors raconte. Pas l’excuse. La mécanique. Je veux voir comment ton destin s’est amusé à te désorganiser. »
« Cela commence toujours par une petite fissure, presque élégante. Ce matin, mon réveil n’a pas sonné. Ou plutôt il a sonné dans un rêve que j’ai pris pour un bruit de pluie. J’ai ouvert les yeux trop tard, la bouche pâteuse, la tête lourde, cette punition de la veille qu’on appelle la gueule de bois quand on veut plaisanter, mais qui n’a rien de drôle quand on cherche ses chaussettes comme un soldat cherche sa baïonnette. »
« Premier accroc. »
« Oui. Et tout ce qui suit est une cascade. Je saute du lit, je bouscule la chaise, je renverse le verre d’eau sur un dossier, je jure. Pendant que je m’habille, un détail domestique se met à conspirer contre moi. La petite couche de mon neveu, que je gardais ce matin, déborde au moment précis où je devais franchir la porte. Tu sais cette ironie des choses, Clara. Rien ne déborde quand on a du temps, tout déborde quand la minute est comptée. On essuie, on change, on cherche des lingettes, on se lave les mains, et déjà l’horloge a pris un air de juge. »
« Les maisons ont leur propre dramaturgie. »
« Et puis l’animal. Le chien. Je l’ouvre, je croyais le tenir, il s’échappe comme si la liberté était son métier. Il file dans l’escalier, je dévale derrière lui, je heurte la rampe, je me cogne au genou. Une voisine ouvre sa porte, me regarde avec ce mélange d’amusement et de mépris qu’on réserve aux gens qui n’ont pas leur vie en main. Quand je l’attrape enfin, je le serre trop fort, il gémit, je culpabilise, j’ai déjà le cœur en colère contre moi. »
« Tu passes de l’urgence à la faute, et de la faute à la honte. »
« Exactement. Et comme si cela ne suffisait pas, l’infrastructure s’y met. Une canalisation a lâché dans l’immeuble. Juste un filet d’eau, mais au mauvais endroit, juste devant la cave où l’on a rangé les clés. J’hésite. Je pense à l’inondation. Je pense à mon rendez vous. Je choisis mal. Je tente de faire vite, et faire vite, Clara, c’est toujours faire mal. Je ferme un robinet, j’appelle le concierge, je perds encore cinq minutes, et ces cinq minutes en appellent dix, puis quinze. Sur le palier, l’alarme incendie s’est déclenchée dans un autre appartement, parait il, une fumée de cuisine, rien, mais le bruit, la foule, les portes qui claquent, les questions des voisins, et moi au milieu, qui voudrais être invisible. »
« Le monde te retient par la manche. »
« Je sors enfin, et c’est le transport. La voiture ne démarre pas. Le moteur tousse comme un vieillard vexé. Je tourne la clé, je tourne encore, et je sens ce sentiment abject, celui de perdre le contrôle. Je pourrais prendre le vélo, mais on me l’a volé la semaine dernière. Alors je cours vers l’arrêt, et j’apprends que le bus scolaire bloque tout le carrefour, qu’un pont levis est levé, que la circulation s’est épaissie comme une soupe froide. L’embouteillage devient une sorte de fatalité collective. »
« Et toi dans la foule, tu te sens seul. »
« Seul, oui, et stupide. Parce qu’au milieu de cette agitation, je me rends compte que j’ai oublié mon portefeuille. Le portefeuille, Clara. La clé de la vie moderne. Je revois la table, la poche, la veste. Je reviens sur mes pas, je monte quatre étages, je fouille. Et comme je fouille trop vite, je passe à côté. Je deviens ce personnage ridicule qui cherche ce qu’il a sous les yeux. Je finis par le trouver dans un autre manteau, évidemment. Le temps, lui, ne me pardonne pas. »
« Et tu te mets à courir avec une colère qui n’a plus d’objet. »
« Une colère, oui, et une nervosité qui me rend maladroit. Je me trompe de chemin. Je prends une rue en sens unique. Je me fais klaxonner. Je manque de prendre un trottoir. Et pour couronner le tout, une contravention. Pas aujourd’hui, mais l’idée est là, tu sais, comme une menace suspendue. Je conduis trop vite, je freine trop tard, je me hais de risquer ma vie pour un rendez vous. »
« Tu sais que c’est le moment où les accidents se fabriquent. »
« J’y pense. Et cette pensée m’étrangle. Parce que l’accident, je l’ai frôlé. Un scooter a surgi, j’ai eu un mouvement brusque, j’ai senti la voiture se dérober. À cet instant, j’ai vu tout ce qu’un retard peut coûter, non pas en réputation, mais en chair, en sang, en morts possibles. Et j’ai eu peur. Une vraie terreur, pas celle qu’on raconte, celle qui met une sueur froide sur la nuque. »
« La sécurité, ce besoin si simple, devient fragile dès qu’on est pressé. »
« Oui. Pressé, donc dangereux. Et tandis que je suis là, au bord de la panique, mon téléphone sonne. Un appel important. L’école, justement, qui me demande si je peux passer plus tôt, un enfant qui tousse, un avis médical, une paperasse. Ou le patron, qui veut une réponse immédiate. Tu vois la scène. On ne peut pas raccrocher sans faute morale, mais répondre coûte du temps, et le temps, lui, te condamne déjà. »
« Et tu dois aussi attendre. On attend toujours quelqu’un quand on est déjà en retard. »
« La baby sitter devait arriver à huit heures, elle arrive à huit heures vingt. Un covoitureur envoie un message, “j’arrive”, et n’arrive pas. Le bus est lui même en retard, comme si le monde entier avait décidé de te faire une leçon sur l’impatience. Alors je piétine, je regarde l’horloge, je perds la notion du temps, paradoxalement. On croit suivre chaque minute, et soudain on s’aperçoit qu’une demi heure a disparu. »
« Là, le retard n’est plus un événement. C’est un état. »
« Et un état qui blesse. D’abord les petites blessures. Les frictions. Les gens qui attendent et dont les yeux te disent, sans même parler, “tu ne vaux pas mon temps”. J’ai senti ma crédibilité tomber d’un cran, comme une marche qu’on rate. Puis, dans la précipitation, j’ai oublié un détail important. Un document. Une signature. Une phrase à dire. On oublie toujours l’essentiel quand on court, on ne garde que le bruit dans la tête. J’étais irritable. Tout m’agressait. La voix du conducteur, la lenteur d’une vieille dame sur le passage piéton, la sonnerie du téléphone, le simple fait de respirer. »
« Le stress te rend petit. »
« Petit et malade. J’ai senti mon estomac se serrer, cet ulcère que le médecin menace depuis des mois. La tension dans mes tempes. L’hypertension, peut être. Et bien sûr, j’ai sauté le repas. Je me suis dit, “je mangerai plus tard”, et plus tard n’est jamais venu. Alors la faim s’est mêlée à la colère. Je devenais un mauvais homme pour une simple affaire d’horaires. »
« Et si les conséquences dépassaient le simple inconfort, qu’aurait il pu se passer ? »
« Le désastre, Clara. Celui qui tient dans une poignée de minutes. Arriver en retard à un entretien d’embauche et voir le poste s’évanouir, comme une porte qui se referme sans bruit. Rater un vol pour un événement important. Perdre une dernière chance en amour, parce qu’on n’a pas été là au moment où l’autre tendait la main. Et l’accident, le vrai, celui qui ne se répare pas. L’accident causé par la précipitation, par un message envoyé au volant, par une rue traversée sans regarder. On pourrait tuer quelqu’un, sans intention, par simple hâte. »
« C’est la tragédie des gestes pressés. »
« Et la rage au volant. Je l’ai sentie monter. Cette envie de punir le monde d’être lent, de m’avoir contrarié. J’ai eu honte de moi, et cette honte a nourri la colère, et la colère a nourri la honte. Cercle infernal. J’ai failli faire une crise de panique. Le souffle court, le cœur qui tape, le sentiment d’abîme, comme si l’air se retirait de la pièce. J’ai imaginé un effondrement mental, au milieu de la rue, ridicule, public. J’ai imaginé manquer un mariage, un baptême, une naissance, un enterrement, ces cérémonies où l’absence devient une blessure relationnelle. J’ai même vu, dans un éclair, la scène d’un licenciement, sec, administratif, parce qu’on aura trop souvent dit “désolé, j’étais en retard”. »
« Tu prononces “désolé” comme on paye une amende, et l’amende n’achète pas le pardon. »
« Les émotions, Clara, sont un désordre. J’étais agité, en colère, agacé, en conflit avec moi même. J’avais un sentiment de défaite, une attitude défensive. Dès qu’on me demandait “qu’est ce qui s’est passé”, je voulais répondre avec les dents serrées, comme si on m’attaquait. Je ressentais du désespoir, puis une détermination crispée, puis de la gêne, puis de la culpabilité, puis l’impatience, puis l’irritation, puis la panique. Un véritable carnaval intérieur. Et au dessus de tout, l’impuissance. Le regret. L’inquiétude. Cette maladie du temps qui te fait croire que tu es un homme mauvais parce que tu as mal cadré une matinée. »
« Parle moi de ce qui se passe dans ta tête, plus profondément. Les luttes. »
« D’abord, je m’accuse injustement. Comme si le monde n’existait pas, comme si la canalisation cassée était ma faute, comme si le réveil muet était un complot que j’aurais secrètement souhaité. Je me dis, “tu es incapable, tu es un raté, tu n’arriveras jamais à rien”. Pensées défaitistes, surtout quand j’imagine les conséquences graves. Et puis, brusquement, je fais l’inverse. Je nie ma responsabilité. Je blâme les autres. Le voisin, le chien, l’école, la baby sitter, la ville, la pluie. C’est une manière de ne pas mourir de honte. Mais cela me rend odieux. »
« Tu oscilles entre te fouetter et te disculper. »
« Et dans les deux cas, je suis faux. Je me mets sur la défensive. Je parle trop, je m’explique trop, je deviens verbeux, je veux convaincre, comme si la longueur d’un discours pouvait racheter l’instant perdu. Je lutte contre la panique, contre l’anxiété, contre le tremblement intérieur. Je sens le regard des autres, réel ou imaginaire, et je m’y débats. Je suis tenté de mentir, bien sûr. De dire “il y a eu un accident”, même si ce n’est qu’un pont levis. De noircir la cause, pour rendre mon retard plus noble. J’entends en moi une petite voix qui veut préserver l’image. Une autre voix répond, “si tu mens, tu t’enchaînes”. »
« Et c’est là que le caractère se révèle. »
« Oui. Le caractère, c’est ce qu’on choisit quand on est acculé. Je sens le conflit entre l’homme que je veux paraître et l’homme que je suis, pressé, désorganisé parfois, débordé par un emploi du temps trop chargé. Je perds la lucidité. Je prends des décisions impulsives. Je me dis, “je vais rattraper”, et je fais des bêtises pour rattraper. Je me sens victime, je me dis “pourquoi toujours moi”, et pourtant je sais que j’ai mes torts, que ma mauvaise organisation est une part du drame. Et il y a cette fatigue morale, Clara, quand on reconnaît un schéma. Quand on se dit, “encore”. Alors je suis tenté d’abandonner, de tout envoyer promener, ou bien je deviens obsessionnel, je veux tout contrôler, je veux que chaque objet ait sa place, que chaque minute soit une marche. C’est une rigidité qui ressemble à de la force, mais qui est une peur. »
« Qui souffre autour de toi quand tu es dans cet état ? »
« Tout le monde. Les collègues qui attendent une réunion, le patron qui mesure la fiabilité au tic tac de sa montre, les clients qui interprètent ton retard comme un manque de respect, le conjoint qui pense qu’on ne l’aime pas assez pour être à l’heure, les enfants qu’on laisse à la porte de l’école, la nounou qui perd son après midi, les amis qui se tiennent debout dans le froid. Toutes ces personnes en attente, qui font de ton retard une petite offense intime. »
« Et certains traits chez toi ajoutent de l’huile sur le feu. »
« Je le sais. J’ai parfois quelque chose d’abrasif quand je suis stressé. Je deviens contrôlant, comme si contrôler les autres pouvait me rendre maître du temps. Je suis défensif, je me justifie. Désorganisé, aussi, quand je cumule trop. Inconstant dans mes routines. Imprudent quand je presse l’accélérateur. Distrait, oublieux, étourdi, je pose les clés n’importe où. Difficile, impatient, impulsif, je coupe la parole. Indécis, je change de plan au dernier moment. Rigide, je refuse l’improvisation quand elle sauverait la situation. Irresponsable, parfois, dans le sens où je fais porter mes urgences à ceux qui n’y sont pour rien. Martyr, aussi, je me raconte que je souffre plus que les autres. Mélodramatique, je grossis le drame pour qu’on me plaigne. Nerveux, obsessionnel, perfectionniste, je veux que tout soit parfait, et comme ce n’est jamais parfait, je suis en retard. Égoïste, têtu, je m’accroche à une manière de faire. Anxieux, surtout. L’anxiété, c’est une horloge intérieure qui avance trop vite. »
« Et ces retards touchent tes besoins les plus profonds, pas seulement ton agenda. »
« Oui. L’accomplissement, d’abord. Si je rate trop, je perds un poste, je renonce à un projet, je quitte une association où je voulais faire le bien. L’estime, ensuite. On perçoit l’homme en retard comme égoïste, désorganisé, peu fiable, peu professionnel. Même quand je sais que ce n’est pas toute la vérité, le regard des autres finit par m’habiter. Et l’amour, l’appartenance. Quand je manque un moment important pour quelqu’un que j’aime, je brise quelque chose. Surtout si cela devient une habitude. On ne pardonne pas éternellement à quelqu’un qui arrive après les larmes ou après les rires. Et la sécurité, enfin. Être en retard, c’est être pressé. Et être pressé, c’est devenir dangereux. Envoyer un message au volant, traverser sans regarder, conduire trop vite, oublier un bébé endormi sur un siège arrière. Ces images me hantent parce qu’elles sont possibles, parce qu’elles naissent de la distraction. »
« Et les blessures possibles ne sont pas des métaphores. »
« Non. Tuer quelqu’un accidentellement. Être licencié. Se faire larguer. Commettre une erreur en public. Ce sont des blessures qui laissent des traces, parfois pour toute une vie. »
« Pourtant, tu n’es pas sans ressources. Quelles qualités as tu quand tu te tiens droit ? »
« Je peux être ambitieux sans être vorace. Courtois, même quand je suis fatigué, si je m’en souviens. Efficace quand je ne me disperse pas. Organisé quand je respecte mes propres règles. Professionnel quand je cesse de jouer au martyr. Correct, responsable. Capable de dire, simplement, “j’ai eu tort”. C’est une force, Clara, d’assumer sans se détruire. »
« Et si, au lieu de n’y voir qu’une défaite, tu cherchais les résultats positifs possibles ? Car il y en a, même dans la chute. »
« Il y en a. Je le reconnais à contre cœur. Parfois, un retard fabrique une rencontre. Ce matin, par exemple, si je n’avais pas couru après le chien, je n’aurais pas croisé la voisine du quatrième qui m’a parlé de ce poste à pourvoir dans son bureau. C’est un hasard, mais le hasard nourrit les vies. Parfois, je tire une leçon. Je comprends que je dois préparer mes affaires la veille, placer le portefeuille toujours au même endroit, vérifier l’alarme, ménager des marges. Planifier, non pas comme un maniaque, mais comme un homme qui se respecte. »
« Et l’honnêteté ? »
« Oui. Assumer la responsabilité de mon retard peut ouvrir le pardon. Dire la vérité, même si elle est banale, même si elle n’a pas le panache d’un drame. Dire, “je me suis mal organisé, j’ai sous estimé le temps”. Et recevoir, parfois, une indulgence. Cela m’apprend l’humilité. Et puis, il y a cette prise de conscience du surmenage. Si je suis toujours à la minute, c’est que ma vie est trop serrée. Que je vis comme si chaque heure devait produire quelque chose. Le retard, alors, devient un symptôme. Il m’oblige à changer de mode de vie. À dormir. À refuser des engagements. À respirer. »
« Et le mal pour un bien ? »
« Cela aussi. Rater une destination finale, manquer un rendez vous, et découvrir que ce qui semblait une catastrophe m’a évité une autre douleur. Une réunion où l’on m’aurait humilié. Un trajet où l’accident se serait produit. Un rendez vous amoureux qui n’était qu’une illusion. Parfois, le retard est une main invisible qui détourne. Et parfois encore, il déclenche un changement durable de priorités. Je choisis enfin ce qui compte vraiment. Et tu sais quoi, Clara ? Dans certains cas, parler de mon retard, avouer ma fragilité, a renforcé une relation. Les gens qui m’aiment ont vu l’homme derrière l’horloge. La vulnérabilité reconnue, quand elle est honnête, peut rendre plus proche. »
« Alors tu vois. Le retard n’est pas seulement une faute. C’est une scène où tu te dévoiles. Une comédie parfois, une tragédie possible, mais aussi une leçon sur ton caractère. »
« Oui. Et si je dois être balzacien, Clara, je dirais ceci. Le temps est une monnaie. Le pauvre en temps s’endette. L’homme pressé ruine sa santé, sa dignité, ses amours, sa sécurité, pour payer une minute qu’il ne possède pas. Mais l’homme lucide peut, au milieu même du tumulte, retrouver une souveraineté. Non pas en rattrapant le temps, cela est impossible, mais en reprenant sa responsabilité. Et c’est peut être là, au fond, la seule ponctualité qui vaille. »
Application de l’amana et de la sulhie
Voici une proposition de résolution incarnée du conflit « un retard qui vous fait être en retard », en continuité directe du dialogue précédent, avec comme lutte interne centrale :
nier sa responsabilité et blâmer les autres, oscillant avec l’auto-accusation excessive.
La résolution se fait pas à pas, par l’Amana puis par la Sulhie, dans une logique vivante, intérieure puis concrète.
I. L’AMANA : RÉTABLIR LA GARDE DES DÉPÔTS SACRÉS
Amana : premier levier
Reconnaître les dépôts sacrés en jeu
Henri cesse de penser son retard comme un simple échec logistique. Il comprend qu’il est l’agitation visible de plusieurs dépôts sacrés qui s’entrechoquent en lui.
Il identifie peu à peu ces dépôts.
Il y a d’abord le dépôt de la responsabilité.
Être à l’heure n’est pas qu’une exigence sociale, c’est l’expression d’un engagement profond envers autrui. Collègues, enfants, partenaires attendent non seulement un corps présent, mais une parole tenue. Ce dépôt touche l’élan vital de la sécurité et du lien.
Il y a ensuite le dépôt de la dignité personnelle.
Arriver à l’heure, ou reconnaître un retard sans se mentir, nourrit l’estime de soi. Ce dépôt répond à l’élan vital de la valeur et du sens.
Il y a aussi le dépôt de la vitalité.
Henri comprend que ses retards chroniques signalent un surmenage. Son corps réclame repos, lenteur, marges. Ce dépôt correspond à l’élan vital de la préservation de la vie.
Enfin, il y a le dépôt du rôle social.
Professionnel, ami, homme fiable. Chaque rôle n’est pas un masque, mais une confiance confiée. Le retard réveille la peur de trahir ce dépôt.
Il réalise alors une chose essentielle :
la pression extérieure ne crée pas le conflit, elle agite ce qui compte déjà profondément en lui.
Amana : deuxième levier
Le gardien assume, redessine, pose des limites
Henri cesse de vouloir satisfaire tous les dépôts en même temps, sans hiérarchie. C’est cela qui l’éparpillait.
Il devient gardien.
Le gardien reconnaît que chaque dépôt est légitime, mais qu’aucun ne doit étouffer les autres.
Il observe la scène intérieure.
La responsabilité écrase la vitalité.
La dignité est maltraitée par la honte.
Le rôle social déborde et envahit la sphère intime.
Alors le gardien pose des choix sacrés.
Il décide que la vitalité aura désormais un territoire non négociable.
Concrètement, cela signifie dormir suffisamment, refuser certains engagements, prévoir des marges de temps.
Limite intérieure posée : je ne sacrifierai plus mon corps pour sauver une image.
Il redonne à la responsabilité un contour juste.
Être responsable ne signifie plus « ne jamais décevoir », mais « prévenir, ajuster, réparer ».
Limite intérieure : je suis responsable de mes choix, pas du contrôle de toutes les variables.
Il protège la dignité.
Le mensonge et l’excuse grandiloquente sont interdits sur ce territoire.
Limite intérieure : je dirai la vérité simple, même si elle est ordinaire.
Ces limites intérieures deviennent des limites extérieures.
Henri commencera à dire non.
À prévenir plus tôt.
À accepter que certains soient déçus sans s’effondrer.
Amana : troisième levier
Les thèmes symboliques qui guident l’action
Pour se guider, Henri choisit des images intérieures.
Il se voit comme un gardien de seuils.
Chaque engagement est une porte. Il n’ouvre plus toutes les portes à la fois.
Il adopte le symbole de la marge blanche.
Un espace vide autour de chaque rendez vous. Ce vide n’est pas du gaspillage, c’est de la vie.
Il se répète une phrase simple, presque rituelle :
je préfère arriver entier que pressé.
Ces thèmes orientent ses comportements.
Ils s’expriment dans sa parole, dans ses choix, dans son rythme.
Amana : quatrième levier
Retrouver son identité par la fidélité aux dépôts
En honorant ces dépôts, Henri cesse de se définir comme « celui qui est toujours en retard ».
Il se reconnaît comme un homme fiable qui apprend à se respecter.
Son identité se stabilise.
Il n’est plus en lutte contre lui même.
Il n’essaie plus d’être parfait, il est fidèle.
II. LA SULHIE RÉCONCILIER ET INCARNER
Sulhie : premier levier
Fables intérieures et lucidité
Les fables surgissent.
« Si je pose mes limites, on va me rejeter. »
« Je suis comme ça, j’ai toujours été en retard. »
« Les autres en demandent trop, je n’y peux rien. »
Henri apprend à les reconnaître comme des narrations, non comme des vérités.
Il oppose les faits aux fables.
Fait : quand il prévient honnêtement, la plupart comprennent.
Fait : il a déjà été ponctuel quand il protégeait ses marges.
Fait : ses pensées sont des pensées, pas des ordres.
Il apprend à les laisser passer.
À revenir à une seule question : qu’est ce qui compte maintenant.
Sulhie : deuxième levier
Maturité émotionnelle et traversée de l’inconfort
Quand Henri annonce une limite, l’inconfort arrive.
La peur de décevoir.
La tension dans le ventre.
L’envie de se justifier.
Il reste.
Il ne se corrige pas.
Il respire.
Il ne fuit pas.
La première fois, l’inconfort est intense.
La dixième fois, il est plus court.
La vingtième, il devient presque doux.
La maturité émotionnelle s’acquiert ainsi :
par l’exposition répétée à ce que l’on fuyait.
Sulhie : troisième levier
Réconciliation des parties internes
Les parties se rassemblent.
La part anxieuse est entendue : elle voulait protéger.
La part exigeante est reconnue : elle voulait honorer.
La part fatiguée est accueillie : elle voulait survivre.
Chacune reçoit une place claire.
Aucune n’est expulsée.
Aucune ne gouverne seule.
Henri devient unifié.
Sulhie : quatrième levier
L’agir doux et conscient
Il agit désormais sans crispation.
Il prépare ses affaires la veille, non par peur, mais par soin.
Il prévient en amont, sans se flageller.
Il ralentit.
Son action ne l’épuise plus.
Elle puise à la source, pas dans la réserve.
Sulhie : cinquième levier
Constat final : le conflit est résolu
Henri observe.
Le monde ne s’est pas effondré.
Les relations se sont clarifiées.
Certains liens se sont même approfondis.
Les dépôts sacrés sont honorés.
Les limites sont vécues.
La fidélité à soi est réelle.
Il a traversé la fusion cognitive.
Il a tenu dans l’inconfort.
Il a réconcilié ses parts.
Il agit avec douceur et fermeté.
Le retard n’est plus un piège.
Il est devenu un signal.
Et Henri, enfin, arrive.
les marges du temps, une nouvelle littéraire sur un retard qui vous fait être en retard
Cambridge, 2023. Un matin de janvier où la lumière semble avoir été posée sur la ville avec des doigts froids…

