La Clarté avant la Victoire
Bordeaux, 1994. La ville avait cette façon de briller sans se donner, comme une femme sûre d’elle qui ne sourit pas trop tôt…
Bordeaux, 1994. La ville avait cette façon de briller sans se donner, comme une femme sûre d’elle qui ne sourit pas trop tôt. Les façades blondes de la rue Sainte-Catherine renvoyaient une lumière de miel, et la Garonne, lourde et lente, semblait porter dans ses remous le secret de tous ceux qui passaient sans savoir ce qu’ils cherchaient.
Yanis descendit du tram qui n’existait pas encore, autrement dit il descendit d’un bus fatigué, au cuir craquelé, qui sentait la pluie sèche sur les manteaux. Il avait vingt-six ans et l’air de quelqu’un qui s’excuse d’être vivant. Un pull gris, une chemise trop sérieuse, des yeux qui pensaient avant de regarder. Il travaillait dans une petite maison d’édition près des Quinconces, un de ces lieux où l’on parle de livres comme d’animaux fragiles. Il corrigeait des manuscrits, alignait des virgules, sauvait des phrases. Et depuis trois mois, il perdait ses journées à courir après une absence.
L’absence avait un prénom. Claire.
Claire habitait du côté de Saint-Michel, au-dessus d’un fleuriste, dans un appartement aux murs blanchis à la chaux, avec une table en bois qu’elle avait récupérée chez une tante. Elle faisait des photos en noir et blanc, des portraits où les gens avaient l’air de se souvenir de choses qu’ils n’avaient pas vécues. Elle avait une manière de rire qui sonnait comme une clochette agacée, et une manière de se taire qui vous obligeait à vous écouter.
Yanis la voyait deux, parfois trois soirs par semaine. Ils avaient commencé doucement, à l’occasion d’un vernissage dans un hangar reconverti. Un verre de blanc, une conversation sur les ombres, des mains qui se frôlent sans décider. Le genre de lien qu’on appelle léger par peur de dire qu’il compte. Ils ne s’étaient rien promis. C’était cette phrase répétée avec le sourire, comme une protection. On ne s’est rien promis.
Puis un mardi, dans un café de la place du Parlement, Yanis avait aperçu un homme qu’il ne connaissait pas. L’homme était là, debout, trop à l’aise pour être un hasard. Il avait une veste en cuir brun, les cheveux bien peignés, un rire qui occupait l’espace, et une façon de poser la main sur l’épaule de Claire comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Claire avait eu ce geste étrange, à la fois surpris et heureux, comme si un souvenir venait de frapper à la porte.
Le lendemain, elle avait prononcé la phrase qui change la température d’une pièce. C’est Antoine. Il a vécu à Paris. Il revient à Bordeaux.
Le nom s’était logé dans Yanis comme un éclat de verre. Antoine. Un son rond, sûr, presque triomphant.
Il avait d’abord essayé de faire comme si. Il avait souri, posé des questions neutres. Depuis quand il est revenu, alors. Il s’est mis à compter les heures. Il a vérifié le répondeur de son téléphone fixe comme on vérifie une plaie. Il a imaginé des scènes. Il a détesté ces scènes. Il a détesté son imagination. Et le pire, c’était cette oscillation honteuse, ce besoin d’être rassuré qui montait en lui comme une fièvre, suivi d’un dégoût de soi. Il aurait voulu demander à Claire de lui dire qu’il comptait, et aussitôt il se traitait de mendiant.
Ce vendredi-là, il retrouva Salomé.
Salomé n’était pas une amie ordinaire. Elle avait trente ans, un aplomb calme, et le genre de regard qui vous rend transparent sans vous humilier. Elle travaillait au centre culturel du côté de la Victoire. Elle avait cette réputation d’être douce et dangereuse, dangereuse parce qu’elle vous obligeait à la vérité. Quand Yanis s’écroulait, c’était chez elle qu’il allait, comme si sa présence était un mur porteur.
Ils s’assirent à la terrasse du Bar du Marché, près du cours Victor-Hugo. Les voitures passaient avec leur bruit de cassette mal rembobinée. Un garçon posa deux cafés et un verre d’eau. Salomé ne le quitta pas des yeux.
Tu as l’air d’avoir été battu par quelqu’un qui n’a pas levé la main, dit-elle.
Yanis eut un petit rire. C’est exactement ça.
Elle attendit. Il parla.
Il y a un autre homme. Il est revenu. Il prend de la place. Et moi, je… je me décompose. Je me surprends à vouloir qu’elle me rassure, et ça me dégoûte. Je n’ai pas envie d’être ce type-là. Je ne veux pas espionner, ni faire le pitre, ni lui demander de choisir. Je n’ai pas envie de me salir. Mais je ne veux pas non plus me taire jusqu’à disparaître.
Salomé remua son café, lentement, comme si elle mélangeait autre chose que du sucre.
Tu es pris entre deux dépôts, dit-elle.
Il la regarda, sans comprendre.
Elle reprit avec cette façon d’expliquer qui rend les choses simples sans les rendre petites. Tu as en toi des choses confiées. Des dépôts sacrés. Quand la pression arrive de l’extérieur, elle ne crée pas le chaos, elle le révèle. Si tu t’effondres, ce n’est pas seulement Antoine. C’est ce qu’Antoine touche en toi.
Yanis sentit un frisson. Il n’aimait pas les grands mots, mais celui-là le tenait. Sacré. Confié.
Quels dépôts, demanda-t-il.
Salomé posa son coude sur la table. D’abord, le dépôt du lien. Tu t’es attaché. Tu as besoin de sécurité, de continuité, de sentir que tu comptes. Ce n’est pas une faiblesse. C’est un élan vital. Ensuite, le dépôt de ta dignité. Tu ne veux pas mendier. Tu veux être respecté, y compris par toi-même. Et puis il y a le dépôt de vérité. Ce que tu vis là, cette ambiguïté, te dévore parce qu’elle t’oblige à jouer. Tu n’es pas fait pour jouer.
Yanis avala sa salive. Tout ça sonne juste.
Alors, dit Salomé, premier levier. Tu cesses de te haïr. Tu reconnais chaque dépôt comme légitime. Tu te dis que ton besoin d’affection est un signal, pas une honte. Tu te dis que ta dignité est un besoin, pas un masque. Tu te dis que ta vérité mérite une place.
Il baissa les yeux. Et si ces dépôts se battent entre eux ?
C’est là que tu deviens leur gardien.
Gardien. Le mot lui donna une étrange force. Comme si on lui rendait une autorité intérieure qu’il n’avait jamais osé exercer.
Salomé continua. Deuxième levier. Tu redessines les territoires. Ton besoin de lien n’a pas le droit de t’entraîner dans la supplication. Ta dignité n’a pas le droit de t’enfermer dans le silence. Ta vérité n’a pas le droit de devenir violence. Tu poses des limites en toi, et tu les porteras dehors.
Quelles limites ?
Salomé le regarda droit. Tu n’espionnes pas. Tu ne te compares pas. Tu ne fais pas semblant de t’intéresser à quelqu’un d’autre. Tu ne demandes pas une exclusivité par peur. Tu demandes de la clarté par respect. Et tu acceptes que l’issue ne t’appartient pas.
Yanis sentit une résistance. Accepter l’issue… ça ressemble à perdre.
Non, dit Salomé. Ça ressemble à rester entier.
Elle marqua une pause puis ajouta. Troisième levier. Tu choisis des symboles pour te guider. Des thèmes que tu gardes à l’esprit quand tu sens la panique monter.
Lesquels ?
La verticalité. La clarté. La lenteur digne. La responsabilité affective.
Elle prononçait ces mots comme on énumère des pierres plates pour traverser une rivière.
Et le quatrième levier, demanda Yanis, presque malgré lui.
Salomé sourit. C’est quand tu retrouves ton identité en restant fidèle à ces dépôts. Tu te reconnais à travers tes engagements. Tu n’es plus l’homme qui quémande. Tu es l’homme qui honore.
Il resta silencieux, la gorge serrée. Il comprenait, et comprendre faisait peur, parce que comprendre exige d’agir.
Et après, souffla-t-il, il faut faire quoi ?
Après, dit Salomé, c’est la Sulhie. La concrétisation. La réconciliation dans le réel. Et la Sulhie commence toujours par tes fables.
Il releva les yeux.
Tes fables intérieures, dit-elle. Les histoires que ton esprit raconte pour éviter l’action. Tu vas en avoir une tonne.
Elle prit un ton un peu moqueur. Si je parle, je vais tout perdre. Si je pose des limites, elle va me quitter. Je ne suis pas assez. J’ai déjà été rejeté, donc je serai rejeté. Et pendant que tu te racontes ça, tu continues de souffrir en silence, ce qui est déjà une perte.
Yanis sentit que la honte se dégonflait, remplacée par une lucidité froide. C’est vrai.
Alors tu fais faits versus fables. Tu notes les faits. Tu es attaché. Tu as besoin de clarté. Le flou te détruit. Et tu te rappelles que tes pensées ne sont que des pensées. Tu les laisses passer comme des voitures sur les quais. Tu reviens à ce qui compte. Être fidèle à ton dépôt de vérité, de dignité, de lien.
Il inspira. Et la maturité émotionnelle ?
Tu vas trembler, dit Salomé. Ton corps va croire qu’il meurt alors qu’il vit. Tu restes dans l’inconfort. Tu ne fuis pas. Tu t’exposes à ta peur en petites doses. Tu dis une phrase claire, puis tu laisses l’angoisse passer sans la nourrir. Et à force, l’inconfort diminue. C’est comme apprivoiser une bête.
Yanis regarda la Garonne au loin, invisible derrière les immeubles. Il pensa à Claire. À Antoine. À son propre reflet dans la vitre d’un café, ces derniers jours, le visage contracté par l’anticipation.
Je vais lui parler, dit-il.
Salomé posa sa main sur la sienne. Pas pour la retenir. Pour sceller quelque chose.
Ce soir, dit-elle. Pas demain. Le temps, dans ce genre de drame, est un bourreau qui sourit.
Le soir même, il marcha jusqu’à Saint-Michel. La place était vivante, des enfants couraient, des vendeurs repliaient leurs étals. Il monta l’escalier étroit de l’immeuble de Claire. Chaque marche lui paraissait une négociation. Il frappa. Elle ouvrit, un pull large, les cheveux relevés, un appareil photo posé sur la table derrière elle.
Yanis, dit-elle, surprise. Entre.
L’appartement sentait le café froid et le papier photo. Sur un mur, des portraits. Des visages sérieux. Le monde en noir et blanc.
Elle lui servit un verre de vin, s’assit en face de lui, les jambes repliées sous elle. Il sentit la panique. Il entendit la première fable. Ne dis rien. Attends. Fais comme si.
Il se souvint. Faits versus fables. Ce qui compte maintenant.
Claire, dit-il.
Elle leva les yeux. Oui.
Je me suis attaché.
Le mot était simple, presque nu. Il sentit la peur le traverser.
Il continua. Et je ne veux pas rester dans cette ambiguïté. L’arrivée d’Antoine… ça a révélé quelque chose. Je ne peux plus faire semblant que ça ne me touche pas. J’ai besoin de clarté. Je ne te demande pas de me rassurer à chaque instant. Je te demande de me dire où tu es, et où nous sommes.
Claire cligna des yeux. Il vit la surprise, puis une sorte de respect, comme si elle découvrait une version de lui plus adulte.
Antoine est un ami, dit-elle. Un ami ancien. Il revient avec beaucoup de choses. Il a été important.
Yanis sentit la jalousie vouloir mordre. Il la laissa passer. Il ne s’y accrocha pas.
Je l’entends, dit-il. Et je ne veux pas te contrôler. Mais je ne peux pas être dans ta vie comme un coin de table, là quand ça t’arrange. Si tu veux explorer quelque chose avec lui, je préfère le savoir plutôt que de deviner. Et si tu ne sais pas, je préfère entendre que tu ne sais pas, mais avec une intention de clarifier, pas de prolonger le flou indéfiniment.
Elle le regarda longtemps. Le silence s’étira. Son corps criait. Fuis. Justifie-toi. Répare. Fais une blague.
Il resta.
Enfin, Claire parla. Je crois que j’ai aimé le flou, parce qu’il me protégeait. Parce que choisir m’effraie. Avec toi, je me sens bien. Avec Antoine, il y a le passé, une nostalgie, une part de moi qui se demande. Mais tu as raison. Je ne peux pas vous laisser dans une concurrence implicite. Ce serait sale.
Yanis sentit une chaleur dans sa poitrine, non pas la victoire, mais la dignité intacte.
Alors, dit-elle, voilà ce que je peux dire ce soir. Je veux être avec toi. Mais je dois fermer quelque chose avec lui, sinon je vais traîner une ombre. Je peux lui parler demain. Je peux lui dire que je ne veux pas le laisser croire. Et je veux que toi et moi, on se donne une vraie chance, pas une demi.
Il sentit les larmes monter. Il les garda. La verticalité, se rappela-t-il. La lenteur digne.
Merci, dit-il simplement.
Le lendemain, la Sulhie commença vraiment, parce qu’elle ne se fait pas avec de belles phrases, mais avec des gestes. Yanis passa sa journée au travail en luttant contre son réflexe de vérifier le téléphone toutes les minutes. Chaque fois, une fable surgissait. Elle ne lui parlera pas. Elle va choisir Antoine. Tu es ridicule.
Il revenait aux faits. Il a parlé. Il a posé ses limites. Claire a répondu. Le reste ne dépend pas de sa peur.
Le soir, Claire l’appela. Il entendit sa voix légèrement tremblante. J’ai vu Antoine. Je lui ai dit la vérité. Il a été vexé. Il a essayé de me faire culpabiliser. Il a dit qu’il était revenu pour moi. Mais je lui ai dit que je n’étais pas un territoire à reconquérir. Je lui ai dit non.
Yanis ferma les yeux. Une partie de lui voulut savourer la chute d’Antoine. Il sentit ce petit plaisir noir. Puis il le laissa passer. Il n’avait pas besoin de cela. Il avait besoin de rester fidèle à ses dépôts.
Et toi, demanda-t-il doucement, comment tu te sens ?
Triste et légère, dit-elle. Triste parce que le passé se ferme mal. Légère parce que je n’ai pas menti.
Ils se retrouvèrent deux jours plus tard, un dimanche, sur les quais. Le vent soulevait des papiers, la ville respirait la fin de semaine. Claire marchait près de lui, plus proche qu’avant, comme si la clarté avait dessiné un chemin.
Mais le conflit n’était pas fini. Antoine ne disparaît pas si facilement. La semaine suivante, il apparut à un vernissage où Claire exposait trois photos. Il était là, sourire prêt, regard appuyé, comme si rien n’avait été dit. Il s’approcha d’elle avec cette assurance des hommes qui considèrent les refus comme des pauses.
Claire, dit-il, tu es splendide. On devrait parler. Il posa sa main sur son bras.
Yanis sentit la chaleur monter dans sa nuque. La peur de l’affrontement. La tentation de se jeter, de prouver.
Il se souvint. Limites. Responsabilité. Douceur ferme.
Claire retira doucement son bras. Antoine, je t’ai parlé. Il n’y a pas de conversation à reprendre. Tu peux rester voir les photos, mais pas me prendre à part.
Antoine eut un rire bref, condescendant. Ah. Donc c’est ça. Il se tourna vers Yanis. Et toi, tu crois que ça va durer ?
La phrase était un crochet. Yanis sentit son corps vouloir répondre avec violence, s’enflammer, défendre sa place comme un chien défend un os.
Il respira. Il choisit l’agir conscient.
Je ne crois pas, dit-il. Je construis. Et je n’ai rien à te prouver.
Antoine plissa les yeux. Son regard chercha une faille. Il n’en trouva pas, parce que la faille habituelle, celle de l’homme qui quémande, n’était plus là.
Il haussa les épaules et s’éloigna, vexé mais impuissant.
Claire prit la main de Yanis. Merci, murmura-t-elle.
De quoi ?
De ne pas t’être perdu.
Ils rentrèrent chez elle plus tard, dans la nuit. Les rues étaient humides, les pavés luisaient. L’appartement semblait plus grand, comme si l’air avait été lavé.
Assis à la table de bois, Yanis sentit les parties en lui, autrefois en guerre, s’asseoir enfin. Le besoin d’affection n’avait plus besoin de hurler. Il avait été entendu, honoré par une parole claire. La dignité n’avait plus besoin de se rigidifier. Elle avait été respectée. La vérité n’avait plus besoin de se transformer en reproche. Elle avait été dite avec calme.
C’est ça, dit-il, presque pour lui-même.
Claire le regarda. Quoi ?
Je crois que je comprends ce qui vient de se passer en moi, dit-il. Je n’ai pas gagné contre Antoine. J’ai arrêté de me battre contre moi.
Claire posa son verre. Quand tu as parlé l’autre soir, je t’ai vu. Pas l’homme inquiet. L’homme qui se connaît. Ça m’a donné envie de te rejoindre là.
Yanis sourit, un sourire rare, sans défense.
Les jours suivants, la Sulhie se poursuivit dans les détails. Dans les habitudes. Dans les petites occasions où l’ancien Yanis aurait glissé. Quand Claire tarda à répondre, il sentit la peur surgir, mais il ne la transforma pas en accusation. Il attendit, il respira, il se rappela ses engagements. Quand elle proposa une soirée avec des amis où Antoine pourrait être là, il ne refusa pas par fuite. Il dit simplement qu’il voulait y aller avec elle, et qu’il ne participerait pas à une ambiguïté. Claire répondit qu’elle ferait en sorte que ce ne soit pas ambigu.
La maturité émotionnelle se construisait comme une musculature. Par l’exposition. Par la répétition. Par ce choix, chaque fois, de rester dans l’inconfort sans se renier.
Un soir de pluie, ils passèrent devant une cabine téléphonique. Claire s’arrêta, regarda les gouttes sur la vitre.
Tu sais, dit-elle, Antoine a essayé encore. Il m’a appelée chez ma mère. Il a laissé un message. Avant, j’aurais hésité. J’aurais entretenu. J’aurais voulu que personne ne souffre. Mais la vérité, c’est qu’éviter la douleur la prolonge.
Et tu as fait quoi ?
Je n’ai pas rappelé. Et j’ai dit à ma mère de ne pas me passer ses appels. C’est une limite. Ça m’a fait peur. Puis ça m’a apaisée.
Yanis sentit une gratitude profonde. Pas seulement pour elle. Pour ce qu’ils étaient en train de faire ensemble. Une manière de se choisir qui ne vole pas, qui ne manipule pas, qui ne s’arrache pas.
Plus tard, en rentrant, Yanis se surprit à penser au monde qui ne s’était pas écroulé. Il avait parlé. Il avait posé des limites. Il avait tenu. Il avait traversé les fables. Il avait laissé passer les pensées sans les croire. Il avait supporté l’inconfort. Il avait agi avec relâchement. Et le monde était encore là. Même mieux. Plus respirable.
Il comprit alors que l’amour, dans sa forme la plus rude, est un apprentissage de la fidélité. Non pas seulement envers l’autre, mais envers ce qui, en soi, est confié.
Quand ils se couchèrent, Claire éteignit la lumière et dit dans l’obscurité, comme on confie une vérité tardive. Je ne veux plus de flou, Yanis. Je veux que ce soit simple.
Il répondit, la voix calme. Simple ne veut pas dire facile. Simple veut dire clair.
Elle rit doucement. Alors on va faire clair.
Bordeaux dormait derrière les volets, la Garonne roulait ses eaux sombres, indifférente et fidèle. Et dans la petite chambre de Saint-Michel, deux êtres tenaient quelque chose qui ressemblait à une promesse, non pas prononcée dans l’ivresse d’un soir, mais construite par des limites et une douceur ferme, par cette force qui ne fatigue pas parce qu’elle vient de la source.
Le rival était entré en scène. Il avait agité le dépôt. Il avait tenté de prendre. Il avait forcé la vérité à sortir. Et c’est ainsi, souvent, que les concurrents font paradoxalement grandir ceux qu’ils viennent troubler.
Yanis s’endormit en comprenant que la victoire n’était pas d’être choisi. La victoire était de ne plus se perdre en demandant à être choisi. La victoire était d’être devenu gardien. Et d’avoir appris, avec Claire, la réconciliation vivante qui fait qu’un amour cesse d’être une guerre pour devenir une demeure.
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